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L'idéalisme contemporain, E. Rod. Cosmopolis, III

cet esprit ce qui vient d’être sommairement indiqué : une tournure morale ou religieuse (spiritualiste), une conception représentative du monde (peut-être confinant à l’arbitraire), un « fond » intellectuel.

À ces aspects en somme peu critiquables s’en ajoutent d’autres pris dans un sens péjoratif : l’irréalité, l’abstraction, l’embellissement, qui sont à y bien regarder les contre-parties des précédents. L’impression d’irréalité procède de la tendance spiritualiste, l’abstraction qui paralyse le mouvement vital est due à l’excès d’intellectualité, l’embellissement systématique ressort d’une morale par trop optimiste. Reste la conception plus ou moins représentative du monde ; nous y reviendrons ultérieurement.

On sera tenté sans nul doute par le rapprochement qui semble s'imposer entre l'esprit idéaliste et Le classicisme. Ce dernier en effet se distingue quant à ses méthodes par l’abstraction et l’idéalisation. « Sa tragédie » déclare Pellissier, «est un système d’abstraction artificiel qui supprime une moitié de la vie, un système idéal en ce qu'il réduit l'humanité à certaines constantes caractéristiques et typiques”. » Il dit encore : « Le xvu° siècle considère toutes les grandes questions comme déjà résolues, qu’elles aient trait à l’art ou à la société”... Ce qui revient à dire que les modèles étant connus, il faut s’y maintenir.

Le but de la présente étude est d’essayer de représenter ce qu’il y a de parfaitement humain et de vraiment national dans ce que nous appelons la tradition idéaliste. Il est donc tout à fait normal que nous passions en revue les divers mouvements littéraires et autres qui se sont manifestés en France durant une période assez étendue et cependant suffisamment récente pour être contrôlable et que, ayant déterminé ce qui en eux est également humain et national, nous le comparions à ce que la tradition idéaliste offre de plus significatif, Revenons donc au classicisme :

« Se garder », nous avertit M. H. Peyre, « de voir exclusivement dans le classicisme français les théories et les règles. L’âme du classicisme n’est pas dans Chapelain, d’Aubignac ou Boileau. Elle est dans les œuvres mêmes, chez Molière, Racine, La Fontaine ou Bossuet*.» Le classicisme français est un phénomène très partieulier qui ne correspond à aucun mouvement d’un autre pays, sauf quant à la rubrique : « Gœæthe mis à part, le mot classicisme n’a

1. Le Mouvement littéraire en France au XIXe siècle, 1889, Hachette.

2, Idem.

3. La notion de classicisme. Henry Peyre. French Review, New York, mars 1933.

pas de sens en Allemagne, à moins que l’on n’entende par là ces admirateurs de l’antiquité qui furent aussi les adversaires les plus acharnés du classicisme français : Lessing, Winckelmann, Herder, les Schlegel.. L'âge augustéen en Angleterre. c’est une ère de discussions littéraires, politiques et philosophiques qui correspond aussi bien au xvin® qu'au xix° siècle... » Chez nous : « cette littérature doit être celle d'un groupe social respectivement restreint. une certaine unité est réalisée au sein de ce public... La littérature qui convient à un tel public a évidemment un caractère social très marqué... Au lieu de s’isoler ou de se révolter contre la société de son temps comme aux périodes romantiques, l'écrivain se soumet sans déroger, et peut se donner comme règle suprême de plaire. En un mot le classicisme présuppose une entente profonde entre l’œuvre d’art et le public auquel elle °s’adresse... Les artistes classiques opèrent selon leur procédé favori, qui est le choix'. »

L'œuvre classique s’adresse done à un public restreint, une élite. Par là elle s'apparente à l’œuvre idéaliste appréciée surtout, nous le verrons plus tard, d’une minorité de gens raffinés.

Le facteur moral, l'élévation du sentiment sont, nous l’avons noté, des attributs importants de l’idéalisme. Que dit Sainte-Beuve dans son passage fameux : Qu'est-ce qu'un classique? : « Un vrai classique.. c’est un auteur... qui a découvert quelque vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son observation ou son invention sous une forme n’importe laquelle mais large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde... aisément contemporain de tous les âges.

« Un tel classique a pu être un moment révolutionnaire, il a pu le paraître du moins, mais il ne l’est pas; il a fait main basse d'abord autour de lui, il a renversé ce qui le gênait pour rétablir bien vite l'équilibre au profit de l’ordre et du beau...

