‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 250 sur 298 · L. Durcos. Revue politique, 24 décembre · texte numérisé non relu

L. Durcos. Revue politique, 24 décembre

à n’en avoir point. Cette définition est simple, elle est conforme à l’étymologie...* ». La philosophie qui, elle, est pur esprit, à un cadre trop étroit pour y contenir l’idéalisme. Ce dernier pour maintenir son contact avec le monde doit parler le langage du monde, doit communier avee lui dans le domaine des sensations. Ce que le monde recherche, le plaisir, ce qu'il évite, la douleur, il doit en tenir compte : « l’ascétisme dit Eusèbe, est tout hanté de folies. Il est dans la nature de tout être raisonnable de chercher le plaisir et de fuir la douleur. Quiconque cherche la douleur et fuit le plaisir est un extravagant s’il n’est pas un hypocrite. » (La vocation du Comte Ghislain, p. 298).

La sagesse de l’Idéal peut done se trouver aussi dans le monde du sentiment. Le principe de causalité peut très parfaitement s’y découvrir et avec lui le «summun bonum », but avéré de l’Idéalisme : « Spinoza n’a-t-il pas dit que amour est une joie à laquelle s’unit étroitement l’idée de sa cause? Plus Ia joie est intense et plus la cause est évidente, plus aussi l’amour a de chances de durer » (La Ferme du Choquard, p.152). Chacun des romans que Cherbuliez a écrits et dans lequel après traverses et vicissitudes les héros passionnés trouvent enfin le bonbeur est une lecon d’idéalisme si on veut bien la comprendre comme telle. Comme la tragédie racinienne, elle nous donne, sur un plan beaucoup plus modeste, une leçon de logique du sentiment. C’est dans ce sens qu’il faut sans doute apprécier cette remarque de Bellaigue sur l’auteur : « … Si comme dans son dernier livre (L'Art et la Nature) l'idéalisme n’est qu’une manière de sentir”... » Ce n’est pas qu’une manière de sentir mais c’est quelquefois une description de la bonne... « Vous avez un cœur », fait-il dire quelque part à un de ses personnages, « beaucoup de cœur, et même vous en avez trop; mais vous n’avez ni discernement ni raison et quand la raïson ne les garde, les meilleurs cœurs font les plus grosses sottises » (La Vocation du Comte Ghislain). L’idéalisme du sentiment tel que le conçoit Cherbuliez fait la part de tout, il est raisonnable, il est même la raison. Il est la mesure et partant elassique dans sa conception. Parce que la sagesse exige que nous reconnaissions la double nature de l’homme, spirituelle et matérielle, l’idéalisme dans les romans de Cherbuliez sera l’acheminement vers une dualité de perfection. Les choës entre: ces deux natures, quelquefois représentées par plusieurs individus,

1. F. Brunetière. Revue des Deux Mondes. Revue littéraire, juin 1882; p: 940. 2. O. Bellaigue. Le Correspondant, 1892, ne 433.

quelquefois contenues en un seul, marqueront les étapes de cette progression. Les fous, les exaltés, Les têtes brûlées, sont ceux chez lesquels l’équilibre de l'idéal est rompu parce qu'ils ont méconnu leur double nature : « Gœthe dit dans sa pièce (Torquato Tasso) que les deux personnages qu’il met en contraste, le politique et le poète, sont les deux moitiés d'un homme. Mais la sympathie ne peut exister entre ces deux moitiés puisqu'il n'y a point de prudence dans le caractère du Tasse, ni de sensibilité dans son concurrent » (De l'Allemagne, p. 280). Cette idée reprise du mythe fameux de F'antiquité que Cherbuliez a exploitée si largement dans son œuvre, il la connaissait pour en avoir lu la théorie dans les doctrines philosophiques, pour en avoir vu l’applieation chez les grands maîtres de la littérature : Gœthe, Shakespeare surtout dont l’Hamlet l'avait passionné et qu’il a souvent cité. El ressort de ceci quela conception idéaliste de Cherbuliez par lui appliquée au roman se résume en deux mots : Caractère, sensibilité. Ce sont les points extrêmes de sa philosophie du sentiment. Mais s’il faut choisir entre eux, il penche résolument pour le premier : « Le premier point est d’avoir du caractère » (La peinture à l'Exposition universelle, deuxième article, 15 août 1878) et encore : «Ilest bon d’avoir du gemüth, mais il ne faut pas s’en faire une profession. » Le caractère est nécessaire à qui possède un idéal à faire partager. Cherbuliez y a cru d'autant plus facilement qu’il a toujours eu un goût marqué pour toutes les manifestations de l'énergie. Cependant, il n’est pas pour lui question de donner toute sa mesure, L'idéal s’accommode mal de la violence et de l’outrance parce qu’elles réduisent l’art à l’impuissance : « L’homme qui crie n'a qu'une note, et quand on veut varier ses inflexions, il est bon de ne pas donner toute sa voix » (L'idéal Romanesque en France, p. 13). La mesure, antique forme de la sagesse, est pour lui le meilleur moyen d'atteindre presque à FIdéal. Les personnages à caractère sont ceux qui connaissent le mieux leur mesure. Donner relief à leur unité est relativement aisé. La table des matières de son livre, L’Idéal romanesque en France de 1610 à 1816 que nous donnons ci-dessous, montre assez bien, nous semble-t-il, la tendance de Cherbuliez à considérer les formes presque alternées de l’idéalisme dans les œuvres de fiction suivant les époques :

« Les faux bergers. »

« L’honnête homme et la précieuse. »

« L’âme généreuse. »

« L'homme de qualité et l’aventurier. »

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