Semaine littéraire, p. 315, 1899, E. Godet
5, Les romanciers naturalistes (chapitre : Romanciers contemporains), E. Zola, 1881.
Gette appréciation peu tendre, mais somme toute compréhensible de la part de l'ennemi juré de l’école idéaliste, a du moins ce mérite : elle accuse la popularité de notre auteur et fait en quelque sorte le point de sa consécration littéraire. 1881, c’est, soit dit en passant, l’année ou paraissait Noires et rouges, le plus naturaliste des romans de Cherbuliez, et l’un des plus critiqués par ses admirateurs. ;
L'Allemagne politique depuis la paix de Prague et L'Aventure de Ladislas Bolski avaient déjà eu leur récompeuse : en date du 9 août 1870 une promotion du Ministère des Lettres, sciences et beaux-arts portait sur décret dûment signé de l’Impératrice- Régente Cherbuliez au grade de chevalier de la Légion d’honneur.
On voit figurer Cherbuliez (Victor), homme de lettres, avec
Leconte de Lisle, André Lemoyne, Alphonse Daudet, Jules Verne, Armand de Pontmartin, Léon Gautier, archiviste aux Archives de l'Empire, de Montaiglon, professeur à l'École des Chartes, Leroy- Beaulieu, publiciste. Par le même décret, Eugène Labiche, auteur dramatique, était nommé officer’.
Après la Légion d'honneur, l’Académie : Depuis longtemps il caressait ce rève. Les paroles qu’il prononçait plus tard à l’occasion de la réception d’Octavien Sardou ont dû exactement lui convenir : « Quand une fois le rêve du fauteil académique s’est emparé d’une âme, c’en est fait, tout autre désir languit. Adieu le bonheur, la gaieté; plus d’appétit, plus de sommeil, plus de chant. De toutes les passions humaines, c’est la plus inquiète, la plus agitée, la plus dévorante ». Il ajoutait que les nouveaux académiciens ont : « suffisamment acquitté leur dette envers la docte compagnie par toutes les peines qu’ils ont prises pour assurer le succès de leur candidature, par le mouvement qu’ils se sont donné, par les perplexités et les tracas qu’ils ont soufferts, par les démarches qu'ils ont imposées à leurs amis et à la femme de chacun de leurs amis ! »
Toutefois, il ne faut pas prendre trop littéralement ces soupirs et ces regrets. froniste incorrigible, Cherbuliez devait avoir pris aussi la mesure de toutes les gloires, y comprise l’académique. Les articles parus à la Revue dans lesquels il faisait de plaisants comptes rendus des réceptions de ses prédécesseurs dans l’éminente société le montrent assez.
Le 8 décembre 1881 (et donc Zola s'est en cela montré bon
4. G. de Heyllé, Journal du siège de Paris, tome 1, CXVI, pp. 352-354.
prophète) l'Académie se réunissait sous la présidence de Xavier Marmier pour procéder à l’élection de membres nouveaux en remplacement de Duvergier de Hauranne, Littré et Dufaure décédés. Il y avait trentre-trois membres présents. Parmi les notables excusés se trouvaient de Laprade et Ollivier.
Au fauteuil de Duvergier de Hauranne, Sully-Prudhomme fut élu au troisième tour de scrutin par dix-neuf voix, contre onze à Manuel, deux à Coppée, une à Bornier. Au fauteuil de Littré, Pasteur fut élu par vingt-deux voix contre huit à Cherbuliez, les autres à Mazade, Paul Janet et Bornier. Mais pour le fauteuil de Dufaure, la lutte fut beaucoup plus chaude. C’est au sixième tour seulement que Cherbuliez fut élu par dix-sept voix, contre dix à Maquet et trois à Bornier et à Mazade. Ce dernier, chroniqueur politique, était également de la Revue des Deux Mondes.
Mais ce fut comme romancier et non comme publicisie qu'il se fit admettre. Le mérite de son œuvre de fiction lui avait été reconnu comme son titre le plus solide aux suffrages. L’échec inévitable au fauteuil de Littré était cependant symptômatique : vingt-deux voix à Pasteur contre huit à Cherbuliez! Nous avons là tout de même une indication certaine de son prestige.
Cependant lorsque vint le jour de sa réception, c’est le brillant revuiste, le séduisant conférencier qu’on alla entendre.
La séance de réception eut lieu le 25 mai 1882, le jour même a-t-on noté de la reprise de La Dame aux Camélias.
Les deux parrains du nouvel élu étaient Gaston Boissier et Jules Sandeau‘. La salle de l’Institut était comble car on s'attendait àun vrai régal littéraire.
Empruntons à nouveau ce passage à l’étude de M. Leguay :
« La première phrase de son discours est tout à fait dans sa note habituelle : « Messieurs, il n’est pas dans ce monde de bonheurs complets! » En effet, le bonheur d’être élu était compensé par la charge de faire l'éloge de Dufaure. Cherbuliez dont tous les héros s’entretiennent si volontiers des êtres inanimés, particulièrement les arbres, s’entretenait aussi avec les morts. Il conversa longtemps avec l'ombre de M. Dufaure : « Je demandais à... ce maître du barreau et de la tribune, à celui qui a été six fois ministre, s’il pouvait lui plaire que son éloge fût prononcé sous cette coupole par un simple homme delettres, lequel n’a jamais rêvé d’être autre chose, et, ce qui est plus grave, beaucoup plus grave,
1. D'après unarticle du Figaro, par Jehan Valter, vendredi 26 mai 1882.
par un romancier très épris de sa profession et de tout ce qui la concerne ».