« Ayons la sincérité et le naturel de nos propres pensées, de nos sentiments, cela se peut toujours ; joignons-y, ce qui est plus difficile, l’élévation, la direction, s’il se peut vers quelque but haut placé.

« Ce mot de classique... se définit pour tout homme de goût par un choix de prédilection et irrésistible. Le goût est fait alors, il est

1. La notion du classicisme, Henri Peyre, French Review, New-York, mars 1933.

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formé et définitif; le bon sens chez nous, s’il doit venir, est con- | sommé...* »

Et pour revenir à notre première citation : « Le vrai caractère du classicisme, un équilibre exact entre la pensée et l’émotion, c’està-dire le contenu de l’œuvre et la forme. N’attacher de vertu qu’à la forme serait plutôt l’alexandrinisme. C’est un art de sobriété, d'équilibre politique et social, mais aussi d'équilibre artistique, de sérénité” ». Cet aspect d'équilibre, d'organisation que présenta autrefois le classicisme officiel, triomphant, c’est encore celui que revendique le classicisme moderne. Charles Maurras, par exemple, n'a-t-il pas écrit : « L'esprit classique ne cessa de répéter en grec, en latin, en français, en italien, en provençal, non seulement pour les peuples qui boivent à la coupe de notre mer, mais pour tout citoyen du monde, non seulement en art mais dans les sciences et les industries, dans les arts de la politique et même de la vie, ce grand, cet uniforme et invariable conseil de réaliser avant toute chose et pour cela de définir, de préciser, d'organiser... ? »

D’après ce qui précède on est en droit de conclure que parmi les caractères saillants de l'esprit classique se rencontrent : l'élévation du sujet, la tendance sociale du groupe et sa relative faiblesse numérique, la domination docilement acceptée d’un certain goût, la nature harmonieuse et organisée de l’œuvre. Ces caractères sont évidemment humains, ils sont d’autre part essentiellement français : Verrat-on chez n'importe quel autre peuple une telle fragmentation soit politique, soit social, soit artistique, un aussi grand nombre de partis, de coteries, de chapelles et cependant une telle homogénéité sous l'apparence d’un tel désordre ? Chaque groupement se réclame des idéalsles plus élevés, quitte à les laisser se désagréger en paroles, travaille vers quelque but d'ordre et d’organisation.

Une période de plénitude classique est de courte durée, elle surgit aux lendemains de troubles, se reconnaît à l'effort fiévreux de réorganisation et disparaît lorsque soufle en tourmente le vent puissant de l’individualisme. L'histoire des vrais « salons » nous donnerait une assez fidèle image des vicissitudes du classicisme, toute définition trop livresque mise à part. Et de même leur triomphes et leurs éclipses indiqueraient assez exactement la courbe de la tradition idéaliste avec ses maxima et ses minima les plus marqués.

Mais si l’idéalisme a besoin de même que le classicisme de calme,

A. Causeries du lundi, vol. INT, 21 octobre 1850. 2. H. Peyre. Voir supra.

de paix, de prospérité, de bonheur enfin pour pouvoir pleinement . s'épanouir, on ne saurait conclure que ces deux mouvements soient identiques, ne forment qu'un. George Sand, Octave Feuillet surtout, sont des idéalistes bon teint et cependant il serait malaisé de les encadrer dans les rangs du pur classicisme. Remarquons toutefois que l’activité littéraire du grand Siècle fut presque entièrement accaparée par le théâtre, genre éminemment social, que le roman qui devait par la suite fournir les exemples les plus caractérisés de l’idéalisme en était encore à son premier modèle, La Princesse de Clèves. Si les maîtres du roman idéaliste avaient vécu à cette époque sait-on quelle abondante floraison d'œuvres semblables aux leurs auraient pu se produire? D’ailleurs le chef d’œuvre de M**° de la Fayette peut à bien des égards être considéré comme appartenant au genre idéaliste le plus authentique. Malheureusement, quant au développement éventuel du genre, l’histoire finit mal, Or la règle, ou plutôt disonsla recette à succès la plus importante aux yeux des imitateurs dépourvus de talents susceptibles de faire école, est que la fin soit heureuse. L'idéal adapté aux lois de la fiction a de ces exigences.

