Martino, déjà cité, p
Mais si Gautier recevait ainsi des bouquets, s’il s’avérait un des premiers réalistes : « celui pour qui le monde extérieur existe » (Gourmont, Journal du 41% mai 1857); il n’en était pas moins trop artiste pour plaire aux partisans du réalisme intégral, car ne trouvait-il pas par exemple que « les paysages des Flandres ne sont rien de plus que de grossières imitations de Ruysdaël » et l’école de l’Art pour l'Art fondée par lui est récusée par eux :
« L’Art pour l’Art », dit Proudhon, « n’ayant en soi sa légitimité, ne reposant sur rien, n'est rien ». Il veut qu’on y substitue l’art pour l'utilité. Les Parnassiens qui comme Flaubert étaient des représentants de la même école réformés par le réalisme, reviendront par nécessité à la notion de moralité. La Jusrice (1878) et le Bonheur (1888) de Sully Prud’homme indiquent un retour manifeste vers un idéal de cet ordre.
Notons que Hugo demeura fidèle au double but indiqué antérieurement par M de Staël, la fusion d’un idéal du bien et du beau. Les Misérables, qui datent de 1862 et célèbrent la beauté morale, tirèrent à 150.000 exemplaires, un succès extraordinaire que même le renom prestigieux de l’auteur ne suffirait à expliquer entièrement, n’était l’attrait irrésistible du sujet pour le public d’alors.
Le réalisme accusa très nettement la rupture avec l'idéal de moralité : « En 1840, il y avait en Russie une école qui s’intitulait l’école naturelle ou naturaliste et qui absorba toutes les forces littéraires du pays.
« Le vicomte Melchior de Vogüé (un idéaliste) a déterminé la différence fondamentale qui sépare les réalistes français des anglais et des russes... L'âme du réalisme chez ceux-ci est précisément la tendance à la pitié, à la solidarité chrétienne, aussi bien qu’on peut définir Les réalités à l’aide du jugement porté par Taine sur Stendhal et sur Balzac : Ils aiment l’art plus que les hommes, ils n’écrivent point par sympathie pour les misérables, mais par amour du Beau (Gilbert, déjà cité).
Le réalisme marqua la phase la plus significative de la lutte contre l’idéalisme, le combat qui devait le mettre presque à bas pendant le dernier quart du dix-neuvième siècle. Cette phase est représentée par l'opposition du premier des trois types d’idéal que Cousin avait prétendu identifier ou tout au moins concilier : le Vrai. Rompant en visière avec la philosophie moralisatrice, avec l’esthétique hostile aux masses, le mouvemeut se fit un auxiliaire de la Science.
Le premier réalisme, celui de Balzac et de Flaubert, avait
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emprunté à la Science ses prétentions à l’exactitude ; mais pour pouvoir se constituer en force sociale vraiment agissante, la sympathie lui avait fait entièrement défaut. À l'humanité frémissante d’un Tolstoï ou d’un Dostoïevski, à leur mysticisme de souffrance et de pitié Les réalistes-artistes répondaient par des aperçus sur la sottise humaine, sur l’imbécilité congénitale des déshérités de la vie. Si Germinie Lacerteux (1864) était l’étude d’une fille de basse condition, c'était également le carnet clinique d’une névrose; et si la sensibilité des auteurs s’y décelait, elle n’y entrait que par surcroît. A cet égard la superbe indifférence des Parnassiens ne pêchait pas par plus répréhensible défaut de sympathie. L'autre réalisme est différent. Dès 1830, organisé par Comte et portant en philosophie le nom de positivisme, il eut comme bases primitives les théories physiologiques enseignées dans les facultés de médecine (Gabanis, Broussais, Bichat, écoles de Montpellier, avec Barthe et Bérard). Ce naturalisme qui a formé noyau autour du nom de Zola, a eu malgré ce qu'on peut trouver en lui de critiquable, une bien autre ampleur, une bien autre préoccupation humanitaire s’y révèle, S’il y a tentative de diagnostic médical et s’il se trouve beaucoup d’amertume, du moins on peut y constater plus que l’ébauche d’une intention de redressement : « Sans doute nous ne flattons pas l’humanité comme font les idéalistes; mais quoi! nous enseignons l’amère science de la vie, nous donnons la hautaine leçon du réel » (Zola).
Le maître de l’école naturaliste a vraiment prétendu faire œuvre morale, même si les moyens dont il s’est servi ont effarouché les bien-pensants. Celte morale épaulée tant bien que mal de la physiologie a été des plus militantes : « Et voyez à côté de la nôtre la besogne des écrivains idéalistes qui s'appuient sur l’irrationnel et le surnaturel et dont chaque élan est suivi d’une chute profonde dans le chaos métaphysique. C’est nous qui avons la force, c’est nous qui avons la morale » (Le Roman expérimental).
C’est encore un truisme que de faire observer le changement survenu dans le caractère même de l’œuvre de Zola. Il est de fait qu’en dépit de ce qu’il a dit de l’idéalisme, celui raréfié en vase clos pour ainsi dire qu'il méprisait, il est devenu ardent apôtre de l'idéal : « Depuis Les Trois Villes et Les Quatre Évangiles (de 1889 à 1902) il fait montre d’un optimisme fervent. De son ancien naturalisme rien ne lui reste que le culte de la science » (Pellissier, déjà cité). Il est vrai que cette dernière elle aussi a changé de direction et d'inspiration.
