‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 243 sur 298 · Montégut. Revue des Deux Mondes · texte numérisé non relu

Montégut. Revue des Deux Mondes

4. V. Cherbuliez. Livre du Centenaire du Journal des Débats. Marc Monnier, 1889.

presque d’aucun pays’. » Remarque, qui étant donné que Cherbuliez avaitrenoncé àsa nationalité première, s'explique dans une certaine mesure. |

“Par le milieu done, Cherbuliez fut cosmopolite: « Cosmopolite comme un Genevois peut l'être », dit G. Lanson*’. De son temps l’Europe est encore bien exigüe. Mais déjà comme à présent Genève en est la capitale cosmopolite par excellence. Il existe toujours une capitale européenne qui se déplace suivant les époques et qui a souvent son origine dans la vogue passagère des établissements thermaux : Spa, Vichy, Bruxelles, Aix, etc. Genève retrouve ses fidèles, toujours satisfaits de leur séjour dans un pays qui se préoccupe avant tout d'étudier leurs aises et de leur procurer la sensation d’être encore chez eux. Paris, point permanent d'attraction pour d’autres raisons, est hors de cause: l'élément étranger qui y passe ne parvient pas, si nombreux soit-il, à y donner le branle à l’activité intellectuelle qui y règne.

Genève, c’est « le monde des caravanes européennes qui sera toujours le véritable monde de Cherbuliez*®. » Là il peut travailler d’après nature, le meilleur de chaque pays s’y donne rendez-vous. C’est la ville de prédilection des grands écrivains étrangers qui depuis Byron s’y arrêtent volontiers en route pour lItalie ; c’est la noblesse, et la classe d'argent qui ont leurs saisons migratrices.

Lorsqu'il quitta, définitivement et sur le tard, Genève, Cherbuliez, sans cependant abandonner le genre cosmopolite, genre dans lequel il avait commencé par s’illustrer, lui fit une place beaucoup moins importante dans ses romans, ou pour parler comme Henry Houssaye : « En se jugeant Français, il semble qu’il ait (presque) renoncé au cosmopolitisme dans le roman * ». Mais outre le milieu, outre la traditionnelle coutume des Suisses d'apprendre plusieurs langues afin de pouvoir resserrer les contacts avec leurs hôtes étrangers, et à encore Cherbuliez, nous l’avons déjà vu, ne le cédait en rien à ses compatriotes, il existe cette sorte d’héritage ou d’hérédité genevoise notée chez M" de Staël et chez d’autres, cette curiosité pour les idées qui circulent ailleurs et qui leur sont révélées. Cherbuliez lui aussi en bénéficia pleinement ; plus que d’autres il sut peut être

1. Paul Sirven. Revue Bleue. Portraits contemporains, 1893. 2. G. Lanson. Histoire de la liltérature française, p. 1086.

3. Ch. Bigot. Revue politique et littéraire. Revue française contemporaine, 18 avril

4. Henry Houssaye. Les hommes el les Idées, Calmann-Lévy, 1886.

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s’en pénétrer et en donner une orientation particulière à sa vie. Nous empruntons à M. Bellessortles lignes suivantes :

« Sa qualité de Genevois ne l’a pas desservi. Depuis au moins deux cents ans, les Suisses, ou les enfants des réfugiés, nés sur les frontières de deux civilisations, ont été chez nous les introducteurs des œuvres étrangères les plus représentatives. C’est un Suisse, Béat de Muralt, qui au commencement du xvur° siècle, avant Voltaire, signale les différences essentielles de l'esprit anglais et de l'esprit français. C'est un Suisse, Mallet, qui, au milieu du xvin® siècle, nous initie à l’histoire et à la mythologie scandinaves. C’est, au début du xix° siècle, la fille du banquier suisse Necker, M°° de Staël, qui nous révèle la littérature allemande. Victor Cherbuliez tient une grande place parmi ces agents de liaison entre le monde latin et le monde anglo-saxon et germanique.

Mais il se distingue des autres par un trait qui nous le rend plus cher. Les autres, avant tout « bons Européens », ne nous aimaient pas ou n’aimaient eu nous que des distributeurs de gloire. La France était pour eux le pays le plus agréable, celui où l’on savait le mieux causer, où la vie avait le plus de douceur. Seulement, dès qu'il s'agissait des intérêts sacrés du cœur et de l'esprit, on lui préférait la sérieuse Angleterre ou la pensive Allemagne. Cherbuliez... n’était point dupe des clichés sur la profondeur de l'esprit anglais ou sur l’idéalisme du peuple allemand... »

Leur caractère européen est comme une ressemblance de famille existant entre ces Suisses de langue française, et à cette famille Cherbuliez appartient en effet : « On l’eût dit proche parent de cette Française de Genève, M"° de Staël » a constaté un des collaborateurs du Figaro*. Oui, sans doute en vertu de ses tendances à vouloir aimer notre pays, avec son esprit sans doute, mais en apprenant à le connaître aussi avec son cœur. « À côté de cette initiatrice de génie » (ceci de M. Meunier), « on pourrait citer Marc Monnier et surtout M. Edouard Rod, esprit franchement cosmopolite, lui aussi, et dont la psychologie clairvoyante et solidement informée a ouvert sur les âmes contemporaines plus d’une perspective®. » Et nul de ceux-ci n’est cosmopolite au sens que repoussait Cherbuliez, au sens d’indifférent. C’est seulement en raison de cela qu’ils ont comme lui pu faire bonne besogne.

L'importance que l’on attribue à notre auteur en tant que romancier cosmopolite varie quelque peu. Le critique du Figaro cité plus haut trouve :

A. Cent ans de vie française. Revue des Deux Mondes. Livre du Centenaire. 1929, André Bellessort. =

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