Si l’optimisme, qualité véritablement française, devait par la suite devenir un des éléments constitutifs de l’esprit idéaliste, ce n’est pas le romantisme des débuts qui allait le lui donner. Inventée par Rousseau dans sa Nouvelle Héloïse ou par Chateaubriand, la mélancolie incurable mit son empreinte sur les œuvres de fiction, ne permettant guère à l’idéal que de revêtir le masque de l’amertume et du découragement.

Que l’on considère le romantisme comme une dégénérescence révélant ses alarmants symptômes dans le mal du siècle, comme l’a fait Gœthe : « Je nomme classique le genre sain, et le genre romantique le genre malade », ou Lasserre avec véhémence : « Le romantisme est primitivement une maladie », il n’en offre pas moins une nouveauté, le lyrisme, avec sa manifestation la plus évidente, l’importance croissante de l’individualisme. « Qu'est-ce que le romantisme! Une littérature où domine le lyrisme... Le lyrisme est avant tout l'expression du tempérament individuel »... « Chateaubriand dans René, M" de Staël dans Delphine et dans Corinne chantent leurs tristesses ou leurs joies, leurs aspirations, leurs rêves. Ces romans s'appelleraient aussi bien des poèmes ; ils traduisent avec éloquence ce que le lyrisme peut avoir de plus passionné? »...

1. Histoire de la liltérature française, Lanson et Tufra u. 2. Liltéralure française, Pellissier.

Dire que le romantisme subordonne la raison à l'imagination et à la sensibilité est un lieu commun dont la vérité demeure toutefois incontestable. Le roman moderne, qui naît à cette époque, est tout imprégné de ces tendances qui deviendront pour lui articles de foi : « Les événements ne doivent être dans les romans que l’occasion de développer les passions du cœur humain » (Préface de Delphine). Geci peut à la rigueur s'appliquer également au classicisme même impersonnel, mais l'influence étrangère a lancé une mode nouvelle: « C’est Rousseau un Suisse, Byron un Anglais, c’est Gœthe un Allemand qui dirigèrent la nouvelle orientation ; avant ceux-ci les écrivains français sarclaient soigneusement du champ de leurs idées tout ce qui ne faisait pas partie du patrimoine national commun des idées générales! ». Mais avec cette littérature personnelle la vague du pessimisme déferle beaucoup mieux et avec beaucoup plus de force. On chante avec plus de justesse le malheur quand on croit soi-même en être accablé. Et en attendant la tradition se crée, la chaîne se forge et se tend: « La Nouvelle Héloïse fut le premier anneau de cette chaîne à la fois séduisante et perfide qui réunit Afala, René, Delphine, Corinne, Valérie, Adolphe, etc., toutes les œuvres de l’école individualiste ».

Comment l’idéalisme s’accommode-t-il de ce mouvement nouveau, malgré le pessimisme qui lui nuit? Il s’identifie avec lui, semblet-il, par plus d’un point ; d’abord en ceci: Le romantisme repousse énergiquement la réalité trop banale: «Il a », dit Faguet, « l'horreur du réel et le désir d’y échapper” ». Ensuite le grand écrivain adulé se prend pour modèle et s’attribuant des sentiments démesurés ne peut que se sublimiser: « Rousseau s’est dépeint tel qu'il aurait voulu être en Saint-Preux. M"° de Staël et Chateaubriand s’idéalisent dans Corinne et dans René » (Pellissier, déjà cité). Les confessions sont loin d’être des professions d’humilité. L’exubérance, la violence passionnée du romantisme alimentent cet idéal de tristesse et, se suggestionnant, le poète apostrophe l'empyrée : « L'esprit romantique a une irrépressible tendance à s’émerveiller, s’extasier, s’indigner, s'épouvanter qui regarde peu à la qualité de l’occasion et d’où il tire à tout propos une inépuisable disponibilité de pathétique » (Lasserre, déjà cité). Il est ainsi son propre dérivatif, son moyen de réagir contre l’ignominieuse condition humaine qui l’assujettit; de sorte qu’on peut admettre (avec des réserves) que

1. Le Roman en France pendant le XIXe siècle, Gilbert. 2, Petite histoire de la littérature française, E. Faguet.

« le romantisme n’ayant pour tout fond que les éternelles défaites infligées par la commune expérience de la vie aux aspirations indépendantes d’un individu qui se prend lui-même pour une fin et pour un tout » (Lasserre) dénote une orgueilleuse révolte de l’âme humaine assoiffée d’un impossible idéal.

