‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 26 sur 298 · Journal de Genève, 4 janvier 1899, signé : M. D · texte numérisé non relu

Journal de Genève, 4 janvier 1899, signé : M. D

d’une mission très délicate : c'était d’aller étudier sur place les alliés que le cas échéant la France pourrait trouver en Allemagne même, dans les petites cours et dans les milieux fédéralistes.. Le livre qui contient le résumé de ce voyage d’information à fait beaucoup de bruit en son temps. »

Ayant fait demander aux Archives du Ministère des Affaires étrangères si l’on pouvait retrouver trace de la mission soi-disante de Victor Cherbuliez, on nous a fait répondre qu’il n’y avait rien à ce sujet dans ce dépôt. On en est donc réduit à conclure que ce voyage d'enquête fut mené par la Revue elle-même sans autre but que celui de fournir à ses lecteurs une documentation fidèle sur une question d’actualité. Que le gouvernement en ait tiré profit, cela c’est une autre affaire...

Pour quelles raisons Buloz désirait-il faire faire cette enquête et pourquoi voulait-il en confier la mission à Cherbuliez?

Citons, pour nous en éclaircir là-dessus une lettre éerite par lui à ce dernier :

« Vous savez que de tout temps je vous ai parlé d’une mission au dehors qui vous permettrait de vous rafraîchir et de faire de nouvelles provisions. Je voudrais vous parler de cette mission qui serait pour vous, je l'espère, une occasion agréable de recueillir peut-êire un nouveau suJel de roman, et à coup sûr de faire un travail important, grand même, par le but, et qui pourrait vous donner un lustre de plus... Venez done, je vous prie, à Ronjoux, et répondez-moi le plus tôt possible. »

Selon M" M.-L. Pailleron : « Victor Cherbuliez semblait à François Buloz tout désigné pour cette mission. Depuis deux ans, depuis Sadowa, une enquête s’imposait; l’Europe inquiète se demandait ce que la Prusse comptait faire de sa victoire. Hélas! on le sut bientôt. Cherbuliez qui comptait de nombreuses relations dans le journalisme et parmi les hommes politiques et les diplomates de son temps, devait mener à bien cette enquête. Il fut enchanté d’en être chargé, et partit en mai, comptant passer par Carlsruhe, Francfort, Cologne, Berlin, visiter Dresde, Munich et Vienne ».

De Berlin, il écrivit à François Buloz en date du 13 juin :

« Cher Monsieur,

« J'attendais pour vous écrire de m'être un peu retourné et orienté dans Berlin, ce qui ne se fait pas en un jour; la société et la politique allemandes sont un peu comme la science allemande : c’est confus, cela manque d'ordre et de composition ; et il faut du temps pour y voir clair. Je me flaite d’avoir très bien employé mes journées, et si la suite de mon

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voyage répond au commencement, j'espère emporter d'Allemagne de bons et d’intéressants matériaux pour mon travail.

J'ai vu nombre d'hommes marquants, la plupart des coryphées d’un parti libéral. Il n’ÿ à point de parti sans programme, et en fait de programme, les libéraux prussiens n’ont guère que des convoitises, des appétits et de vagues espérances, découragées par les événements. Soit dit entre nous, ils me font l'effet d’un essaim de hannetons instruits, intelligents et quelques-uns spirituels, lesquels ne se lassent pas de cogner contre la vitre, bien qu’ils sachent par expérience que les vitres résistent. Mais il faut faire son métier. C'est le leur.

Un conseiller de légation qui est le bras gauche de M. de Bismarck, s'est appliqué à me démontrer l’autre jour que les conditions sociales, économiques et politiques de la Prusse, y rendent le parlementarisme impossible, Je crains qu'il n'y ait une forte dose de vérité dans son raisonnement. Mais je suis persuadé aussi que l'unité allemande ne peut se faire que par la liberté. Quant à l’accomplir de vive force, on n’oserait le tenter que si les difficultés LMÉTIANNPE de la France et de l'Autriche aboutissaient dans ces deux pays, à un chaos qui les réduirait à l'impuissance. L’ambassadeur des États- (a M. Bancroft, m'exprimait l’autre jour sa conviction que dans les circonstances actuelles, Bismareck ne fera pas un pas en avant : le roi paraît être pour le moment dans les mêmes dispositions ; puissent-elles durer ! car le roi a bien plus d'initiative et de self-government qu'on ne le croit généralement en France. Il faut se défier de ces bonhomies allemandes doublées de finesse, qui s'entendent à merveille à s’exploiter elles-mêmes. Le fait est que tout le monde ici considère l’état actuel des choses comme un provisoire, qui ne saurait durer, et cependant, on a grand’peur qu'il ne dure. On est beaucoup plus loin de l'unité qu'il y a un an ; on n’a pas osé souffler mot de la question nationale dans le Parlement dernier de peur d'y soulever des tempêtes. Ajoutez que la situation intérieure de la Prusse, ses embarras financiers, l'inévitable accroissement des impôts, les étrangetés anti-libérales de la constitution de la Confédération du Nord, tout céia favorise la réaction particulariste. C’est à ce point qu’un homme politique très sérieux me disait l’autre jour dans le trou de l'oreille, qu’il ne serait pas étonné que le dualisme fût la solution finale de la question allemande, c’est aller bien vite en affaires, mais il est certain que les universitaires ne tiennent pas la corde, et je vois que deux éventualités qui peuvent les remettre à flot, une menace imprudente de la France, ou les menées non moins imprudentes de l’ultramontanisme en Bavière et dans le duché de Bade.

