Faguet. Propos littéraires, première série
de l’Empire, Octave Feuillet et Victor Cherbuliez, représentèrent, l’un la pure école romanesque, le second celle du bon sens. Les personnages d'Octave Feuillet sont presque toujours imaginés sur un plan plus élevé et se trouvent en quelque sorte au-dessus de la vie, les caractères qu’il a créés sont plus nobles et plus grands qu’elle, et même au cynisme de Camors, il ne peut se tenir d'ajouter quelque panache. Les héros de Victor Cherbuliez qui, lui, est rationaliste, seront plus humains, plus médiocres si l’on veut (et c’est la même chose).
« Quoiqu'il les choisisse souvent parmi les exceptions sociales, il imagine ses personnages avec les qualités etles défauts de l'humanité courante, ils ne seront ni d’une noblesse écrasante ni d’une vilenie exceptionnelle ; la part de romanesque qu’il leur accordera résidera dans les situations encore plus que dans les caractères ; c’est que Victor Cherbuliez, qui a un sens très vif de l'humour, est doué aussi de cet esprit protestant assez ironique qui est chez lui le modérateur par excellence. Enfin, il semble qu'Octave Feuillet soit amoureux de ses héroïnes, tandis que Cherbuliez, bon oncle, s’amuse à surveiller leurs expériences sentimentales* ».
Ce qui fait le piquant et l’inattendu dont les lecteurs se montrent si friands dans les romans de Cherbuliez, c’est précisément l'alliance constante de la réalité d'observation et dela fantaisie. Rendant compte d’un de ses livres (La Revanche de Joseph Noirel, drame de la sombre passion, peut-être le plus tragique de tous) un anonyme américain ? déclare : « Ce livre n’est pas un roman, c’est une fable-idylle, et il ne serait donc pas équitable de Le juger selon les strictes règles de la probabilité, telles qu’on les conçoit à l'égard du roman propre, mais il réunit tant d'éléments réalistes à tant d’excès romantiques que le résultat n’en laisse pas d’être, soyons charitables, pour le moins surprenant... L’intrigue de ce livre trop bien, trop admirablement bien fait, qu’en dire? Même envisagée comme trame d’une romance sentimentale elle ne se tient pas... et pourtant elle produit son effet ».
On sait que les romans les plus réalistes de Cherbuliez* sont Noires et Rouges, La Ferme du Choquard et Olivier Maugant, qui se succédèrent de 1881 à 1885 dans les beaux jours du naturalisme triomphant. De ces trois romans, le plus réaliste est sans doute La Ferme du Choquard (Nous y avons vu des ressemblances voulues
1. M. L. Pailleron. Buloz et ses amis, pp. 194-195. 2. Allantic Monthly. January 1873.