‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 245 sur 298 · Figaro, supra · texte numérisé non relu

Figaro, supra

2. Buchat. Ed, Rod el le Cosmopolitisme. Nationale : 4 Z 2445 (68).

faut aussi reconnaître que son rôle de précurseur, de « vulgarisateur » de cet esprit ne s’est pas limité aux seules œuvres de fiction : « Quel excellent professeur de littérature comparée il aurait fait! » s’élait écrié devant Faguet un admirateur du romancier... Et il ne faut pas non plus oublier l’œuvre de Valbert; « l’incomparable Valbert », dans le même ordre d'idées. N’a-t-il pas, en effet, enseigné par la longue suite de ses articles de publiciste, qu’il fallait, selon le principe cher à M de Staël, « apprendre à penser en Européens ? »

« Sur plusieurs points il fut un précurseur. Il n’a pas attendu pour nous initier aux littératures étrangères que l’exotisme devint une mode impérieuse. Il connaissait Strindberg, Hauptmann, Ibsen, Wagner avant l’apostolat de M. Lugné-Poé... Il avait l'instinct polyglotte, l’art de découvrir dans les faits le trait significatif et dans les livres la page essentielle t. »

Mais pour bien saisir le sens de son cosmopolitisme, il est peutêtre bon de le confronter avec ce mot qui vient de nous être indiqué, l’exotisme : Bernardin de Saint-Pierre d’une part, Loti de l’autre, ont fixé deux des sens de ce terme appliqué à un genre littéraire. La nature sauvage et pittoresque, les pays équatoriaux, les peuples simples et donc près de cette nature ou les demi-civilisés semblent en déterminer les éléments caractéristiques qu’on s’attend désormais à y trouver décrits. Mérimée avec ses personnages cornéliens, vivant et agissant dans un cadre approprié, a su donner à ses nouvelles cette teinte d’exotisme que M"° de Staël dans sa Corinne avait également marquée.

Point n’est besoin, cependant, d'aller aux Antilles, au Japon, en Corse ou même en Italie pour y découvrir l'atmosphère cosmopolite : Le cosmopolitisme vient de l’observateur lui-même qui accepte le monde comme sa patrie ou peu s’en faut, observe de ce fait une attitude de compréhension sympathique à l'égard des peuples étrangers et de leurs représentants. L'élément cosmopolite n'a pas d'habitat, il nous arrive plutôt chez nous avec les étrangers qui voyagent. L’exotisme est plus enraciné. Il à besoin de son décor. Romancier se spécialisant dans le genre exotique ou cosmopolite, que fut au juste Cherbuliez?

Faguet déclare qu’ « il fut d’abord un conteur exotique comme nous disons aujourd’hui”... » Et encore : « Aussi bien pour le prendre

1. Annales politiques el littéraires, Gaston Deschamps, 9 juillet 4899. 2. E. Faguet. Revue politique, juillet-décembre 1899.

d’abord comme romancier, fut-il le premier qui rompît avec les traditions du réalisme pour renouveler le roman par un exotisme discretet bien entendu‘. »

Mais, et Faguet insiste sur ce point : « Ce n’est pas Cherbuliez qui a inventé l’exotisme avant Bourget... », et il cite Co/omba, Carmen, la Chartreuse de Parme, Corinne, Cleveland à l'appui -de son dire, affirmant que « c’est à cette catégorie des romans de mœurs européennes qu'il faut rattacher par exemple L'Aventure de Ladislas Bolski et aussi Le Prince Vitale... et aussi Samuel Brohl… et aussi l’étonnante Méta Holdenis ».

Mais à tout bien considérer les types décrits par Cherbuliez, on peut constater que ce ne sont pas seulement là des peintures des mœurs européennes qu’il nous fait et qui l’intéressent exclusivement, mais bien plutôt celles des caractères étrangers d'exception : le Comte Kostia est Russe, mais c’est un Russe cultivé et barbare à la fois; Samuel Brohl, Bolski ne sont pas légion dans leur propre pays. Cosmopolitisme et exotisme s’allient donc chez lui à doses presque égales. C’est en cela que consiste son originalité.

Que valent ses peintures? Quel en est le degré de vérité? — Zola, attaquant Cherbuliez, observe qu’ «il ne choisit ses personnages que parmi les Polonais, les Hongrois, les Tyroliens, ce qui lui permet de mentir plus à son aise” ». IL est vrai que Zola aurait eu quelque difficulté à nommer les Hongrois et les Tyroliens qu'il prétend avoir rencontrés dans les romans de Cherbuliez. Au contraire, Brunetière* affirme que : « tous ces Polonais et tous ces Russes, tous ces Allemands et tous ces Anglais, tous ces aventuriers et toutes ces grandes dames, toutes ces institutrices et tous ces conspirateurs, il les avait vus défiler devant lui; ilen avait connu, fréquenté quelquesuns... »

Cependant il est assez juste de faire observer que Cherbuliez peignit des caractères qui déconcertèrent quelque peu à la fois les critiques aussi bien que le public de son temps. Ses personnages surprenaient : ils surprenaient parce qu’à cette époque on ne connaissait guère de l'Anglais que l’insularité impassible et l’automatisme conventionnel ; de l'Allemand que la morgue ou la plate servilité ; bref, que des caricatures faites de clichés faciles et tenaces comme tous les clichés.

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