Il ne nous dit pas ce que lui répondit l'ombre de M. Dufaure, mais elle n’eut qu’à se louer de son discours.
Il le loua surtout d’avoir possédé les qualités que lui Cherbuliez prisait comme essentielles au véritable intellectuel, par exemple : « En peu de temps il se fit une situation considérable par sa prodigieuse puissance de travail ainsi que par son étrange habitude de ne parler jamais que de ce qu’il savait. »
Il n'eut garde d’ailleurs de ne laisser percer sa pointe de malice accoutumée : « Messieurs, cet aveu me coûte, votre confrère ne put jamais apprendre à danser. » Pour le surplus, ce fut à la vérité plutôt une étude qu’un discours ; il suivit son personnage depuis la Saintonge, où il naquit, jusqu’à la présidence du Conseil en passant par le barreau de Bordeaux, les assemblées de Louis-Philippe et les ministères de la seconde république. Il trouva moyen de citer un mot de Robespierre, qui, par le plus amusant des hasards, est une excellente définition de la politique libérale : « Fuyez la manie ancienne de vouloir trop gouverner. » En même temps que le portrait de Dufaure, il fit celui des grands bourgeois français, défenseurs des idées moyennes, protecteurs des libertés civiles contre l'Église et de leur foi « contre les sarcasmes des mécréants ». Peut-être pensait-il à Renan et au discours qu’il allait entendre un instant après dans sa bouche, quand il disait que s’il était bon qu'il y eût dans le monde « des curiosités intrépides, des imaginations chercheuses, des audacieux, des explorateurs de régions inconnues », les esprits « fidèlement attachées aux idées moyennes » avaient leur utilité, et surtout dans le gouvernement des sociétés. Il laissa entrevoir que cet ancien ami de M. de Tocqueville était un peu gourmé, que la formule : « Mes amis et moi », était souvent sur ses lèvres, qu’il appartenait enfin à cette race peu nombreuse mais persistante, éternel étonnement des étrangers dont furent les doctrinaires, les jansénistes, les huguenots et la grande ombre de l’Hopital, celle des Français graves.
Ce discours très goûté à la lecture, fut accueilli en séance un peu froidement. Les applaudissements n’éclatèrent qu’à la fin. Schérer par exemple a écrit à ce propos : « M. Cherbuliez est un écrivain aimé du public. Et cependant le discours de M. Cherbuliez a été écouté avec une certaine froideur, Son tort c’est qu'il a fait plutôt un article qu’un discours. Il n’est pas monté au ton oratoire qui est celui de l'éloge. »
« Le portrait de Dufaure, assure un auditeur qui se rappelait longtemps après ses souvenirs, était peint d'un pinceau trop fin. Ses intentions étaient trop discrètes, son art trop subtil. »
Sa voix n’avait peut-être pas aussi toute l'étendue nécessaire. Enfin, le beau discours de Renan, un de ses morceaux les plus célèbres, ne fut pas sans lui faire tort. Henry Houssaye, rendant compte dans les Débats de cette réception, notait que si Cherbuliez s'était tenu strictement dans les limites de son sujet, Renan n'avait pas craint de déborder en tous sens, à la plus grande satisfaction des auditeurs.
La participation que prit Cherbuliez aux travaux et aux tâches diverses de l’Académie fut, comme on pouvait s'y attendre, active et consciencieuse. En sa qualité de chancelier par exemple, il prononça l'éloge funèbre de l'historien Henri Martin (le mercredi 19 décembre 1883). Renonçant au mode léger qui lui était habituel il sut par des accents profondément sincères rendre hommages à cet écrivain. Il sut, ce que Schérer avait estimé impossible, hausser le ton, comme il convenait : « La mort ne nous dit pas ses secrets; du plus loin qu’elle nous voit venir, elle nous attend, prend notre mesure et se tait. » Et encore : « Pour ma part, je ne crains pas de l'avouer même en présence d’une tombe, je suis résolument du parti de l’espérance. J’estime que dans ce monde c’est elle qui a raison. Mais quoi qu’on puisse penser des optimistes, on est bien forcé de convenir qu’une société aurait peine à se passer d’eux. »
Faisant allusion à l'amour si connu d'Henri Martin pour les Gaulois, et qui fausse un peu son histoire, il l'en excusait en disant que s’il leur voulait tant de bien, c'était parce qu'il voyait en eux « des Français commencés ».
Le 18 décembre 1884, faisant fonction de Directeur de l’Académie, il recevait François Coppée en remplacement de Victor de Laprade. Son discours très apprécié prouva qu’il avait encore une fois su prendre le ton qui convenait. Il montra que comme Coppée, poète de la vie des humbles, il éprouvait une sympathie émue pour tous les petits et les déshérités de la fortune. La tâche qui lui incomba dans la séance publique annuelle du 19 novembre 1891, celle de Directeur chargé du rapport sur les prix de vertu devait donc lui être particulièrement agréable. Il s’en acquitta admirablement.
Il célébra la vertu sans crainte de faire sourire et les cyniques n'y trouvèrent pas leur compte :
1. Journal de Genève, 9 juillet 1899. L'article est signé A. S. (Cf. Schérer).
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