‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 246 sur 298 · Zola. Les romanciers naturalistes · texte numérisé non relu

Zola. Les romanciers naturalistes

3. F. Brunctière. Discours académiques, Discours pour les obsèques de V. Cherbuliez.

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Or, dit P. Sirven‘ : « les personnages qu’il mei en scène sont le plus souvent d’une vérité restreinte : Russes ou Cosaques, Anglais ou Italiens, plutôt qu'hommes... » A ceci on peut, comme à l’ordinaire, opposer une opinion contraire : « Ils (les personnages) ne se contentent pas d’être de leur pays », dit L. Ducros, « d’être des nationaux authentiques, ils veulent être et sont de vrais originaux. Aussi Mistress Simpson est bien Anglaise, mais elle est encore plus Mistress Simpson? ».

Cherbuliez aurait eu le tort de trop bien connaître ses modèles et de ne pas sacrifier assez au convenu. Le fait est que l’on savait alors fort peu de choses, et encore était-ce très superficiellement, des Russes, des Polonais, etc... dont les caractéristiques essentielles nous sont à l’heure présente si connues : « Sur la Russie et sur les Russes en 1862, notre documentation n'était pas fort abondante, Que les Russes introduits par Cherbuliez comme personnages dans le roman français soient un peu fantaisisies, ce n’est pas douteux. Merlet pouvait reprocher justement au Comte Kostia d’être par trop moscovite de l’ancien régime, un comtemporain de Pierre le Grand... Il y a plus de vérité dans le portrait du docteur Wladimir Paulitch ou dans celui du P. Alexis, un pope comme Cherbuliez en avait pu voir en Orient et au Mont Athos. Or, le P. Alexis, justement, a visité le Mont Athos. L’esthétique byzantine avait passé dans sa chair et dans ses os; il savait par cœur le fameux Guide de la Peinture rédigé par le moine Denys et son élève Cyrille de Chio*.….. »

Quant aux Polonais, Cherbuliez aurait été plus heureux, bien qu’en réalité, eux aussi aient été trouvés un peu déconcerlants par les lecteurs de 1890 :

« Une légende qui cireulait parmi les familiers de Buloz voudrait que le sujet de Ladislas Bosiki ait été fourni à Cherbuliez par Julien Klaczko, polonais lui-même et collaborateur de la Revue des Deux Mondes. Il se serait enfermé avec Cherbuliez un jour et une nuit pour lui raconter cette romanesque histoire. Maïs il ressort d’une lettre de Cherbuliez lui-même à Edouard Pailleron (citée par Marie-Louise Pailleron, p. 275) que si Klaczko l’avait bien effectivement engagé à faire un Didier Polonais et: lui avait même promis de lui en montrer un, le roman était fort avancé avant que Cherbuliez eût fait le voyage de Paris pour s’aboucher avec lui. L'aventure de ce Ladislas Bolski, commettant une lâcheté, trahissant sa patrie et ses amis pour une femme qui se substitue, quand il s’agit de

1. P. Sirven. Revue Bleue. Portraits contemporains, 1893. 2. L. Ducros. Revue politique, 24 décembre 1881. 3. Leguay.

payer de sa personne, sa femme de chambre, est bien sortie de l’imagination de Cherbuliez, mise en branle peut-être par le récit de Klaczko ou de tout autre, mais nourrie surtout par ses lectures sur l’histoire de la Pologne et ses observations sur la psychologie des Polonais... ? »

L’exactitude des tableaux qu’a faits Cherbuliez du monde cosmopolite ou exotique comme on voudra l’entendre, était remarquable pour le temps. M. G. Lanson déclare* qu’ « il a mis dans ses romans des silhouettes exotiques qui sont amusantes et paraissent exactes ». Pour notre part nous pensons qu’elles l’étaient effectivement alors. A l'heure actuelle elles auraient besoin d’être rafraîchies, remises au point, car la société cosmopolite grâce aux facilités et à la modicité relative des transports s’est modifiée, élargie. Les modes de pensée et de vie du monde latin passent avec une rapidité incroyable au monde anglo-saxon pour y subir les transformations et adaptations nécessaires au caractère national et vice versa.

A l’époque où Cherbuliez écrivait, les types étrangers étaient plus stables, partant plus faciles à esquisser. Cherbuliez excella à en exprimer les traits caractéristiques essentiels. Qu'on compare par exemple Miss Rovel (type du garçon manqué comme lappelle un critique anglais, type encore souvent exact à l'heure actuelle) et sa fantasque de mère au portrait de la mère anglaise et de sa fille que nous a laissé About dans Le Roi des Montagnes (4856) et l’on constatera combien le premier de ces deux auteurs l'emporte en vérité d'analyse sur le second.

Cherbuliez surtout mieux documenté sur les choses et les gens d'Outre-Rhin a naturellement pu peindre ses types d’Allemands avec plus de précision que les autres. Lorsque parut « l’étonnante Méta Holdenis » qui provoqua en Allemagne un beau tapage, ce qui montre que l'auteur avait visé juste, il reçut de Berlin un billet laconique, anonyme : « C’est bien cela. »

Cherbuliez, s’il a montré tant de prédilection pour ce genre, l’a fait sans doute parce que son domaine particulier, le roman romanesque,

s’accommodait parfaitement de tous ces personnages étranges et

étrangers à la fois et aussi parce que son talent personnel y était éminemment propre. De même qu'Hegel lui avait découvert les horizons illimités de l’Idéalisme, de même que le Parthénon lui avait révélé l'esprit classique dans ses harmonieuses limites, la lecture

1. Sur cette substitution inspirée peut-être de Lilia, cf. Poitvin. La corruption littéraîre en France, Bruxelles, 4872, pp. 154-156.

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