M. L. Pailleron
52 VIE ET OUVRE DE VICTOR CHERBULIEZ de son devoir d’avertir son collaborateur qu'il faisait fausse route :
« Vous avez fait sur Lessing un travail remarquable, mais un peu trop de haute critique et pour les connaisseurs ; je ne sais pas si les femmes, par exemple, si les lecteurs mondains vous auront lu si facilement qu'à l'ordinaire. Je sais que la seconde lecture m’a fait plus de plaisir que la première. Mais y a-t-il beaucoup de gens qui lisent deux fois ?... [1 faut tâcher d'être plus accessible dans vos prochaines études critiques, et le roman doit vous conduire aisément à ce type varié, agréable et concentré qui vous appartient dans le récit romanesque... »
Cherbuliez sut tenir compte de cet avertissement et de ce conseil, bon en soi, puisque par la suite les articles qu’il donna à la Revue furent parfaitement lisibles même pour les femmes et pour les lecteurs mondains qui purent de la sorte se tenir au courant de ce qui se passait de par le monde sans être obligés d’avoir recours aux articles de fond trop techniques pour eux et qui les rebutaient. Cherbuliez ou plutôt Valbert (il ne signa sous ce pseudonyme qu’à partir de 1875) devint donc l’aimable vulgarisateur des questions sérieuses à l’usage des gens du monde aussi bien que l’informateur averti et sûr du grand public.
A la critique de son directeur, Cherbuliez répondit :
« Comme vous le dites très bien, le roman aide à faire de bonne critique, mais de son côté la critique donne à l'imagination le temps de se rafraichir et de couver des œufs. Je crois que les assolements sont aussi bons pour le cerveau que pour la terre... » Et il proposait d’autres sujets : Le roman réaliste, une étude sur Aristophane ou la Comédie politique chez les Grecs... « Mais bien entendu, je ne perds pas de vue mon roman... »
La correspondance entre Buloz et Cherbuliez, telle que nous avons pu la consulter, outre les conseils paternels, les démonstrations d'amitié qu’elle renferme, contient sa partie métier, intéressante dans une certaine mesure, puisqu'elle peut nous servir à entrevoir les difficultés matérielles auxquelles auteur et éditeur se heurtaient et leurs façons de les résoudre. Non envisagée sous ce point de vue très particulier, elle peut, bien entendu, paraître insignifiante :
« Si nous conservions ma première partie telle qu’elle était, avec ses quatre chapitres et ses cinquante pages, il nous serait impossible d’avoir cinq parties, ct puisque vous préférez qu’il y en ait cinq, quelque avantage que püût offrir ma première division, il faut y renoncer. Elle avait, du reste, cet inconvénient que deux parties au moins auraient été trop longues ‘... »