Pellissier
Cherbuliez a donc différé de Feuillet en plusieurs points : d’abord par la peinture de son milieu, qu’il a eu la sagesse d’élargir en le prenant principalement dans les classes bourgeoises : « Hommes de génie, confessez que Je fond de l’homme est le bourgeois ». Feuillet s’est fait de l’idéalisme dans le roman une manière d'écrire, alors que Cherbuliez, idéaliste par le fond, s'est souvent servi pour le rendre des procédés des autres écoles. Lui aussi a mis le roman au service de la morale, mais d’une morale sans prétention au prosélytisme. George Sand a pris ses exemples trop près de la nature, Feuillet trop près du monde, Cherbuliez les a choisis à mi-chemin.
Dans ce chapitre nous avons voulu esquisser l’histoire d’un mouvement littéraire depuis longtemps existant et qui ne semble nullement être à l'heure actuelle en voie de disparition.
L'étude obligée des grandes écoles fournit aux auteurs de manuels un cadre tout indiqué dont ils ne sauraient guère se départir. Peutêtre est-on cependant en droit de se demander si à côté des retentissantes réussites et défaites de ces écoles il n'existe pas un genre plus modeste, plus uniforme, dont l'importance peut avoir échappé aux critiques et dont Le rôle est malgré tout appréciable.
Dans le précédent chapitre nous avons essayé de montrer que la rubrique idéaliste appartenait bien à Victor Cherbuliez etégalement dans quelle mesure il pouvait à cet égard être comparé à George Sand et à Octave Feuillet, à quel degré il différait d'eux. Mais ne se trouve-t-on pas là en présence de manifestations sporadiques d'un talent particulier, d’une mode passagère ? Après avoir examiné l’ensemble de la production littéraire du commencement du siècle dernier à nos jours, nous croyons être en mesure d'affirmer le contraire. ;
S'il existe véritablement une tradition idéaliste en France, il doit être possible de déterminer ses caractéristiques distinctives sensiblement les mêmes quelles que soient les époques envisagées. L’abondance, la régularité dans la parution des œuvres, sinon la valeur de ces œuvres mêmes, la fréquence des rééditions indicatrices de la fidélité d’un certain public, ont servi à guider nos
recherches dans ce sens. ,
«Ïlya», dit Rémy de Gourmont, « deux idéalismes... L'un vient de « idéal » et l’autre de « idée ». L'un est l’expression d'un état d'esprit moral ou religieux; il est à peu près synonyme de spiritualisme, et c’est lui qu'emploie M. Brunetière quand cet homme dur s’attendrit sur la renaissance de l’idéalisme... L'autre idéalisme
qu’on aurait mieux fait d'appeler « idéisme » et que Nietzsche a poussé jusqu’au phénoménalisme est une conception philosophique du monde. Schopenhauer qui ne l’a pas inventé en a donné la meilleure formule : le monde est une représentation ; c’est-à-dire le monde tel qu’il me paraît... il est ce que je vois, ce que je sens. La formule de Schopenhauer brave toute critique... On basera sur elle. aussi bien une théorie de l'intelligence comme l’a fait Taine et une théorie de la sensibilité, ce que l’on n’a pas encore fait”... »
Édouard Rod a précisé dans un ordre d'idée semblable la double nature du terme : « Ge que j'appelle du nom d’idéalisme, c’est la doctrine ou plutôt — car il y en a plusieurs — ce sont les doctrines qui sans méconnaître l’incontestable autorité des faits, des événements de l’histoire ou des phénomènes de la nature, estiment qu'ils ne s’éclairent ni les uns ni les autres de leur propre lumière... qu'ils relèvent de quelque chose d’extérieur, de supérieur et d’antérieur à nous-mêmes.
« L’Idéalisme c’est encore la conviction que si la science ou la connaissance de fait, la connaissance expérimentale, la connaissance rationnelle est une des « fonctions de l'esprit », elle n’est ni la seule, ni peut-être la plus importante... C’est encore la croyance... qu’au delà de la scène un mystérieux auteur se cache — Deus absconditus. (Il cite Brunetière et conclut :) L’idéalisme serait donc un succédané de la foi religieuse” »
Mais lui aussi il fait observer que : « Le mot d’idéalisme n’est pas l’exclusive propriété du vocabulaire philosophique. Il appartient au langage courant ». Et il trouve que l’idéalisme : « est peut-être bien quelque chose de moins précis qu’une doctrine : un état d’esprit, un fond intellectuel et moral, l'horizon créé par nos âmes pour encadrer le spectacle de la vie ».
Nous ne croyons pas faire dévier le sujet en allant, comme nous venons de le faire, chercher dès l’abord dans la philosophie ellemême une interprétation possible de l’idéalisme en même temps que dans le vocabulaire usuel. C’est qu’en effet en France plus que dans tout autre pays il existe une interpénétration effective des arts, des lettres, de la philosophie, voire de la science. Les idées passent des uns aux autres avec la plus grande facilité grâce à l'absence presque totale de jargon spécialisé et ainsi dans le langage courant qui se les assimile. Cela dit, retenons déjà comme caractères marquants de
4. Racines de l'idéalisme. R. de Gourmont. Mercure de France, octobre-décembre