‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 248 sur 298 · Séance de l'Académie. Réponse d'E. Renan, 25 mai f · texte numérisé non relu

Séance de l'Académie. Réponse d'E. Renan, 25 mai f

semble parler allemand » (Méta Holdenis, p. 11). Mais si Méta Holdenis et Paule Méré sont des études de la petite fleur bleue et de la transparente innocence s’accordant parfaitement avec une impénétrable perversité, Les Inconséquences de M. Drommel sont une charge, une caricature de la nouvelle génération des Allemands dont se défiait Cherbuliez :

« Il appartient à cette nouvelle génération d’Allemands qui explique tout par les cellules et qui n’a pour Gœthe et pour Hegel qu'une médiocre considération (Drommel, p. 216), car : « Les Allemands (modernes) se distinguent entre tous les peuples par le génie du réalisme, par le sentiment de la synthèse... C’est la synthèse germanique qui a vaincu à Sedan » (1d., p. 262).

M. Drommel naturellement « contemplait les Welches du haut d’un mépris juché sur cinquante canons Krupp » (p. 222) et acceptait d'eux « ces hommages instinctifs et tout naturels que les races subalternes rendent aux races supérieures » (p. 248). Ces opinions n’ont-elles pas vraiment un accent d'actualité?

Voici maintenant pour la race slave en général : « Les slaves apprennent vite et oublient de même » (Le Comte Kostia, p. 249).

Ce qui attirait surtout Cherbuliez, c’était le contraste que présente l’âme slave : « L’extrême douceur jointe à l’extrème énergie, c’est slave » (L'Aventure de Ladislas Bolski, p. 74) « Il y a en lui du Pierre le Grand. La volonté est de fer, et ses passions sont de feu » (Le Comte Kostia, p. 187) « Une physionomie telle qu'il s’en rencontre souvent parmi les gens du peuple en pays slave : elle annonçait à la fois l’énergie dans l’acte et la placidité dans l’âme » (/d., p- 57). Mais que vaut son jugement sur les Slaves en général? « Les Slaves sont de toutes les races de la terre la plus malléable, la plus flexible... Aussi possèdent-ils de nature le talent de l'imitation et le don des façons singeresses.. L'âme d’un Slave qui a de l'âme a plus d’étendue qu'une autre sans être moins profonde, et elle donne à ses vertus une souplesse que nous ne donnons nous autres qu'à nos vices » (Le Comte Kostia, p.14).

Sur la Russie en particulier l’auteur s’est montré à bien des égards prophétique : « Ces moujiks qui seront peut-être l’un des premiers peuples de la terre quand ils auront secoué le collier de misère et de servitude » (/d., p. 125).

L'âme russe est compliquée et la sagesse est d’en tenir compte :

« Comme il est censé ce proverbe russe qui dit : « il faut plus d’un jour pour faire le tour d’un homme! » (14., p. 138).

Voulez-vous comprendre le Russe, reconnaissez d’abord que son

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tempérament échappe aux formules claires et faciles : « L’homme du peuple même sait s'y faire distinguer : On sait qu’en Russie l’homme du peuple a des instincts innés d'élégance qui se trahissent dans tous les ouvrages de ses mains » (Le Comte Kostia, p. 126).

Mais c’est dans l'aristocratie bien entendu que Cherbuliez trouve les plus frappants exemples de cet esprit subtil, désabusé, artiste :

« Cette grâce ironique dans les manières qui est le propre des grands seigneurs moscovites et qui atieste une longue habitude de jouer avec les hommes et avec les choses » (1d., p. 2). Le Russe cultivé sera donc le prototype de ce que Cherbuliez aurait voulu paraître et ce qu’on lui a reproché : « Un raffiné d'Alexandrie. » Peutêtre est-ce dans l'étude de ces caractères qu’il a par un mimétisme inconscient assumé lui-même ce tour d’esprit de dilettantisme : « Soyez sûr que le déniaisement russe atteint des dimensions qui ne se peuvent dire » (1d., p. 9). Ne le jugez donc pas à la légère : « Vous lui reprochez son déniaisement absolu... Mais on n’est vraiment Russe qu’à ce prix. Qu'est-ce que la Russie? Le trait d'union entre l’Europe et l'Asie. Nous nous croyons nous autres bien cosmopolites parce qu’à force de nous ingénier, nous parvenons à nous

convaincre que Dante, Gœthe et Shakespeare ne furent pas entièrement dénués de sens commun. Belle plaisanterie que cela! En Russie on adore tous les drux de la terre. Un vrai Russe doit avoir autant d’âmes qu'il y a de gouvernements dans l’empire, il doit déchiffrer à livre ouvert un cœur mandchou ou tchérémisse; il doit honorer la Panagia sans se brouiller avec le Dalaï-Lama; il doit être capable de s’acclimater partout, de se naturaliser partout, de tout comprendre sans se passionner pour rien. »

