‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 45 sur 298 · Au tome IL, pp. 211-855 de l'édition définitive · texte numérisé non relu

Au tome IL, pp. 211-855 de l'édition définitive

de leur nourrice et de leurs aïeux. Toute la Suisse française est dans ce cas ; ancien pays roman qui s’est dégagé comme il a pu de la langue intermédiaire du moyen âge, et qui, au xvi° siècle, a élevé sa voix aussi haut que nous-mêmes dans les controverses plus ou moins éloquentes d'alors. Ce petit pays, qui n’est pas un démembrement du nôtre, a tenu dès lors un rôle très important par la parole; il a eu son français un peu à part, original, soigneusement nourri, adapté à des habitudes et à des mœurs très fortes; il ne l’a pas appris de nous, et nous venons lui dire désagréablement, si quelque écho parfois nous en arrive : Votre français est mauvais; et à chaque accent qui diffère, nous haussons les épaules en grands seigneurs que nous nous croyons. Voilà de l'injustice. »

M. Leguay déclare que « Sainte-Beuve observe que Genève, qui a produit tant d'hommes illustres, patrie de Cramer, de Calandrini, de Burlamaqui, de Tremblay, de Bonnet et de Saussure, qui a donné de Lolme à l’Angleterre, Le Fort à la Russie, Necker à la France et Jean-Jacques à tout un siècle, Genève qui a fait siens Abauzit et Calvin n’a jamais eu à l'exception de Rousseau, de romanciers ni de poètes. Tôpfler était à ses yeux une manière d'exception, ayant choisi d'être un grandromancier de langue française, mais un écrivain strictement genevois. En passant, il faisait aux frais de Genève, des compliments au canton de Vaud et à ses amis les Ollivier dont il cite des vers à plusieurs reprises. Mais l'observation n’en reste pas moins vraie. Victor Cherbuliez devait choisir un jour autrement que Tôpffer, dont l’ascendance, d’ailleurs, était allemande : il fut un grand romancier donné par Genève à la France ». Selon toute apparence, il sut, suivant le conseil de ses aînés, revendiquer chez nous l'héritage auquel il avait droit. Point ne lui fut besoin d’aller se retremper à Paris, bien qu’à la vérité il y ait été, pour y retrouver l'ambiance nécessaire; Genève étant encore et très parfaitement la France à l'étranger.

Pour déterminer avec le maximum de précision la force et l'étendue du « moment » genevois dont Victor Cherbuliez dut ressentir l’eflet, il faudrait dépouiller l'équivalent de toute une bibliothèque et ce faisant on s'écarterait sensiblement de la question. Deux ouvrages nous ont permis de constater certains faits caractérisant l’époque qui nous occupe : La Genève de Tôpffer de Philippe Monnier” et Genève,ses inlitutions. ses mœurs, son développement inlellectuel et moral écrit et publié par l'oncle Joël Cherbuliez lui-

4. En 1914, in-16, Genève, A. Jullien, éd., Librairie Fischbacher.

même’. Sur l'esprit particulier à Genève également, un article de Tissot paru dans la Revue bleue. du 22 septembre 1906 témoigne d’un point de vue intéressant sur la différence du Genevois et du Suisse.

Nous avons pris antérieurement La Revue Suisse pour nous aider à dégager le point de vue suisse en général à l'égard de la France et de ses autres voisines. Or, ce n’est guère qu’à partir de 1844 que l'influence française y reçoit un traitement platôt sympathique {allant comme on l’a vu en croissant). Mais cette publication a commencé à paraître en 1838. De cette date à celle où est nettement exposée son Grientation la seule remarque digne d'intérêt se rapportant à la France a trait à la demande d'expulsion réclamée par notre pays contre le prince Louis Bonaparte naturalisé citoyen suisse et à la « menace de guerre que cela fait planer entre les deux

pays! ». Ceci est fort maigre et donne plutôt l'impression d’antagonisme que d'effort de conciliation et de compréhension, Ne peuton, dans un certain sens, en conclure que c’est en somme vers 1844 que prend corps un certain rapprochement dont la jeunesse genevoise a probablement été influencée ?