« Soumettre l'univers à sa pensée », a écrit Sénancour dans les Réveries, et ainsi grâce à l’égotiste et à sa « conception représentative du monde », attribut de l’esprit idéaliste, l'individu redevient type. L'idéal y retrouve son compte malgré la présence de la passion qui brouille tout; mais c’est une passion forte.

La passion sous tous ses aspects, l'amour exalté qui conduit souventaux pires folies, ont servi de thèmes inépuisables au romantisme, mais l’idéalisme s’en est également emparé. Que serait par exemple l’œuvre de George Sand sans ces débordements lyriques? : « C’est chez elle et non pas chez J.-J. Rousseau que l’on trouvera la passion romantique à son paroxysme‘ ». Cette forme dérivée de l’idéalisme qu'est le roman romanesque dont nous parlerons plus loin, s’est largement inspirée de l’exaltation passionnelle tout en la maintenant dans les limites proscrites par la bienséance. C’est ce que nous nous sommes efforcé de montrer dans le chapitre que nous avons consacré à Cherbuliez à ce sujet.

Mais que devient au juste la morale dans tout cela? Cette morale que nous avons cru devoir indiquer comme indispensable à la saine croissance de l'idéal? On peut dire qu’elle se déplace de plan, puisqu’en somme le public change, mais qu’elle persiste: « On a fait », dit M*° de Staël dans Essai sur les fictions, « une classe à part de ce qu’on appelle les romans philosophiques. Tous doivent l'être car tous doivent avoir un but moral ». Si donc la morale n'est pas toujours observée ou si elle est adaptée aux besoins de la cause, elle reste néanmoins indiquée et reconnue comme indispensable.

Ilest juste de faire remarquer que la Révolution, qui fut après tout une poussée, une effervescence idéaliste, avait débordé le cadre étroit des faits et avait continué à agir sur les esprits.

Au cours d’un banquet qui lui avait été offert le 18 juillet 1847, Lamartine s’était écrié : « Le genre humain est spiritualiste, et c’est là sa gloire, et les religions, les révolutions, les martyres ne sont que le spiritualisme des idées protestant contre le matérialisme des faits! La Révolution fut l'avènement d’une idée ou d’un groupe d'idées nouvelles dans le monde... » C'est ce qu'il appelle encore

4. Pelile histoire de la lillérature française, G. Chinard, New York.

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dans l'Histoire des Girondins, « un spiritualisme sublime et passionné, l’avènement de trois souverainetés morales : la souveraineté du droit sur la force; la souveraineté de l'intelligence sur les préjugés; la souveraineté du peuple sur les gouvernements... Un évangile des devoirs, un évangile des droits sociaux, une charte de l'humanité... » N'est-ce pas là ériger en système les principes énoncés plus haut pour l’idéalisme : la morale et la spiritualité, la notion représentative d'un monde organisé, le respect de l'intelligence ou si l’on veut la nécessité d’un fonds intellectuel ?

Malgré le pessimisme régnant aux débuts du xix° siècle, la morale continue à maintenir ouverte la voie du bonheur. Il est encore permis de croire à des temps meilleurs. Chez M” de Staël, pour la nommer à nouveau, c’est toute la théorie de la perfectibilité qui domine La Littérature considérée dans ses Rapports avec les Institutions sociales. De même la fin de Corinne, qui est un acte de foi dans la perfectibilité du genre humain et un appel à l’enthousiasme. :

En dépit donc de la désorganisation des classes et du bouleversement des valeurs autrefois reconnues, l’optimisme persista, tant l’espérance est fermement implantée au cœur des hommes. On peut supposer que le public destiné à encourager le genre idéahiste et à le faire fructifier par la suite était déjà presque constitué. Cela est, croyons-nous, corroboré par l’accueil enthousiaste fait à ces œuvres par ailleurs peu marquantes : Le Lépreux de la cité d'Aoste (paru en 1811) et La Jeune Sibérienne (1815) publiées au moment même de l'engouement werthérien désenchanté. C’est là un indice, sinon un symptôme certain dont il faut tenir compte.

