‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 255 sur 298 · Lillérature française, Lanson et Tufrau · texte numérisé non relu

Lillérature française, Lanson et Tufrau

d’abord : « Il possédait à n’en pas douter certaines marques nettement caractéristiques de la tradition idéaliste; la tendance au spiritualisme, à la morale et le désir de donner une interprétation personnelle du monde étaient chez lui manifestes. Citons : Il est avant tout spiritualiste; il croit de tout son cœur à l’existence de Dieu, à la bonté de la providence divine et à l’immortalité de l'âme. 11 croit que dans l’Univers tout est vie‘. »

Qu'il se soit réclamé de la réalité, cela ne fait aucun doute : « Le Poète, insistons sur ce point, ne doit... prendre conseil que de la nature, de la vérité... » Mais il ajoute : « .. et de l'inspiration qui est aussi une vérité et une nature » (Préface de Cromwell). Et encore : « La vérité de l’art ne saurait jamais être, ainsi que l'ont dit plusieurs, la réalité absolue... La nature et l’art sont deux choses, sans quoi l’un ou l’autre n’existerait pas. L’art outre sa partie idéale a une partie terrestre et positive. On conçoit que pour une œuvre de ce genre (le drame) si le Poète doit choisir dans les choses (et il le doit) ce n’est pas le beau, mais le caractéristique (/d.). Mais le caractéristique qu’il prétend dépeindre il va le situer dans le sublime aussi bien que dans le grotesque et sa « poésie complète » revient en définitive à choisir des types excessifs, marqués au sceau de l'idéal dans le bien comme dans le mal, dans le laid comme dans le beau. Si les classiques qu'il honnit se limitent à la seule Beauté, à la Grandeur il va de son côté s’eflorcer de la retrouver là où le commun des mortels ne la discerne point : « La Boue, mais l’âme », résume un chapitre des Misérables et aussi sa psychologie. Le mécanisme fameux de l’antithèse est souvent l’application du rétablissement des plateaux de la balance qu’il fait même instinctivement pencher au profit de l’Idéal. Si le classicisme écartait le détail peu noble pour arriver au concept du Malheur (par exemple) Hugo faisait largement le portrait du Pauvre et ainsi en dépit du procédé sensoriel nous donnait lui aussi une abstraction. De sa part donc plus de flexibilité, moins de profondeur, peut-être, mais cependant une inspiration analogue.

En 1835, année où paraissait Mademoiselle de Maupin, qui signalait de manière non douteuse le proche avènement du réalisme, Balzac publiait Séraphita et l’année d’après Le Lys dans la Vallée, tous deux nettement dans la note idéaliste.

Ces romans sont bien entendu en marge de l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain. Ce serait, de toute évidence, tenter une gageure que

4. Tableau de la littérature française au XIX° siècle, Fortuna Strowski, 1912,

de considérer l’auteur de La Comédie Humaine comme un pur idéaliste. Et cependant malgré qu’il ait bien marqué lui-même son sentiment à cet égard à G. Sand : « Les êtres vulgaires m’intéressent plus qu'ils ne vous intéressent, je les grandis, je les idéalise en sens inverse dans leur laideur ou leur bétise.. », il s'avère quand même un peu du même bord tout en prétendant ne pas l'être : « J'aime aussi les êtres exceptionnels, j’en suis un... » (G. Sand, Histoire de ma vie, tome IV). « Il est au fond un individualiste et un fougueux idéaliste; ses portraits sont glorifiés par sa vision intense ; son rêve les enfle et les exalte... Comme l’auteur classique Balzac se dit : Étant donnée cette passion, quel homme me servira à l’incarner? Les autres font le raisonnement inverse : Étant donné cet homme, quelles sont les passions dominantes qu'il subit? » (Gilbert). De sorte que ses personnages un peu comme ceux de Hugo seront plutôt des types que des individus. « Les héros de La Comédie Humaine sont de véritables symboles. Vrais sans doute, leur vérité est virtuelle. L'auteur les construit par un procédé tout abstrait et tout intuitif, et en simplifiant, en exagérant à ce point il fait œuvre d’idéalisation » (Pellissier).

Sur le fond de réalité s’enlèvent avec force les passions élémentaires; la richesse du décor ne parvient pas à ôter leur relief à ces fantômes.

Mais il faut croire qu’en dépit des velléités d'idéalisme dont il faisait preuve, la réalité d’alors était bien cruelle, bien grossière. Quand il s'agissait de peindre le côté séduisant de l’existence, ce que font le plus volontiers les auteurs idéalistes de bon aloi, trop d’ombres se mêlaient au tableau pour ne pas l’obscurcir. En regard des bals brillants et fastueux, des équipages de maître et des rentes mirifiques dont jouissaient les gens du monde, il devait y avoir beaucoup de laideur et de misère. Nombreuses devaient être les pensions Vauquer où se dissimulaient les épaves d’une société dépourvue de législation protectrice. Le d'après-nature ne devait pas faire défaut à Balzac. De sorte que par la force des choses l’idéalisme finit par s'infléchir vers la recherche du bien, du bien de la collectivité s'entend. De là les ouvrages pontifiant, dénonçant les abus, définissant les universaux égalitaires. À nouveau les ferments d'idées révolutionnaires se mettaient à agir : « De 4832 à 1833, il nous vint à l'esprit que le romantisme pouvait être un système de philosophie et d'économie politique. En eflet, les écrivains affectaient alors de parler de l'avenir, du progrès social, de l'humanité et de la civilisaion; mais nous avons pensé que c'était la Révolution de juillet qui