Mais cette nouvelle génération, quel est le milieu principal le plus susceptible de lui donner des directives? Celui de l’enseignement supérieur dont elle fait encore partie ou qu’elle vient à peine de quitter, évidemment. En ce qui concerne Cherbuliez plus particulièrement cette ambiance agit, du fait de ses attaches familiales, avec l’Université et en raison de ses aspirations pédagogiques. L'esprit régnant nous en est révélé dans le passage suivant : Bouvier dans un ouvrage fait en collaboration avec Amiel sur l’enseignement de Genève, après avoir esquissé les grandes lignes et le programme de cet enseignement, s’exprime ainsi en parlant de la Faculté de Théologie dont il voudrait voir écrire l’histoire *.… « Gette histoire se fera, nous lespérons; et si ceux qui l’écrivent sont impartiaux, ils trouveront dans ces trois tableaux, dans le choix de la tractation des matières de ces thèses, dans la nature des questions qu’ont posées les concours, dans les mémoires et les jugements auxquels ils ont donné lieu, enfin dans le personnel si varié des étudiants de cette longue liste de soixante-dix-sept années, où l’on remarque quelques-uns des noms les plus connus de nos Églises et de nos partis religieux, des témoignages de la vitalité

1. En 1868, in-16, Genève, Librairie Gherbuliez. 2. Page VIL.

non épuisée de l’Antique Académie de Calvin, de la largeur des sentiments qu'elle professe depuis le commencement du xvin' siècle, et de l'esprit vraiment protestant, c’est-à-dire pieux et libéral tout ensemble, qui l’anime encore... foyer étroit mais ardent d'activité scientifique et religieuse et de progrès. »

C'est ce qu'écrivait l’auteur en 1878, en parlant, il est vrai, de la Faculté de Théologie. Mais, si l’on considère qu’à Genève, jusqu’à une période avancée du xix° siècle, on pourrait presque dire jusqu’à nos jours, les éléments patriotiques, philosophiques et religieux ont régi le mouvement intellectuel, on peut étendre, sans risquer d’erreur lourde, l’appréciation de Bouvier à tout l’enseignement.

Il nous a paru instructif de donner ici quelques aperçus de Cherbuliez lui-même sur l'esprit politique de son propre pays. Après tout, s’il a été affecté par certaines idées, il n’est pas hors de propos de lui demander son opinion personnelle à leur égard : En novembre 1878, il écrivait à la Revue des Deux Mondes un article intitulé : Une défaite de la démocratie autoritaire à Genève. « Dans les petits pays, les essais malheureux produisent des secousses, des crises, des désordres passagers, ils aboutissent rarement à des catastrophes... De tous les petits pays celui qui a le plus de goût pour l’expérimentation politique est assurément la Suisse...

«.… La conclusion de Voltaire n’est pas juste, Genève a eu beau devenir très forte en arithmétique, elle est encore quelque chose. Si elle n’est plus comme autrefois la cité de Calvin et « la capitale d’une grande opinion », trouverait-on ailleurs dans toute l’Europe une autre ville de 60.000 habitants où il règne plus d’estime pour les choses de l'esprit?

«.… Ge qui rend cette petite république intéressante c’est qu'on peut y étudier à nu les évolutions de la démocratie.

« De vieilles traditions de liberté républicaine, l’antique habitude de se gouverner soi-même et de s'occuper activement de ses affaires, une population qui sait lire et qui aime à lire, des esprits qui voyagent beaucoup et qui finissent toujours par revenir chez eux, la passion de discuter, d’argumenter, d’ergoter et des engouements subits mais éphémères, une certaine inquiétude d'humeur amoureuse de nouveautés, jointe à la tenacité des souvenirs, des passions vives sous une écorce froide et un peu rigoureuse, des colères rouges et des retours soudains de bon sens, voilà Genève. Genève, c’est une ville où il y a beaucoup de curieux, de raison-

neurs, beaucoup de frondeurs, le goût des découvertes, des invenons et un grand mépris pour les utopies. Les fous genevois euxmêmes ont des lueurs, des éclairs; d'habitude ils déraisonnent autant que ceux des autres pays, mais ils observent le repos dominical ; sur les sept jours de la semaine. il y en a un consacré au bon sens. Il est vrai que c'est le jour où l’on ne fait rien. Genève est un pays de forte vie publique, et à de certaines heures la voix populaire y est toute-puissante ; mais c'est aussi un pays où règne un esprit de coterie étroit; exclusif, qui est à proprement parler la maladie genevoise, car tout peuple a ses maladies.