« Nous autres Russes, nous sommes appeler à fonder l’unité du genre humain... »

« Je me trompe : les Russes ne sont pas condamnés sans appel au déniaisement absolu. Leur cosmopolitisme peut se tourner en esprit d'universelle sympathie... »

« Je demandais un jour à un Moscovite, quelle mission il attribuait à la Russie; il me répondit par cette définition : Tout pacifier en comprenant tout... »

« Les Russes sont des Occidentaux qui ont les pommettes et l’imagination orientales... »

L'union disparate de l'Orient et de l'Occident, que faut-il de plus pour jeter à bas les institutions les plus solidement établies?

Après les Russes, les Polonais. Gherbuliez ne cachait nullement sa sympathie pour cette race d'opprimés: il a par ailleurs fait sur elle

des épigrammes à la vérité un peu cruelles mais qui ont néanmoins fait fortune : « Tête creuse, tête à chimère, vrai Polonais » (Bolski, p. 410).

« Qu’est-ce que la Pologne? Une Espagne peinte en gris » (Id., p. 25).

« Il est moins difficile et moins méritoire à un Polonais d’être un héros qu’un honnête homme » (/d., p. 56)... « La Pologne est l'Eldorado du courage, elle en est pavée » (/d., p. 65)... « Mais le paillon, la draperie, le plumet enfin, c’est la malédiction de la Pologne »

Et puis aussi un soupçon de jactance, de fatuité : « Les Polonais ne s’ébabissent guère des bonnes fortunes qui leur surviennent; ils partent de ce principe que tout leur est dû » (Ladislas Bolshi, p.5).

« Slavus saltans, c’est l’ancien nom des Polonais » (id., p. 66). Mais malgré ces pirouettes : « retomber toujours sur les pieds, c’est une vertu polonaise » (id., p. 636). Ailleurs Cherbuliez trouvera que c'en est une française aussi. Ce n’est pas le seul point commun entre ces deux peuples amis.L'instabilité, par exemple, est un trait chez eux quasi national :

« La république nous a laissé en héritage le liberum veto et sa très glorieuse anarchie » (id., p. 65)... Ge conseil donc : « Ce qu’on vous conteste à vous autres Polonais, c’est la suite dans les idées et la discipline de la volonté » (Samuel Brohl et C°, p. 182).

L'opinion de Cherbuliez sur la Polonaise est à noter : « Quelqu'un prétendait que la Polonaise est du punch à l’eau bénite » (2d., p. 63)... et aussi que « rien ne ressemble plus au ciel que le regard d’une Polonaise » (Bolski, n. 6).

De la Hollande, Cherbuliez n’a guère qu’un mot à dire et il est à sa louange : « Tout nous paraît compliqué et ces gens là simplifient tout » (Le Secret du Précepteur, p. 265).

Passons en Belgique — Cherbuliez a de son peuple une très haute opinion, mais cela ne l’empêche nullement de s’en gausser doucement :

« Le Belge est un animal raisonneur et incombustible » (La Revanche de Joseph Noirel, p. 227).

En parfait contraste avec Le Polonais, il en fait ressortir le flegme : € On est un peu Belge dans ce pays : on a le sang épais, l'humeur tranquille, la passion lente (OZivier Maugant, p. 2217).

L'auteur note lui aussi la rondeur assurée de nos voisins :

«M. Lebon qui était Belge, ingénieur et clérical avait trois raisons pour une de ne pas ménager sestermes » (id., p. 146).

Cherbuliez, si on en juge par ses remarques sur les Anglo-Saxons, aurait lui aussi pu écrire des Lettres sur les Anglais fort intéressantes, mais il est à présumer qu'elles n’eussent guère été tendres. Il avait sans doute eu surtout affaire à l'Anglais voyageur d’autrefois, dont l’insularité méprisante l’avait probablement indisposé.

