‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 232 sur 298 · PLACE DES ROMANS DE CHERBULIEZ DANS LE MOUVEMENT GÉNÉRAL DU ROMAN · texte numérisé non relu

PLACE DES ROMANS DE CHERBULIEZ DANS LE MOUVEMENT GÉNÉRAL DU ROMAN

Quelle est en propre la nature du roman? Pris au sens moderne, c’est « une œuvre d'imagination inventée et combinée pour intéresser le lecteur ». Le dictionnaire a quelquefois raison. Son double caractère de fiction et d’amusement, de jeu, lui est concédé par plusieurs :

« C’est », trouvons-nous ailleurs’, « une fiction en prose donnée pour fiction, acceptée comme telle par le lecteur et néanmoins composée presque toujours avec des prétentions à la vraisemblance. »

Cherbuliez lui-même déclare dans son Introduction à son livre, L’Idéal Romanesque en France de 1610 à 1816 : « Je ne craindrais pas de dire avec l’évêque d’Avranches, l’illustre Huet, que la lecture des romans est le plaisir des honnêtes paresseux. » Ce dernier ajoutait également que les romans : « sont des fictions d'aventures amoureuses ».

« Cherbuliez », a-t-on dit, « a écrit des romans qui sont des romans et non des études ou des thèses”. ». Or : « Qu’est-ce qu’un roman qui n’est pas un peu romanesque ? J’en demande pardon à nos auteurs à la mode, mais la vérité de tous les jours n’est pas toute la vérité”. » L’imagination a elle aussi ses droits, et le roman romanesque, genre dans lequel s’était spécialisé notre auteur, est précisément celui qui la sert le mieux.

Émile Faguet a dit quelque part, comme nous l'avons vu : « À sa spécialité de roman exotique qu'il n’abandonna jamais complètement, Cherbuliez ajouta le roman proprement romanesque... » Mais A. Beaunier parlant du Comte Kostia, premier roman en date de l’auteur, s’écrie : « Voilà bien le roman romanesque par excel-

4. Louis de Loménie, La Litléralure Romanesque, Revue des Deux Mondes, 1e décembre 1857.

2. Paul Sirven. Revue politique, Portraits contemporains, 1893.

3. Bigot. Revue Politique. Romanciers français contemporains, 15 avril 1876.

lence‘! » et certes, on ne peut qu'être de son avis. « Il fallait à Cherbuliez une belle audace », dit-il plus loin, « pour écrire un tel roman à l’époque où triomphait le naturalisme.» Pour Beaunier, le romanesque c'était la fiction raisonnable opposée à la vérité intégrale ; pour Faguet, c'était plutôt la peinture de caractères d'exception évoluant dans un cadre de fantaisie mais vrais néanmoins : « J'entends par roman romanesque celui qui très délibérément, s'attache à nous présenter des caractères exceptionnels qui ne cessent pas d’être vrais®. » L'autre genre, Faguet le dénomme roman d'aventures, mais il nous semble que ces deux aspects sont tout à fait susceptibles d’être conciliés.

Cherbuliez n'abandonna jamais complètement ce genre; la preuve c’est que ses deux derniers romans sont absolument dans la note romanesque. M. Leguay fait toutefois observer que Jacquine Vanesse est « une étude psychologique où le romanesque sans être éliminé tout à fait, tient beaucoup moins de place que dans tous ses autres romans », mais Faguet trouve que Cherbuliez « nous a donné là encore un de ces jolis romans romanesques qui sont absolument dans la tradition française et qui rappellent si bien par la conception et la composition les romans de George Sand, encore que, pour ce qui est de la manière de raconter, il n’en aient pas toujours la divine aisance et le délicieux naturel ». Quant au Secret du Précepteur, l’un de ses derniers, il lui « paraissait comme un Comte Kostia adouci et ramené au goût du jour ‘». Entre G. Sand et Cherbuliez il établit cette distinction : « Le roman romanesque pour G. Sand, c'était la réalisation sous figure d'homme ou de femme d'un de ses rêves charmants. Le roman romanesque pour Cherbuliez, c'était la peinture minutieuse d’un romanesque” ».

Entre le romanesque de G. Sand, qui prend son point d’appui dans la nature et dans le rêve, et celui d’Octave Feuillet, romancier des « salons » et des « châteaux » dont l’artificiel et le factice donnent le ton d'irréalité, se place celui de Cherbuliez dont le procédé se rapproche parfois de ceux des deux autres auteurs.

Un élément presque distinctif du genre romanesque, c'est l’extraordinaire; poussé au pire c’est l’invraisemblable. Cherbuliez ne

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