« Il est difficile de se promener dans les rues de Genève, aux alentours de l’hôtel de ville sans rencontrer des gens dont le regard semble dire : La république c’est nous... »

« Le Genevois n'oublie jamais les petites choses, son bonheur comme son malheur se compose de détails... » On peut très bien comprendre d'après ce qui précède combien Cherbuliez très suisse et très raisonnable, et aussi tres tolérant, étant de retour de l'étranger où malgré tout on respirait un autre air, a dû être excédé par cette intransigeance si raisonnable qu’elle ait été elle-même et qui courait les rues... « Il suffirait pour définir la démocratie autoritaire de dire qu’elle est de tout point le contraire du libéralisme. Le libéralisme s’occupe avant tout de circonscrire les pouvoirs de l'État, de limiter sa compétence et de lui représenter qu’il usurpe quand il entreprend sur les libertés particuliéres plus précieuses encore que la liberté générale. »

Nous savons que c’est l’atteinte à ses libertés particulières et notamment à ses tendances libérales déjà accentuées, qui incita Victor Cherbuliez à partir ultérieurement pour la France, cela et sans doute aussi le désir de s’y faire ce que Genève ne pouvait (d’après ce qui vient d’être dit), lui offrir : une carrière dans les lettres.

Paule Méré, dont il est question plus longuement ailleurs‘, lui a servi, au dire de plusieurs, à faire valoir ses griefs contre l'esprit de Genève pris dans le plus mauvais sens et dans un certain milieu bien entendu, Et, au premier plan, il plaçait l’étroitesse de vues qu'engendre une discipline austère depuis longtemps consentie et pour ainsi dire passée dans les mœurs : « Michel Servet n’est plus mis à mort, mais on n’est pas fâché de lui rendre la vie difficile... » Remarquons que l’année 1864 où parut ce roman fut aussi celle

1, Le Métaphysicien.

qui suivit la publication de la Vie de Jésus de Renan, grand objet de scandale dans les milieux protestants aussi bien que dans les catholiques. Tout ceci contribua vraisemblablement à fortifier en lui la décision d’aller se fixer en France.

Premier moment de sa vie intellectuelle. — Nous avons examiné ailleurs les diverses influences qui portèrent Victor Cherbuliez à se faire écrivain et également les circonstances dans lesquelles furent composées ses premières œuvres, les Causeries Athéniennes et le Comte Kostia, toutes deux nées à l’étranger, celle-là en Grèce, celle-ci Outre-Rhin. Nous avons de plus insisté sur le fait que lorsqu’elles parurent leur auteur n’en était plus aux errements de la jeunesse enthousiaste mais inexpérimentée et nous nous sommes eflorcé de montrer qu'il possédait très parfaitement son « métier », ce que nombre de critiques, et des plus autorisés, ont du reste fait fréquemment ressortir.

Il serait d’autre part malaisé de découvrir la moindre faute de composition et de facture même dans ses tout premiers efforts littéraires, tant dans ses articles sur le Beau parus à la Revue Germanique en septembre 1859, juin et septembre 1860, que dans les notes de ses conférences sur l’/Zdéal romanesque en France, conférences faites à la même époque et publiées en volume par les soins de la maison Hachette en 1911. La forme, la documentation essentielle en sont presque irréprochables et l’on peut affirmer sans grande chance de se tromper que de ce point de vue il ne s’agit point de promesses mais bien plutôt de réalisation.

Mais le fond, mais la pensée profonde, intime, qui se retrouve invariablement à lä base des idées générales, et qui, revenant sans cesse chez tout écrivain, quel que soit le type de sa production et qui est tout aussi bien sa marque personnelle, ont-ils varié chez notre auteur? Peut-on en saisir par exemple l’évolution première dans ses œuvres de début ou même ultérieurement? Existe-t-il dans sa conception philosophique de l’existence un changement de direction dû à l'influence hégélienne d’abord, puis à son voyage de Grèce et enfin à son premier contact avec Paris? Au début de notre étude nous étions porté à le croire et nous confessons avoir été tenté par notre sujet avant tout parce qu'il nous avait paru présenter un cas très remarquable et très précis de « conversion littéraire ». Le fait

que Cherbuliez s'était, à l’âge où l'esprit est encore suffisamment

plastique et où l’on est généralement enclin à « brûler ce qu’on avait adoré et à adorer ce qu’on avait brûlé », imprégné sans con-