Sur cette insularité voici ce qu'il dit : « Par une déplorable fatalité, en quelque endroit du monde qu'un Anglais s’établisse, il est condamné à partager l’air qu'il respire avec les indigènes » (Le Secret du Précepteur, p.64). Etsur leur splendide isolement : « Elles possédaient cette faculté de s’isoler qui est le privilège de la race anglo-saxonne ainsi que des araignées d’eau » (Après Fortune Faite, p. 252).

Le bombardement d'Athènes et les dégâts commis aux monuments antiques de la Grèce avaient indigné cet ardent admirateur de Phidias :

« Les Anglais seuls sont capables de détruire les antiquités qu’ils ne réussissent pas à voler » (La Vocation du Comte Ghislain, p. 229).

Mais quant au reste, pourquoi faire un grief aux Anglais d’être si parfaitement ce qu’ils sont. On a tort de les accuser d’hypocrisie :

« Théodule m'a expliqué que les ipsissimes, secte fort répandue dans la Grande-Bretagne, sont des sages qui ont la franchise d’avouer qu'ils considèrent leur nombril comme le centre de l’univers » (La Bête, p. 121).

L'intransigeance de l'Anglais, est due, selon lui, à cette nature si entière qui est la leur et à leurs institutions morales si rigides :

« Quand on est né de l’autre côté de la Manche, on a beau être le meilleur des hommes, l'âme manque de souplesse, elle ne prête pas, les ressorts n’ont pas assez de jeu » (Paule Méré, p. 213). Il souligne également leur parti pris légendaire : « Les vrais Anglais se contentent d’avoir raison ; ils naissent à cheval sur leur droit... Les vrais Anglais ne demandent jamais conseil » (Le Grand OEuvre, p. 164).

Mais Cherbuliez sait apprécier l'Anglais avant que le « kant » ne soit venu le gâter : « Enfants de la Grande-Bretagne... ceux qui plaisent, plaisent beaucoup parce qu'ils allient la virilité du caractère avec la candeur d’une âme sans prétentions et qu’ils savent être des hommes sans se soucier d’être des personnages » (Paule Méré, p. 10).

Ce sont les femmes anglaises que le romancier a choisies de préférence comme sujets d'étude : « Quand une Anglaise se décide

à jeter son bonnet par-dessus les moulins, elle le lance si haut que la terre entière le voit tomber » (Miss Rovel, p. 43). Il observe : «ces allures de coup de vent qu'ont les Anglaises qui s’émancipent » (Paule Méré, p. 32).

Sur l'Espagnol, Cherbuliez n’a guère que des boutades : « N'ayez pas l’air de vous soucier des Espagnols, ils tiendront à vous si vous ne tenez pas à eux » (La Revanche de Joseph Noirel, p. 232), et celle-ci : « IL n’est pas donné à tout le monde d’être Espagnol jus- qu’au bout » (L’Idée de Jean Téterol, p. 190).

Sur l'Italie et en particulier sur Rome, ses impressions sont beaucoup plus nombreuses et plus vives. Il loue la pondération des Italiens :

« Les ftaliens ont cela de bon que tout sentiment vrai les intéresse. Ce peuple intelligent et sensible professe le spiritualisme de la douleur. Il sait qu’elle est un être de raison » (Le Prince Vitale, p. 39). Il apprécie leur esprit de finesse : « Cette finesse italienne qui est moins une finesse de saillies que l’art d'éviter les fautes et de profiter de celles d'autrui » (Le roman d'une Honnéte Femme, p. 245). Et malgré elle aussi, il constate que chez eux du moins persiste la joie de vivre :

« Cette grosse gaieté romaine qui secoue la poitrine et éclate sans fausse honte, car ce n’est pas Rome qui a inventé le kant » (Le Prince Vitale, p. 43). Et cependant « les Romains sont un peuple éminemment soucieux, ils ont toujours en tête quelque projet, etleur indolence n’a rien de commun avec l’oisiveté florentine, ni avec le kief du Turc dont la délectation suprême est de ne rien faire et de ne penser à rien » (Une Gageure, p. 16). « En vérité, c’est une étrange chose que Rome... À Rome l’indigence vit côte à côte avec la richesse qui l’admet dans sa familiarité... On peut dire que Rome presque tout entière n’est qu’un gigantesque village... La campagne envahit de toutes parts la Ville Eternelle ;.. c’est l’églogue mariée à l'épopée » (Le Prince Vitale, p. 18).

