‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 37 sur 298 · Revue des Deux-Mondes, 1°: juin · texte numérisé non relu

Revue des Deux-Mondes, 1°: juin

2. André Beaunier, Revue Encyclopédique Larousse, 26 août 1899.

beaucoup et ajouter beaucoup, etc. Brei qu’il tenait à son idée et n'en démordrait pas.

Cherbuliez se mit donc à la besogne et bientôt (c'était en 1875) la version dramatique du Comte Kostia affrontait la critique au théâtre de l'Odéon. Nous apprenons par Ernest Tissot ‘ que l’auteur en fut assez déçu lui-même : « Il lui avait déplu de reconnaître sous les espèces d’une actrice comme il y en a tant, alors qu’il en aurait fallu une comme il n’y en a guère, la petite comtesse dont il avait raconté, en amoureux et en poète, la sombre idylle ».. A l'avis de ce critique la pièce aurait mieux réussi si on en avait fait un opéra, « la musique accentuant les côtés poétiques de l’anecdote, en voilant les invraisemblances ». L’intrigue présentait cependant des possibilités intéressantes puisque dans un temps plus récent on en a pu tirer un film qni a fait quelque bruit.

Quoiqu'il en soit, ce fut une sorte de demi-échec imputable en partie peut-être au collaborateur Raymond Deslandes que Cherbuliez avait cru bon de s’adjoindre.

Non découragé malgré tout, l’auteur fit jouer coup sur coup deux pièces : L'Aventure de Ladislas Bolski et Samuel Brohl et Ci. C'était au début de l’année 1879.

Encore une fois il fit appel à des professionnels : Auguste Maquet pour la première pièce, Meilhac pour la seconde.

On a, soit dit en passant, attribué- à ce même Maquet (ancien concurrent malheureux de Cherbuliez à l'Académie) la collaboration à la tentative du Conte Kostia nommée plus haut *.

Les deux pièces ne réussirent pas mieux que la première. La raison, ou mieux peut-être une des raisons qui contribuèrent à leur insuccès était d’ordre politique : le soir de la représentation de l’Aventure de Ladislas Bolski au Vaudeville {le 20 janvier), un bouleversement ministériel était discuté à grands cris et occupait tous les esprits; le 30, au moment où l’Odéon donnait la première de Samuel Brohl et C'°, on annonçait la démission de Mac-Mahon et l'élection de Jules Grévy faisait l’objet de toutes les conversations.

L'Aventure pourtant fut écoutée avec bienveillance pendant les trois premiers quarts environ de la représentation. Le public se montra plus hostile vers la fin : il n’admit pas du tout la trahison de M*° de Lievitz se substituant sa femme de chambre le jour venu de tenir parole à Ladislas Bolski et de le récompenser.

1. Ernest Tissot, Revue Encyclopédique Larousse, juillet-décembre 1899. Voir également article de M. Pierre Leguay dans Comœædia, 18 juin 1929.

2, Annales politiques el liltéraires : Les échos de Paris, 9 juillet 1899.

Cherbuliez ne voulant pas retirer sa pièce, « ce qui eût été désobliger nombre de personnes », la modifia : la femme de chambre disparut. Mais ce n’était plus la pièce d’une ironie amère qu'il avait voulue. Sarcey y découvrit un défaut de composition assez sensible : le quatrième acte devrait être le cinquième et réciproquement. C'est au quatrième que Ladislas, retour de Pologne et considéré comme un traître, est rabroué par sa mère ; au cinquième qu’il est joué par M“ de Lievitz. Ce devrait ètre le contraire : sa mère devrait être son dernier refuge, et c’est d’elle qu’il devrait recevoir son dernier coup. Ainsi faite, dit Faguet, la pièce eût été meilleure sans être excellente. Quelques scènes pourtant étaient assez réussies : celle où Ladislas apprend qui il est, celle où, suspect et contraint à dissimuler, il manie déguisé en coiffeur la chevelure de la comtesse, l’entretenant de propos indifférents qu'entrecoupent des paroles d'amour ; celle enfin où la vieille mère patriote éclate en imprécations contre son fils... Telle quelle, cette pièce tint l'affiche du Vaudeville « assez longtemps », dit Faguet. Plus précis, Tissot écrit : « une trentaine de représentations ».

Bien que, comme roman, L'Aventure soit supérieure à Samuel Brokhl, 1 semble que Cherbuliez ait fondé plus d’espoirs sur la pièce tirée de celui-ci. « Bâtie, écrite », racontait plus tard Cherbuliez à Tissot, « avec une patience et un soin extrêmes, les circonstances politiques occasionnèrent sa chute immédiate. Lorsque vers la fin de l’après-midi, Meilhac vint me raconter que le bruit courait dans les cercles du boulevard que notre pièce renfermait un manifeste anli-sémite, je compris déjà que la cause était entendue, que nous serions condamnés sans discussion, ainsi qu'il en arriva effectivement, par une salle hurlante, décidée d'avance à ne pas laisser parler nos acteurs! ! D’autres circonstances contribuèrent aussi à cet échec. La direction de l'Odéon, écrit Faguet, avait cessé de plaire au public ordinaire de ce théâtre, ou à Sarcey simplement, qui voulait la voir donnée à La Tounat.…

CI aurait fallu un chef-d'œuvre pour que le public fût très chaud, » Samuel Brohl, de toute évidence, n’était pas un chefd'œuvre. La pièce avait des défauts qu’indique très bien Faguet : «€ La construction est banale... On prévoit trop, quand Samuel couruse M" Meriaz, le retour de la princesse Gulof, et cette histoire de l'aventurier qui se donne un faux état-civil et qui est démasqué par une des « victimes » qu’il a laissées dans son passé est un peu trop matière ordinaire de mélodrame ». Mais les qualités mêmes de la pièce la desservirent auprès du public de 1879.