Les appels déchirants, les « chants désespérés » du romantisme devaient, pourrait-on croire, être plutôt déprimants pour les lecteurs de sentimentalité non exacerbée, il y en avait certainement. Le classicisme avait pratiqué l’entente entre l'écrivain et son public, « plaire » avait été son souci, et pour plaire il faut que les chocs infligés à la sensibilité ne soient point trop violents, mais nous lisons chez Stendhal (Racine et Shakespeare, paru en 1823) que « le romanticisme est l’art de présenter aux peuples des œuvres littéraires qui dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible; le classicisme au contraire leur présente la littérature qui donnait le plus de plaisir possible à leurs arrières-parents » ; mais en 1823 le romantisme n’avait pas encore atteint tout son degré d'expansion éche-

velée; le mépris souverain du public n'existait pas encore. Le romantisme idéaliste, qui avait été poussé au noir dans Le Peintre de Salzburg de Ch. Nodier en 1803, prenait l’aspect fantaisiste et charmant dans Trilby ou le lutin d'Argail — du même auteur en 1822 précisément.

Un autre aspect du romantisme qui peut très bien convenir à l’idéalisme nous est encore indiqué par M"° de Staël : « La littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène et c’est notre religion et nos institutions qui l’ont fait éclore » (De la littéralure, 1800).

Si le terme chevaleresque doit ainsi entrer dans la définition du romantisme, ce dernier se trouve du coup ramené lui-même à la plus vieille tradition idéaliste, celle qui fut jadis instaurée par la série imposante des Amadis exaltant le caractère noble des héros aimables et leurs prouesses invraisemblables.

Nous avons considéré le romantisme dans sa croissance jusqu'aux environs de 1820. C'était l’époque où la mode était au roman personnel. À partir de ce moment nous voyons reparaître l’élément chevaleresque prophétiquement annoncé par l’auteur de La Littérature... Grâce à Walter Scott dont la popularité amorcée en 1817 est devenue toute-puissante dès 1820, l’éclosion du roman historique allait permettre à cet élément de se développer pleinement. « Treize années séparent Notre-Dame de Paris (1831) des Trois Mousquetaires (1844)... Ces treize années sont celles où le roman historique a eu le plus de vogue... Sur cent romans parus alors, quatre-vingts au moins étaient des romans historiques » (Gilbert). Cette veine si largement exploitée représente une sorte d’épopée du roman. La couleur locale, plus ou moins exacte, mais généralement prodiguée avec une profusion extrême et une richesse de détail étonnante, devait injecter, pour ainsi dire, une énorme force vitale à La fiction étiolée. Ce réalisme romantique devait-il porter atteinte à la tradition idéaliste? Oui, sans doute, jusqu’à un certain point. Cependant elle aussi retrouvait des champions pour la défendre, Vigny notamment : Cing-Mars (paru en 1826), Ste/lo (en 1832), Servitude et grandeur malitaire (en 1835), forment comme une trilogie idéaliste. Cinq-Mars est un chant de haine de la noblesse torturée par la force de l'oppression; « S/ello est un magnifique monument construit pour la divinité de son âme : l'Idéal. Les Servitudes brillent comme un ex-voto offert au dieu de son cœur : l'Honneur » (Gilbert). L'importance qu’il attribuait aux choses de l’esprit écrasant de leur grandeur dédaigneuse la petitesse des faits, paraît surtout dans son roman manqué

D se Et di

de Cing-Mars : « L'Art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec la Beauté Idéale. I] faut le dire, ce qu’il y a de vrai n’est que secondaire, c’estseulement uneillusion de plus dont il s'embellit, un de nos penchants qu'ilcaresse. L’Idée est tout. Le nom propre n’est rien que l'exemple et la preuve de l’Idée » (Préface de Cing-Mars).

Ainsi pour faire triompher la vérité artistique, il faussa délibérément l’histoire et voulut que son roman demeurât imaginaire et ses héros surhumains malgré qu’il eût pour se documenter « lu à la clarté de la lampe trois cents livres et manuscrits ». Sorte de Prométhée de lui-même enchaîné : « il lui était également impossible de ne pas aimer la gloire, l'amour, le bonheur, la religion et de croire à la gloire, à l’amour, au bonheur et à Dieu » (É. Faguet). Son pessimisme l’empêcha donc d’être un parfait idéaliste, mais du moins il en posséda les caractéristiques essentielles tout en déplorant son incapacité à le devenir tout à fait : « Jecrois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste épique. C’est peu de chose » (Journal d'un Poète). Ce qui n’a pas empêché ses trois chefs-d’œuvre d’être prisés du public d'alors et de celui d'aujourd'hui. Leurs rééditions nombreuses l’attestent assez :

Cing-Mars, 1855, ‘58, 61, “63, °77, 82, °87, '89, 91, 41904, °13, "13, 14,714, 722, °25, 26, °27.