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était la cause de cette mode... » (Lettres de Dupuis et Cotonnet, l"* lettre. À. de Musset). « Le romantisme c’est le libéralisme dans l'art » a déclaré Hugo. Il aurait pu ajouter que c’en était tout le contraire dans la réalité car ses attaches étaient avant tout aristocratiques. Il est vrai que Hugo lui-même vers cette époque voulut renoncer à sa loyauté envers le trône et s’improviser tribun populaire, contraint semble-t-il ou inspiré par les événements. Une des conséquences littéraires de la Révolution de 1830 fut la représentaüon de Marion Delorme, cette œuvre sur laquelle Victor Hugo avait rompu avec la royauté française‘ ».

Dans l’ensemble par conséquent le romantisme ne put se maintenir à la hauteur de la tâche nouvelle : L'idéal s’étant mis au service de l’humanité devait nécessairement, par ailleurs, pour agir s’allier à une école plus soucieuse des besoins matériels des masses, perdre en un mot son caractère le plus distinctif de sérénité et d’abstraction. Auguste Comte allait donc faire la synthèse du spiritualisme et du sensualisme et allait créer la philosophie positive, credo de la sociologie qu'il inventa : « Le positivisme ne serait peut-être pas arrivé aussi rapidement à supplanter le romantisme s’il n'avait pas été aidé par les événements politiques et les préoccupations économiques... Le coup d’État de 1852... sonna le glas du mouvement idéaliste, en dispersa les maîtres et en condamna les théories avant même qu’elles eussent pu pénétrer dans les intelligences populaires*? ».

Un point qu’il convient à notre avis de préciser c’est que le romantisme était de nalure non viable. Lorsqu'il voulut passer à l’action, devenir une force bienfaisante, il se trouva qu’il était dépourvu de philosophie véritable, c’est-à-dire des éléments constitutifs d’une philosophie, tel qu’une morale par exemple, donc d’un idéal déterminé. Il avait en effet été surtout un mouvement littéraire : « Le romantisme allemand avait été un mouvement philosophique avant d'être un mouvement littéraire. Le romantisme français débuta à la période littéraire ; c’est à peine si par Victor Cousin les romantiques français connaissaient la philosophie romantique allemande. Et maintenant quand en France le romantisme paraît épuisé voici que cette philosophie transmigre et revit chez nous. Mais signe des temps, en Allemagne, elle s'était associée à la religion; en France, elle s’associe au contraire à la science et au rationalisme, L’artisan de

1. Histoire de la littérature sous le gouvernement de juillet A.-F. Nettement, 1855, 2. John Ruskin. Jean Bardoux.

celte péripétie..… c’est E. Renan, disciple de Herder et ami de Berthelot' ».

L’éclectisme de Victor Cousin (la démonstration : Du vrai, du beau et du bien parut en 1852, mais était depuis longtemps dans les esprits puisque l’ouvrage n’était qu’une refonte de son premier Cours de philosophe fait en 1818), devait être une conciliation entre ce qu'il pouvait y avoir d’acceptable dans les quatre types de systèmes de pensées, le sensualisme, l’idéalisme, le scepticisme et le mysticisme, mais ne pouvait correspondre à rien de définitif car il n’y eut pas conciliation. Maine de Biran avait eu beau marquer un revirement, une tendance au spiritualisme dans ses Considérations sur les rapports du Physique et du Moral de l'Homme (1834), la scission entre l'idéal du beau et celui du bien devait se faire de plus en plus nette. La doctrine de l'Art pour l’Art devait opérer, en quelque sorte, le divorce entre la morale et la littérature.

« Le Français est né moraliste, et la morale a toujours occupé une place importante dans la littérature générale”... » Mais c’est surtout la bourgeoisie qui fait le plus de cas de la morale sur laquelle se fonde sa responsabilité; et l’on sait la place qu’occupe la bourgeoisie dans la société française : « Le fond de l’homme », a dit Cherbuliez, « c’est le bourgeois ». Cette boutade n’est pas sans son grain de vérité. Avec la Révolution de juillet nous avons assisté à l'avènement de l'idéal bourgeois. Le vent devait souffler d’un peu partout dans cette direction à cette époque, car c’est précisément aussi en Angleterre avec le règne de Victoria (1831-1840) que dominent le « kant » et la pruderie. Or c’est à ce temps que les écrivains français commencent à tourner en ridicule le bourgeois et avec lui ses traditions que l’aruiste juge périmées et grotesques.

Qu'elle nous paraît lointaine désormais cette observation quand M”° de Staël, dans son livre De L'Allemagne, écrit en 1813 :

« L’enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver, cette émotion pleine de trouble et de pureté tout ensemble, c’est le sentiment de l'infini qui est le véritable attribut de l’âme ; tout ce qui est beau dans tous les genres excite en nous l'espoir et le désir d’un avenir éternel et d’une existence sublime... »

Mais voilà qu'il faut à tout prix, selon la formule de Gautier, « épater », choquer le bourgeois. De même : «II faut qu’il y ait dans chaque page une dizaine de mots que le bourgeois ne comprenne

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