Lillérature française, Bédier et Hazard
éternels de la France. Il renouvela le goût de l'analyse et du rêve » (Bédier et Hazard, déjà cités). Il ne nous appartient pas de commenter son évolution et de faire ressortir la nature de son génie. Contentons-nous de mentionner :
Sous l'œil des Barbares (1883) ; Le Jardin de Bérénice (1891) ; Les Déracinés (1897);
L'Appel au Soldat (1900) ;
La Colline Inspirée (1913) ;
Un Jardin sur l’Oronte (1922).
Avoir su se faire le porte-parole des pensées généreuses, le célébrant du culte du moi, le maître de l’énergie nationale au moment où d’autres artistes déploraient d’un ton désabusé la fin d’une époque et ne voyaient aucune lueur d'espoir dans l’avenir, devrait suffire à notre avis à lui mériter le titre d’idéaliste véritable.
Le roman de mœurs s'apparente par bien des côtés au roman d'analyse et également au roman idéaliste proprement dit (ce fut G. Sand surtout qui le mit à la mode). Ce genre, fort vivace en soi puisqu'il se renouvelle pour chaque province de la France, est encore à l'heure actuelle en pleine croissance et s’enrichit tous les ans de quelque œuvre nouvelle. Deux de ses représentants au moins ont ici leur place indiquée : René Bazin et Henry Bordeaux. Le premier, écrivain moral, catholique, peintre des mœurs de l’Alsace et d’autres provinces, vivant dans une fervente tradition, a joui d’une très grande notoriété. Citons :
La Terre qui Meurt (1899) ; Les Oberlé (1901) ; Le Blé qui Lève (1907).
Le second particulièrement puissant dans les descriptions de son pays natal, la Savoie, est d’une robuste bien qu’orthodoxe moralité. Un idéalisme de bon aloi se manifeste dans :
Les Roquevillard (1906) ; La Neige sur les Pas (1911); La Maison (1920).
La poésie certes, offre d'innombrables exemples de la survivance de l'idéal. N’est-elle pas au fond le chant de l'idéal même ? Mais les accents en sont si variés, la conception si personnelle en dépit des écoles qui l’asservissent pour un temps, qu’une étude détaillée ne nous en semble pas profitable.
Reste le théâtre. Là encore la matière est si riche et si abondante que nous serons contraint de nous borner à un aperçu très général.
Cependant ce genre est peut-être celui grâce auquel nous sommes le mieux à même de juger des succès et des vicissitudes qu'a rencontrés la tradition idéaliste au cours de son évolution : le public des théâtres manifeste plus promptement et plus énergiquement ses préférences et ses antipathies. Les recettes du contrôle accusent instantanément ses réactions et la critique bien organisée sait se servir des journaux pour agir dans un sens ou dans un autre, Autre chose : le fait qu’un roman a remporté un succès non équivoque se traduit souvent, tôt ou tard, par son adaptation à la scène (pourvu bien entendu que le sujet s’y prête). Qu’on en juge :
Pour G. Sand : François le Champi (1849-1851) ; Les beaux Messieurs de Bois-Doré (1858-1862) ; Le Marquis de Villemer (1860-1864).
Pour J. Sandeau : Mademoiselle de la Séglière 1848-1851) ; La Maison (le Pénarvan (1854-1858) ; Sacs et parchemins (1851, d’où a ététiré Le Gendre de M. Poirier, 1854).
Pour Q. Feuillet : Le roman d'un jeune homme pauvre (1858-1859). Pour Cherbuliez: Le comte Kostia (1863-1875) ; L'Aventure de Ladislas Bolski (1870-1879) ; Samuel Brohl et C° (1877-1879).
Pour A. Theuriet : Le fils Maugars (1879 et Les Maugars, 1901) ; La Maison des deux Barbeaux (1879-1885).
Pour G. Ohnet : Serge Panine (1881-1884) ; Le Maître de forges (1882-1884) ; La Comtesse Sarah (1883-1887) ; La Grande Marnière (1855-1888) ; Dernier amour (1889-1894).
Pour E. Rod : La vie privée de Michel Tessier (1893 et Michel Tessier, 1894).
Pour Ludovic Halévy : L'abbé Constantin (1882 et son adaptation à la scène par Crémieux et Decourcelle, 1891).
Si nous ajoutons aux précédents le drame écrit par F. Soulié, dont le succès fut si grand à son époque :
La Closerie des genéts (1846),
nous aurons la liste assez complète de pièces idéalistes au temps où le genre était florissant. Cependant en regard de ces romanciers dramaturges occasionnels, pour lesquels le théâtre n’a été qu’un à-côté ou qu’un moyen de renouvellement, il convient de placer François Coppée, poète mais encore plus homme de théâtre qui eut
l'honneur de remporter pour la tradition les plus notables succès dans ce genre :
Le Passant (1869) ; Le Luthier de Crémone (1876); Pour la couronne (1895);
et une adaptation :
Le petit Marquis (1891-1909).