Les troubles de Paris ont fait sensation ici, et éveillé les espérances. Les radicaux se flattaient que'c’était le commencement d’un mouvement social qui se communiquerait à l'Allemagne ; les gouvernementaires se plaisaient à croire que le gouvernement français allait se trouver aux prises avec des embarras intérieurs assez sérieux pour paralyser son action au dehors. En revanche, ce que redoute par dessus tout le gouvernement prussien, c’est un développement libéral et pacifique en France ».

* Nous avons donné cette longuelettre in-extenso pour montrer dans quel esprit était menée son enquête par Cherbuliez. Il est loisible

de penser avec M. D. auteur de l’article paru dans le Journal de Genève, déjà cité « que bien des portes lui étaient restées fermées... » qu'il «en résulta que l'Ambassadeur de la Revue des Deux Mondes ne vit pas tout ce qu'il était venu voir... » et que « son livre a contribué à entretenir des illusions qui n’ont apparu que plus tard, et qui lui ont été vivement reprochées ». Toutefois 1l est évident d’après la lettre citée plus haut qu'il n’était pas aussi aveugle que son critique veut bien le dire : « Ce que redoute le Gouvernement prussien, c’est un développement libéral et pacifique de la France... » Une France trop encline au calme et aux accommodements, cela n'aura guère fait le jeu de l’Allemagne. C’est ce que Cherbuliez a très bien vu et c’est son cri d'alarme qui formera le fond même de son livre.

« À Berlin », dit M"° Pailleron, « Victor Cherbuliez se met en rapport avec les deux hommes qu’on appelle le bras gauche et le bras droit de M. de Bismarck : M. Abeken et M. de Kendel; il compte voir le grand homme la semaine prochaine (mais il ne le put voir), avant son départ pour Verzin, à Potsdam. Il sera reçu par la Princesse royale à Baden; ilse présentera aussi devant la Reine qui lui a fait dire de ne pas quitter l'Allemagne sans l’aller voir. Ce message-ci parvint à Victor Cherbuliez par le secrétaire de la Reine de Prusse qui était à cette heure son ami Brandis, fils du professeur chez lequel Cherbuliez, jeune étudiant, passa quelques mois à Bonn. »

Voici donc Cherbuliez au travail; le 28 novembre, il annonce l'envoi du second article pour le 1° décembre (le premier a paru le 15) il se propose de retrouver François Buloz pendant quelques jours en Savoie.

L'article de Cherbuliez qui parut en décembre 1869 fit beaucoup de bruit chez nos voisins les Prussiens, « excita des ires à Berlin. » L'auteur l’apprit par un Allemand qui en arrivait :

« Les nombreuses correspondances officielles que le Ministère des affaires étrangères expédia à la presse allemande, l'ont attaqué avec violence. La Gazette de Cologne, organe des nationaux libéraux, l’attaque à son tour dans un premier article du 8 décembre, intitulé : La Revue des Deux Mondes sur la Prusse. Cet article plus modéré mais très aigre, vise au ton dégagé. On y reproche aux dites correspondances leur pathos furibond, et d’avoir employé leur grosse artillerie pour tirer à boulets rouges contre un romancier mauvais plaisant (einen losen Vogel) qui n’a cure que d'arrondir sa phrase et de divertir son monde. La Gazette de Cologne se donne beaucoup de peine pour découvrir le quelqu'un qui est derrière moi. Elle le cherche partout, tantôt à Berlin, tantôt à Stuttgart, elle pousse même jusqu'à Vienne, où elle me fait converser avec M. de

L'HOMME FAIT Ed!

Beust. L'article se termine par des insinuations mêlées de menace contre mes inspirateurs « qu’on connaît déjà, qu'on connaîtra mieux encore par la suite de mes articles ». Conclusion : il importe de tromper cette curiosité et de ne point laisser deviner le nom des personnages marquants que j'ai pu voir à Berlin.

