‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 234 sur 298 · A. Beaunier. Revue Encyclopédique, juillet · texte numérisé non relu

A. Beaunier. Revue Encyclopédique, juillet

2, Ch. Bigot. Revue politique et littéraire. Romanciers français contemporains, 45 avril 1876.

pèrent l’honnête lecteur pour qui l'intrigue est l'essentiel du roman. Heureusement pour M. Cherbuliez, à côté des lecteurs trop nombreux selon nous qui se préoccupent avant tout de la vraisemblance des événements. il y a le parti des lecteurs naïfs. Ces lecteurs, surtout depuis Noires et rouges, attendent avec plus d’impatience que jamais une nouvelle occasion de devenir les dupes de M. Cherbuliez'. » |

C’est peut-être uniquement dans le Comte Kostia, première manière du romancier, que l'intrigue paraît invraisemblable et même absurde :

« Un garçon qui à la fin se trouve être une fille ; un prince russe à peu près fou qui erre dans la nuit comme un fantôme, dans les souterrains de son château, tenant une épée rouillée à la main et poussant d’affreux mugissements; des échelles de corde, des courses sur les toits; ce sont personnages, accessoires et épisodes qui sentent l’ancien roman feuilleton*. »

Ces procédés qui abusent uñ peu trop de notre crédulité, Cherbuliez saura par la suite les atténuer, les rendre plus acceptables. On retrouvera bien, il est vrai, dans Ladislas Bolski des escaliers dérobés, de mystérieux conciliabules, de surprenantes substitutions; dans Miss Rovel, des enlèvements avec et sans clair de lune, mais ce ne sont là que moyens épisodiques. Par ailleurs, l’intrigue est bien charpentée et chemine assez normalement selon les règles.

Le Comte Kostia dans lequel on persiste, à tort à notre avis, à trouver le ton du roman romanesque de Cherbuliez, (à tort, disonsnous, puisque l’auteur n’est revenu qu’une fois, dans Ladislas Bolski, à ce genre), appartient par ses moyens mélodramatiques à l'espèce dite « gothique » et « terrifiante ». Cette espèce de roman eut son origine en Angleterre à l’époque où le poète Gray introduisait dans la littérature le goût pour la terreur et l’attente angoissée d’événements mêlés de surnaturel. Le romancier Horace Walpole donnait en 1764 la note de ce genre de roman où le procédé délihéremment outré confinait à l’absurde. Ce fut The Castle of Otranto, dont la vogue et le retentissement furent grands en leur temps. Cherbuliez lut-il ce livre et s’en inspira-t-il? il ne nous est pas possible de l’affirmer, mais ce qui est beaucoup plus sûr c’est que ses éléments s’infiltrèrent dans le roman romantique français et nous verrons plus loin que l’auteur n’échappa pas à l'influence de ce dernier.

1. L. Ducros, Revue politique et littéraire, 24 décembre 1881. 2. Leguay.

À défaut de preuves certaines quant à l’influence que Cherbuliez a bien pu recevoir de Walpole, il reste celle beaucoup plus probable de l'élève de celui-ci, Mrs. Radcliffe, plus connue sur le continent et plus rapprochée par la date (elle mourut en 1823 et laissa des œuvres posthumes) du temps où le jeune liseur omnivore se passionnait pour la littérature de fiction venue d’Outre-Manche.

S’agit-1l du romanesque des personnages : « Jamais », dit Faguet, « l’extraordinaire des personnages ne dépasse ce qui pourrait être à la condition que la nature et la destinée se fussent un peu appliquées, et ce que le personnage a de réel est très suffisant pour qu'il reste comme de plain-pied avec nous ». Après tout Cherbuliez est excellent

psychologue et s’entend parfaitement à faire vivre ses caractères, si insignifiants soient-ils et si improbable que puisse paraître l’intrigue.

Ce n'est donc pas par la peinture qu’il fait d’eux que Cherbuliez risque d’encourir le blâme d’improbabilité mais plutôt, semble-t-il, par le choix qui le pousse à rechercher des êtres qui sortent très violemment de la norme. Pour reprendre l’article véhément de Zola : « Il excelle dans l’étude des natures extraordinaires : toutes ses héroïnes sont des anges qui passent par l'enfer ou le purgatoire, des femmes fatales ou des filles énigmatiques, dont la vertu se dégage quand même au dénouement... ». Des femmes fatales.. Il est de fait que ce type tel qu'il a été introduit chez nous porte bien l'empreinte slave. Nous savons ce que pensait l’auteur de la nature slave en général’ et nous ne sommes, par conséquent, nullement surpris de le voir s’y intéresser à un degré surprenant pour son époque.

Ce qui constitue l’élément romanesque, énigmatique, comme dit Zola, de ses personnages n'est-ce pas précisément l’étude des contradictions à laquelle il s’est particulièrement attaché ? : « Les personnages... on ne les connaît jamais tout à fait. Au fond de chacun d’eux se trouve quelque contraste mystérieux ; et l’auteur se plaît à les faire agir tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, sans trop prendre la peine de nous expliquer leurs contradictions. Ges personnages sont tout à la fois très faux ettrès vrais. C’est que l’imagination même la plus fantaisiste ne travaille que sur des éléments empruntés à la réalité. C’est une observation très particulière, très intéressante à étudier que celle de M. Cherbuliez. Ce qu’il a observé de l'humanité, ce n’est ni les caractères, ni les passions que l’on observe le plus ordinairement. Il laisse de côté les types généraux

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