Avec Coppée la position du théâtre idéaliste a été assez bien définie : Ne plus vouloir faire au public une leçon de morale, mais par contre insister pour que les bienséances soient observées. Avant lui la lutte s'était faite, parfois avec âpreté, surtout sur le plan de la moralité. Les partisans de l'idéal soucieux de HEURES à élever l’âme, les autres portés au contraire.
Dumas père, peu préoccupé de ces choses, écrivit des drames qui, envisagés d’un point de vue, sont néanmoins dans la tradition. Le romanesque y domine : « Il commence par combiner une fable; il tâche de la faire romanesque, tendre, dramatique; et lorsque la part du cœur et de l'imagination est trouvée, il cherche dans l’histoire un cadre où la mettre’. » Ceci s'applique à ses pièces aussi bien qu’à ses romans d'aventures.
Mais la question de moralité est décidément celle qui sera la plus importante dans l’évolution du théâtre aux débuts de la seconde moitié du siècle. Émile Augier, par exemple, s'affirme champion des bien-pensants : « Il croit en la moralité sur la scène. Il se rend compte que le théâtre n’a jamais racheté personne, car son objet n'est pas de racheter un individu seulement mais plutôt l'humanité tout entière”. » «Il a la crainte d’offenser les spectateurs en choquant leurs habitudes et leurs goûts. De là le romanesque qu'il introduit dans la comédie politique. De là les dénouements heureux, les contrastes factices. De là ces personnages poncifs® ». On comprend donc que le public des gens faciles à s’effaroucher lui ait fait pleine confiance : « Surtout on se sent en sécurité avec E. Augier, car d'abord sa morale est toujours saine, ensuite son esprit est dans la meilleure tradition française”. »
41. Histoire de la littérature française; Le XIXe siècle ; Prosateurs, IL; F. Godefroid. 2, Pellissier.
3. Et encore : « Maximilien Gérard est « un jeune homme pauvre » à la façon de Foeuillet », Pellissier.
Alexandre Dumas fils qui donnera avec Les Idées de M* Aubray (1867) le premier exemple bien défini de la pièce à thèse, d’un plaidoyer contre une injustice ou un vice révélé par son importance d’actualité, sera lui aussi un moraliste, mais sa moralité devra être imposée à la société bourgeoise qui la récuse. « Nous sommes perdus », a-t-1l écrit, « si nous ne nous hâtons de mettre ce grand art de la scène au service des grandes réformes sociales et des grandes espérances de l’âme... » « Chez Dumas, l'homme de théâtre est subordonné au moraliste. Ses pièces ne sont que ses idées morales prenant une forme concrète’ ».
La pure beauté morale a été atteinte par Bornier. Son drame bien connu, La Fille de Roland (1875), « estune œuvre d’une beauté sévère où passe on ne sait quel souffle cornélien?. » Elle constitue une belle leçon d’idéal, et ce, au milieu de la très prosaïque période réaliste.
Lorsque la réaction contre les laideurs voulues de cette école commença, ce fut grâce au symbolisme qu’elle se fit principalement sentir au théâtre : « C’est le théâtre de Maeterlinck qui dans l'esprit de l'élite porta le premier coup au théâtre réaliste, en révélant la vie secrète, le mystère des instincts profonds, les réalités essentielles cachées derrière les apparences. Ceci fut réaffirmé dans Oiseau Bleu’. » Pelléas et Mélisande fut joué en 1892, mais son grand succès date de 1902 grâce à Debussy. L'Oiseau bleu est de 1909.
L'Otage (4911) et L’Annonce faite à Marie (1912) de P. Claudel continuent cette orientation nouvelle donnée à l’idéalisme au théâtre. L’avenir fera connaître ses richesses.
L'élément franchementromanesque a été introduit par E. Rostand. On serait tenté de le considérer comme le technicien de la tradition tant il s’est entendu à obtenir le maximum d'effet scénique en empruntant à la tradition idéaliste ses procédés les plus efficaces. La liste de ses pièces à succès (le plus durable à l'étranger) témoigne de l’extrême popularité du mouvement vers la fin du siècle dernier et la première décade du présent :
Les Romanesques (1894) ;
La Princesse lointaine (1895) ; La Samaritaine (1897) ; Cyrano de Bergerac (1898) ; L'Aiglon (1900);
Chantecler (1910).