Je vois que ce qui a le plus irrité est cette thèse si vraie, si fondée, qu’à Nikolsbourg, la Prusse a trahi la cause allemande, qu’il dépendait d’elle de faire l'Allemagne, qu’elle à mieux aimé prendre et s’arrondir. Puisque cette affaire lui tient si fort au cœur, il faudra que j'y revienne dans mon dernier article et que je réponde aux fins de non-recevoir que m’oppose la Gazette de Cologne. En attendant, je travaille de mon mieux à débrouiller cet embrouillement systématique qu'on appelle la Constitution de la Confédération du Nord .. Le premier Cologne en question n’est point écrit au point de vue des nationaux libéraux, il n’est rien dit pour leur défense. Je suis persuadé qu’il émane du Ministère, on y trouve des phrases qui sentent d’une lieue le Bismark etson entourage. Les dernières sont ainsi conçues. Nous savons maintenant où nous devons chercher les alliés de ceux qui regardent d'un œil jaloux les grandeurs de la Prusse. Peut-être se révèleront-ils plus clairement encore dans la suite des articles de la Revue qui nous sont annoncés. Mais leur signalement est déjà suffisamment reconnaissable pour quiconque veut voir. Signalement qui n’a rien de sombre, leur extérieur est tout à fait agréable, mais celui qui à des yeux doit dire, dès aujourd’hui, sous forme d’avertissement : « Romain prends garde à cet homme ! « Hunc tu, Romane, caveto. »

Les articles qui avaient fait tant de bruit outre-Rhin devaient comme on sait être réunis en un volume’. Ce livre fut très remarqué en France également. Malheureusement, comme le fait observer M. Leguay, il lui manquait une conclusion :

« Il était à peine en vente que les événements lui en donnaient une et fort inattendue ; la guerre éclatait entre la France et la Prusse que suivait toute l’Allemagne ; l'Empire allemand était fondé. Après la paix de Francfort qui se souciait en France de la paix de Prague? Le livre de Cherbuliez eut à peine le temps d’être un livre d'actualité, une nouveauté; les événements le rattrapèrent trop vite ».

Cependant L'Allemagne après la paix de Praque a été appelé un livre prophétique. Il prévoyait qu'une fois l’unité allemande constituée, l’équilibre de l’Europe serait rompu; mais n’osait malgré tout envisager toutes les conséquences que pourrait entraîner cette situation. « Ce livre », dit Eugène Rambert, « eût mérité d’être vrai plus longtemps ». Il n’y voit qu’une seule erreur grave : « Cherbu-

A. Annoncé dans la Bibliographie de la France, du 18 juin. Une deuxième édition est annoncée pour le 3 décembre 1870.

liez n'avait pas-compris toute la puissance latente du sentiment germanique’. »

Mission en Espagne. — Depuis plusieurs années les yeux de l'Europe étaient tournés du côté de l'Espagne, malheureux pays en proie à des troubles politiques continuels et qui selon toute apparence cherchait confusément sa voie. Plus qu'aucune autre nation la France s’intéressait au sort de sa voisine. N’était-ce pas cette dernière après tout qui indirectement s’était trouvée être la cause de la guerre de 1870-1871 ?

Pour se documenter sur place la Revue des Deux Mondes fit appel à Victor Cherbuliez. Fut-ce le simple désir de procurer à ses lecteurs des éclaircissements sur cette situation embrouillée ou fut-ce à l'instigation du gouvernement lui-même que la mission fut confiée à notre auteur? Les recherches faites au Ministère des affaires étrangères n’ont pu l’établir. On a prétendu que son voyage en Allemagne avait été entrepris sur la demande expresse du Gouvernement impérial mais rien ne prouve que la Troisième République ait eu recours aux mêmes méthodes d’information. Quoiqu'il en soit Cherbuliez partit en 1873 pour l'Espagne. « C'était au temps de la république de Castelar entre le régime d’Amédée et celui d’Alphonse* ». Cherbuliez était-il vraiment qualifié pour mener à bonne fin une telle enquête ? Buloz devait être convaineu qu’il l'était. D'abord son autorité en matière de politique extérieure était déjà reconnue et ses contributions régulières à tous événements d'actualité se passant hors de France s’adressaient à un public nombreux ; en outre, le retentissement de son livre prophétique sur l'Allemagne avait fait sa réputation. De plus, et c'était là un point important puisqu'il s'agissait d'aller puiser directement aux sources, Cherbuliez était censé connaître fort bien l'espagnol, ou tout au moins savait le lire à livre ouvert. On n’a pour s’en assurer qu'à parcourir le recueil de ses articles ayant trait aux choses d'Espagne : les termes suivants par exemple : sufrido, templanza, retraimiento, garbanzo negro, limpieza, muchachos listos, cesantes et bien d’autres de traduction difficile et dont l’auteur connaît parfaitement le sens en font foi. « L’espagnol, admirable langue », disait-il en connaissance de cause. Qu'il ait connu et aimé la littérature espagnole, de cela il

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