Après que les excès de son école triomphant de 1870 à 1885
eurent provoqué la réaction symboliste, elle était, il le comprit bien, vouée à l'insuccès, du moins pour ce qui est du roman.
C’est vers 1890 que l’école psychologique de P. Bourget commence à tenir effectivement en échec la littérature matérialiste et prolétarienne. C’est qu’en effet dès cette époque la pauvreté du réalisme (ou du naturalisme) est apparue très clairement grâce à la connaissance que l’on possède enfin des étrangers, surtout des Russes. Zola le comprit bien, avons-nous dit; car on relève dans Le Figaro Au 22 mai 1888 cette remarque de lui qui en dit long sur son opinion à cet égard : « Il n’est pas douteux qu'avec une nouvelle philosophie n’éclose une nouvelle littérature et que le naturalisme ne prenne rang parmi les vieilles lunes... » Une nouvelle philosophie? Évidemment le besoin s’en faisait fortement sentir. C'était l'année où paraissait La Terre, le plus naturaliste de ses romans ; or l’année d’après devait paraître Le Disciple, de P. Bourget.
Mais cette même année 1888, Zola publiait aussi son seul roman véritablement idéaliste : Le Réve, et le nombre considérable de ses éditions successives montre assez de quelle faveur un tel ouvrage peut jouir auprès d’un certain public ‘. 3
Avant d'aborder la période dominée par le symbolisme d’une part etle genre psychologique (caractérisé par le roman d’analyse) de l’autre, nous nous proposerons maintenant d'étudier l’école dite proproprement « idéaliste » afin d’en déterminer les caractéristiques essentielles.
« Il ne faut pas », avait dit Zola, « grouper les faits, il faut qu’ils se groupent d'eux-mêmes ». L'homme selon lui, comme selon Flaubert, devait s’effacer devant la science car les lois seules importent : « L’hérédité a ses lois comme la pesanteur... » Mais il avait écrit également: « Le roman réaliste, c’est un coin de la nature vu à travers un tempérament (Le naturalisme au théâtre), et Petit de Julleville demande : « Cette définition est-elle si loin de la formule classique d'Alfred Tonnellé : L'artiste voit la nature non comme elle est, mais comme il est? » (Tome VIII, pl. 8). Ce qui revient à peu près à dire que l’écrivain quelle que soit la préoccupation générale à laquelle il obéit doit compter avec sa propre sensibilité. Qu'on embellisse ou qu’on enlaidisse les choses on ne saurait les décrire qu'à travers son tempérament. Le classicisme avait assujetti l'idéal
1. Nous relevons dans la bibliographie de Thieme les dates suivantes : 1892, 1940, 1917, 4921, 1923, 1924.
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VF 107
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aux règles rigides de la raison ou de l'intelligence, le romantisme à celles de l'imagination, le naturalisme à celles du monde extérieur, mais tous trois avaient à des degrés divers eu recours au sentiment. L’imagination romantique lui avait fait, en vertu de cette imagination plus lâche, une plus large part. Il n’est donc point surprenant que ce soit dans la période qui précède 1860 que l'idéalisme ait eu le plus de chances de se développer.
George Sand a été par conséquent le peintre par excellence du sentiment: « Il faut», a-t-elle déclaré, « créer les personnages pour le sentiment qu’on veut décrire et non le sentiment pour les personnages »... car: « l’art n’est pas une étude de la réalité positive, c’est une recherche de la vérité idéale. » Cette vérité idéale est une conception toute personnelle, une création individuelle : « Or quels sont les éléments constitutifs de l’individualité ? Ce ne sont point les idées de notre intelligence puisque l'intelligence constitue justement le lien entre les hommes, mais bien plutôt les phénomènes de notre sensibilité. Ces phénomènes sont de deux sortes : sentiments et sensations’. »
Si les réalistes, naturalistes, impressionnistes, prirent à leur sensibilité son attribut sensoriel comme moyen terme de leur art, les romantiques et les classiques penchèrent plutôt vers le sentiment. George Sand étant femme et en outre romantique par l’époque était de ce fait incurablement sentimentale. Elle vibra comme la plus simple des grisettes et en cela correspond très exactement à son « moment». « Elle ne fut pas, » dit Gilbert, « de ces écrivains qui dirigent l'opinion mais bien de ceux qui la suivent. Voir, sentir et rendre étaient ses facultés primordiales. De 1838 à 1860 son œuvre reflète les mouvements des idées et les fluctuations des esprits. Un élan emporté vers l’Art et la Beauté... » « Le.trait essentiel qui la caractérise c’est un idéalisme instinctif. Il tourne parfois au romanesque mais il se concilie le plus souvent avec la vérité même en écartant ce qu’elle offre de laid ou de triste, même en l’embellissant. » (Pellissier). Il est certain qu’elle n’ignore la nature que dans la mesure où celle-ci nuit à son sujet. C’est en somme le procédé du « choix » employé autrefois par les classiques : « En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet en laissant à l’art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir, si toutefois c’est un roman qu’on veut faire » (G. Sand, Histoire de ma vie).