Mais Florence qu’il a aussi connue, a sa préférence : « Florence c’est la ville du monde la plus tolérante pour les aventures, la plus hospitalière pour les situations extra-légales. On y respire encore la douceur et les miséricordes du Décaméron » (Méta Holdenis, p. 51).

Traversons la Méditerranée : « Singulier mélange de douceur presque féminine et de fierté sauvage qui est propre à l’Oriental » (Miss Rovel, p. 3).

Il est sévère pour l’Africain : « L’Arabe acquiert dès son enfance

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le talent de se tenir, de parler et de se draper.. Ces gens-là me semblent par moments d’une espèce supérieure à la nôtre. Mais grattez un peu et vous verrez que ceux qu'on a surnommés les aristocrates du désert sont de faux aristocrates. Ils n’ont que deux passions, la fureur du lucre et la folie de la vanité » (La Vocation du Comte Ghislain, p. 224).

Cherbuliez dans Samuel Brohl et C' nous fait un portrait plutôt sympathique de cet autre oriental nomade : le Juif. On sait que lors de l’Affaire il fut suspecté de sémitisme et qu’une de ses pièces fut sifflée en conséquence. Son épigramme la plus fameuse peutêtre a trait à cette race si essentiellement adaptable : « Tous pays a les Juifs qu’il mérite ».

Son opinion sur eux n’est d’ailleurs pas uniformément favorable :

« Qu’était-il allé faire à Bucharest, dans cette ville où tous les Allemands sont des Juifs, où les Juifs ne sont pas des hommes? » (Samuel Brohl, p. 411). |

Sur les États-Unis, il nous livre ce lieu commun qui ne l'était peut-être pas de son temps : « Vous êtes d’étranges créatures, vous autres Américaines. Vous entendez qu'on vous parle chapeau bas, qu’on vous traite en princesses, et vraiement dans ce pays les hommes sont de bonnes dupes, ils n’ont pas l’idée d’exiger que leur femme leur serve à quelque chose » (Après Fortune Faite, p. 208). Cherbuliez n'avait évidemment pas visité l'Amérique.

Sur l’Amérique du Sud dont il a tenté de rendre l’atmosphère particulière d’exotisme, il a l'opinion d’un civilisé pour ceux qui sont en passe de le devenir : « En France tout est permis, mais chaque chose a son nom. Au Pérou le vocabulaire n’est pas fait » (Prosper Randoce, p. 246).

Mais le plus souvent, sans aller si loin, c’est vers la « petite patrie » qu’il se tourne pour y trouver ses types régionaux caractérisés. La Provence : « Elle possédait deux vertus théologales et provençales, la foi et l'espérance » (Après Fortune Faite, p. 50). « En vraie Provençale qu’elle était elle tenait moins au nécessaire qu’au superflu » (id. p. 170). Il a souvent décrit la femme du Midi : « Les Méridionales sont selon les cas les plus passionnées des femmes ou les plus indifférentes » (id., p. 172). « Les inquiétudes d’une vanité toujours éveillée, sous cet air de nonchalance qui est la grâce des Méridionales » (id., 174).

Et sur Paris enfin qui devint sa patrie spirituelle : « Paris est une grande meule qui aiguise et qui use... Parce qu'à Paris on n’a pas

le temps, parce qu’à Paris les heures sont des minutes. parce qu’à Paris on ne tient à savoir le fond de rien attendu qu’on sait d'avance le fond de tout » (Prosper Randoce, p. 104).

Ainsi se termine le périple. Les caractères cosmopolites que Cherbuliez a dessinés retiennent à plusieurs égards leur valeur documentaire. Ils ont bien un peu vieilli, c’était inévitable parce

que les modes changent, mais ce qu’il y avait en eux de généralement bumain n’a pas changé.