Les caractères en sont très complexes et très raffinés. Ils furent mal compris. Samuel Brobhl est-il un vulgaire aventurier ? Aime-t-il sincèrement M" Moriaz? Que penser aussi de la princesse Gulof ? Pour Francisque Sarcey, porte-parole des spectateurs de ce tempslà, les caractères au théâtre devaient être tout d’une pièce. Aucune incertitude à leur sujet n’était permise. C’est dix ans plus tard, vers 1889, à l'époque de la Renaissance du théâtre Due en France qu'apparut l’invraisemblance de ces personnages tout bons ou tout mauvais. N'est-ce pas la gloire de Racine et de Molière d’avoir fait des personnages complexes? Et Faguet se donne le malin plaisir de citer la préface de Britannicus où Racine répond par avance à Sarcey.….. [l est vrai que celui-ci avait un autre motif d’être sévère pour Samuel Brohl. I] n’aimait pas Cherbuliez, et il aimait tant Meilhac qu'il était furieux de voir ce dernier collaborer avec Cherbuliez.

Cherbuliez ne tenta pas davantage la fortune au théâtre. Le souvenir de la seconde quinzaine de janvier 1879 l’en écartait. De plus, les répétitions et tout le ménage, si l’on peut dire de l’auteur dramatique, le rebutaient. Il avait l'impression de perdre son temps. « J'ai sans doute », disait-il encore à Tissot, « un esprit de livre et non de théâtre. Mes meilleurs mots ne passaient pas la rampe. J'en avais l'impression très nette. D’ailleurs, je le reconnais, on me l’a tant dit que j'ai fini par m’en rendre compte : mes différents personnages, quoique j'y fasse, parlent toujours un peu la même langue... En lisant on néglige de se plaindre, puisque le dialogue amuse, mais sur la scène l'effet s’accentue ; l’infirmité devient un défaut... »

Et encore : « C’est facile à comprendre », dit-il ailleurs pour expliquer son manque de succès; « pour satisfaire le lecteur, un roman comporte une quantité d'explications, de nuances et de détails dont le théâtre ne s’accommode guère, Survient le collaborateur qui croit faire pour le mieux en taillant sans pitié. Mais il ne se rend pas compte qu’en supprimant les liaisons, il crée d’incessantes solutions de continuité... »

… © Il n’y a pas à en douter le roman et le théâtre ont des lois de perspective différentes, et rien n’est plus malaisé lorsqu'on est habitué à conduire un sujet avec des yeux de romancier que de se

remettre à l’observer et à le décrire une seconde fois avec des yeux d'auteur dramatique... Les meilleures pièces d'A. Daudet ne sont pas celles qu’il a tirées de ses romans. D’ailleurs je vous parle d'expérience : Trois de mes livres préférés, de ceux qui avaient le

mieux réussi furent ainsi découpés en pièces de théâtre; aucune de ces comédies ne réussit... »

Tissot qui rapporte ces paroles et cette opinion émise, paraît-il au cours d’une interview, ajoute que Jules Claretie avait insisté pour que l’auteur ne se décourageât point et lui avait conseillé d'écrire quelque chose d’inédit à la Marivaux où l’Alfred de Musset pour la Comédie Française. Cherbuliez lui répondit : « Aurais-je la souplesse intellectuelle pour apprendre un nouveau métier? Car”, il n’y à pas à en douter, jusqu'aux moëlles je suis romancier... D’ailleurs, quelque chose de tout à fait inédit c’est facile à dire, mais à mon âge les sujets ne se présentent plus à la douzaine! »

Et Tissot opinait ainsi faisant ressortir ce qui à son avis était pour Cherbuliez la grosse pierre d’achoppement dans son nouveau métier d'auteur dramatique : « Apercevant toutes les faces des choses, il concluait quand il se décidait à conclure avec trop de détachement. Le public ne parvenait pas à s’émotionner aux récits de ce romancier qui s’amusait en racontant les drames les plus pathétiques…. Ce maître écrivain eut le malheur d’être trop intelligent” ».

On est en droit toutefois de se demander malgré l’aveu de défaite de Cherbuliez, si en persévérant il ne serait pas parvenu quand même à acquérir la technique nécessaire et la perspective théâtrale si indispensable dans ce genre. L’art dramatique n’a-t-il pas ainsi perdu, comme l’a affirmé Faguet « quelques petits chefs-d'œuvre »? On ne saurait le dire. Il est vrai que le témoignage un peu trop enthousiaste de son successeur à l’Académie est à son endroit sujet à caution. N’est-il pas allé jusqu’à en faire un précurseur d’Ibsen*?

Sans aller si loin ün peut admettre cependant que quelques-unes des intrigues des romans de Cherbuliez sont susceptibles d’adaptation scénique : « Une comédie en quatre actes et cinq tableaux a, par exemple, été tirée du Roi Apépi par Camille Saint-Saëns* ». Il est indéniable qu'elles offrent des possibilités dramatiques, ou mettons mélodramatiques, grâce aux éléments romanesques qui les caractérisent, mais qui donc en tirera parti?

Mort. — Victor Cherbuliez mourut le samedi 1° juillet 1899 quelques jours seulement avantd’atteindresa soixante-dixième année.

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