Siellost802,#50,:09,:1906, 43:"13,14, 715, /2L,/24,.729:

Servitude, 1852, 57, 64, "82, ’85, 85, 97, ‘98, 98, 1905, 13, ‘13, 49,243, 043,013544,,/14,/19, 721, 21, 24,226,/28, ‘31.

Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris (1831) fit, certes, malgré les affirmations de ses préfaces, un roman historique dans lequel l'idéal entra pour une large part. Ce fut, il est vrai, une tentative d’idéalisation projetée sur un plan plus délimité, puisqu'il s’agissait surtout d’y dépeindre un rêve démocratique; l’auteur voulant de son aveu même établir : « une hiérarchie morale conçue au rebours de la hiérarchie sociale ». Dans Quatre-vingt-treize, il tenta en outre de donner vie et âme aux principes et aux idées de la Révolution.

Mais à côté de la désespérance de Vigny ne pouvant pas parvenir à réaliser son idéal et de l’optimisme un peu gros de Hugo réalisant trop facilement le sien, à côté des désenchantements du départ manqué des « Ultras » et du renouveau de la prospérité bourgeoise, il existait un courant d’idéalisme plus pur dont l’existence ne saurait être méconnue : « Ce fut Lamartine qui en devint la voix éloquente. On sait combien prodigieuse fut l'influence qu’il exerça. Les Méditations jouirent dès 1820 d’une popularité incroyable. Son

succès, alla croissant sans cesse pendant toute cette première moitié du siècle car nul n’était mieux fait que ce parfait idéaliste pour chanter l'espérance et les nobles aspirations. Aux premiers jours de 1848, il fut le maître de la France’. »

Mélancolique sans doute mais sans pessimisme déprimant, sans la moindre atteinte de ce redoutable Mal du Siècle, il montra l’âme romantique rachetée par la foi. Romantique et mieux ; en vrai classique il sut redécouvrir des « vérités morales non équivoques » comme le désire Sainte-Beuve et rétablir l’équilibre exact entre la pensée et l'émotion.

« Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa place », a-t-1l dit dans ses Méditations, et Victor Hugo l’appelle « le dernier des Classiques ». Son spiritualisme venait en vérité à son heure et « il sut, « animé qu'il était d’un instinct profond de la divinité de toutes choses », exprimer l'état moral de toute une génération » (Pellissier). Pour se maintenir dans l’idéalité il dut atténuer la réalité, en l’estompant. Jocelyn (1836) et La Chute d'un ange (1836), deux chapitres achevés seulement des dix incarnations d’une âme se sublimisant, donnent cependant à son œuvre poétique la portée d’une grande épopée spiritualiste. Son Histoire des Girondins (1847) dégagea ce qu’il y avait de plus pur dans l'esprit de cette Révolution dont l’action continuait à s'exercer dans le domaine de la pensée.

Dans sa production littéraire, il serait injuste d’omettre deux nouvelles qui n’ont pas peu contribué à imprimer au mouvement idéaliste proprement dit en puissance dans la fiction sa direction et son essor : Le Tailleur de pierres de Saint-Point et Geneviève. Ce dernier roman surtout est demeuré un modèle du genre charmant, léger et touchant qui est comme une harmonique de la littérature idéaliste. G. Sand doit beaucoup au poète spiritualiste qui par son talent délicat révéla le pouvoir des accents du cœur épris de tendresse et de sentiments généreux. Cherbuliez plus tard s’en inspira à son tour, mais sur un plan il est vrai plus prosaïque. Comme on l’a dit plaisamment : « Dans Le Comte Kostia, Jocelyn épouse Laurence. . »

Nés sensiblement vers la même époque, Balzac, Hugo et G. Sand peuvent être considérés comme représentant trois aspect différents de l'idéal romantique, Hugo tenant à cet égard le milieu entre les deux autres envisagés comme extrêmes, nous l’étudierons tout

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