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« Les traditions littéraires comme les autres sont une puissance et on ne se dérobe pas aisément à leur empire » (Cherbuliez : introduction à l’Idéal romanesque en France, p. 6). La tradition idéaliste en est une et 1l ne semble pas que le romancier ait tenté de s’y dérober. Pourtant, dit-il encore plus loin (p. 10) en parlant du roman : « Dans la littérature moderne... pour la première fois l’art s’est émancipé, il jouit d’une liberté absolue »…

Dira-t-on que Cherbuliez est demeuré dans la tradition idéaliste parce que ses romans en règle générale ont un dénouement heureux? « Je suis pour les romans qui finissent, surtout quand ils finissent bien » (p. 1). Non certes, bien qu’à la vérité cela soit parfaitement dans la tradition du roman romanesque et que les romanciers spécialistes de ce genre soient pour la plupart des idéalistes. « La vie n’est pas ainsi », a-t-il dit quelque part. Évidemment, donner à la fin d’un livre une conclusion qui satisfasse le lecteur moyen, toujours porté à l’optimisme et désireux de trouver le bonheur comme solution finale à tous les problèmes de l’existence, c’est une façon de donner un démenti au réalisme de tous les jours et par là s’affirmer idéaliste. Mais ce ne serait là qu’une définition par opposition et partant spécieuse et insuffisante. D'ailleurs beaucoup d'ouvrages ont été écrits qui sont dans la pure tradition et qui cependant « finissent mal », telle La nouvelle Héloïse par exemple. I doit donc entrer dans cette tradition des éléments divers, plus ou moins importants ; ce sont ces éléments que nous voulons examiner et nous assurer à la fois si Cherbuliez a su en tenir compte dans ses romans.

À propos du Comte Kostia, E. Montégut, qui le donne comme modèle de ce qu’il avance, déclare : « Une œuvre idéale par excellence, c’est celle qui nous montre une série de faits dont la cause se métamorphose sans cesse sous nos yeux chaque fois que nous

essayons de la nommer, et recule toujours à mesure que nous avancons vers elle! ». Le thème du Comte Kostia, qui toutefois finit et finit bien, puisque dans la littérature de fiction il faut aboutir et plaire au public dont les exigences sont connues, se conforme assez bien à cette définition : aussi longtemps qu’il le peut et qu'il lose Cherbuliez tient le lecteur en haleine, remet la solution de l’énigme, changeles données du problème, déroute la perspicacité des curieux.

L'idéalisme est plus qu'un genre littéraire, plus qu'une philosophie, c’est une tournure de l'esprit, une disposition naturelle à envisager choses et gens sur un plan plus élevé et meilleur que les apparences ne semblent nous y autoriser. Le romanesque particulier à Cherbuliez « synonyme de courage et de noblesse accompagné d'élégance » (comme il a été dit) est une manifestation indicatrice de cet esprit. Tout homme digne du respect de ses semblables et assez courageux pour le montrer est un idéaliste quelle que soit par ailleurs la rubrique grâce à laquelle sont le mieux décrits ses modes d'expressions. C’est là son titre de non-servitude : « Celui qui est vraiment libre sait voir le monde tel qu'il est. Il saura s'affirmer réaliste et pour la même raison sincère idéaliste, car ce sont des idéaux, vrais ou faux, qui gouvernent le monde?. »

L'idéalisme est plus qu’une philosophie, car la philosophie nous isole précisément de ce monde où l’on peut trouver son idéal : « La philosophie », a dit Cherbuliez, « suppose l’absolu détachement de ce qu’on pourrait appeler l’ascétisme de la pensée. Le vrai philosophe fait abstraction de sa personne, il se met hors de cause, il n’a point de procès avec Dieu; il adore la vérité jusque dans ses tristesses et dans ses cruautés, il a le divin plaisir de la comprendre et l'ineffable douceur de sa possession; mais c’est une fête où nul profane n’est admis » (Olivier Maugant, p. 137). C'est pourquoi il trouve que « les philosophes dans le fond sont des indifférents » (Samuel Brohl et C*), p.234); de même : « Ce philosophe était un grand indifférent » (Olivier Maugant, p. 1). Malgré tout, si négative que soit la philosophie, elle a ses compensations pour celui qui la pratique : « Elle ne suffit à rien mais elle sert à tout » (Une Gageure, p. 38); « Elle ne guérit de rien, la philosophie n’est pas un remède, mais c'est une pudeur » (La Bête, p. 309). Elle est l’amour de la Sagesse, mais c’est un amour égoïste et jaloux, un amour pour soi. L'idéalisme est plus dynamique ; il recherche, grâce à la Sagesse,

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