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trainte aucune de la pensée allemande, puis avait ouvert son cœur et son entendement à l'idéal antique revivifié par l’esprit français, nous avait persuadé qu’il avait subi cette transformation totale. Mais à force de le lire et de le relire il nous à paru au contraire certain que si son point de vue s'était de nécessité élargi, il ne s’en était nullement pour cela altéré. Nous attribuons ce manque apparent de changement à la nature même de la personnalité de l’auteur, personnalité dont la note dominante fut, on a pu le constater, l'indépendance. C’est cette indépendance ou si l’on veut cette ouverture d'esprit, qui l’apparente à Sainte-Beuve, à Renan, à tous les grands hommes dont il s’est le plus volontiers inspiré : Montesquieu, Voltaire, Gœthe surtout. On a vu que ce fut précisément parce qu’un de ses professeurs s'était maladroitement eflorcé de diriger ses études philosophiques vers les doctrines de l’école écossaise qu'il s'était dérobé et s’était tourné vers l'hégélianisme qu'il ne connaissait encore que très imparfaitement; qu’à l'encontre de ses camarades il n'avait puisé à cette nouvelle source qu’autant qu'il Vavait bien voulu et qu'il s’en était à son tour écarté lorsque s’exerça sur lui la pression du prosélytisme. Par nature, il n’était guère porté aux enthousiasmes irréfléchis et l'ironie innée de son caractère qui semblait toujours imposer des réserves à son adhésion rendait perplexes ceux qui le connaissaient. Amiel a rapporté plusieurs fois dans son Journal combien il se sentait troublé au contact de cette individualité inscrutable.

Nous aimons assez à croire que dans la vie de chacun de nousil existe des « points de crise » qu’il est indispensable de déterminer afin de pouvoir juger l’œuvre accomplie ou à accomplir. Dans certaines existences impétueuses ou simplement mêlées par le concours des circonstances aux grandes secousses collectives, il est fréquemment relativement aisé au biographe enquêteur d'isoler ces chocs superficiels ou profonds. Mais il est des existences tout unies, et pour ainsi dire entièrement dépourvues d'accidents, qui réduisent à rien l’effort du chercheur. Cherbuliez a vécu une de ces existences calmes et banales en apparence. Faut-il toutefois en conclure qu’il a absolument échappé à ces bouleversements qui sont la loi du commun des mortels ? Chez cet homme qui a dit, qu'on nous excuse de le réciter, que « nos plus belles aventures sont nos pensées » aucun conflit intérieur n’a-t-il eu lieu ? Par exemple n’a-t-il pas subi de crise religieuse, de crise sentimentale?

Une crise religieuse? C’est peu probable. Nous avons déjà rapporté la fameuse phrase de Renan lorsqu'il le reçut à l’Académie :

« Vous avez bénéficié du combat intérieur de Monsieur votre père. » La crise sentimentale? Oui, cette dernière 1l la traversa, à n’en pas douter quand il porta son choix malgré sa famille, malgré Genève (la Genève de son monde) sur la femme dont il s'était épris. Crise de patriotisme? Il la résolut par son retour à la nationalité française aux lendemains de la guerre de 1870-1871. Crise intellectuelle enfin? Si elle consista pour lui à opter entre deux cultures, la germanique d’une part, la classique de l’autre, on peut dire qu’elle aussi se produisit puisque en fin de compte il finit par lier partie avec la France pensante, fille d'Athènes. Mais le terme crise suppose avant tout rupture, le plus souvent violente. Or on peut se convaincre en parcourant ses ouvrages les plus divers que s’il devint français par l’esprit avant de l'être par le cœur il ne renonça pas pour cela à sa passion pour la féconde pensée allemande de sa jeunesse. S’il se détacha à la longue de la tradition que lui avait inspirée l'Allemagne n'est-ce pas plutôt parce que ce pays s’en était lui-même dégagé? Au contraire, il garda au cœur la vénération de ses premiers maîtres, d'Hegel dont le nom reparaîtra sans cesse sous sa plume, souvent sans qu’on saisisse bien pourquoi, de Gœæthe : « Le seul poète qui fut un grand sage, le seul sage qui fût un grand poète... » (L'idée de Jean Téterol, p. 298). Nous ne connaissons guère de vers de Cherbuliez mais il serait injuste et inexact de se refuser à lui reconnaître une certaine tendance poétique, car ses romans abondent en descriptions de la nature qui sont de véritables hymnes à la beauté; et ces hymnes lyriques ont la poésie allemande à leur source :

« Il appela la poésie à son aide car les grands poètes sont les éternels médiateurs entre l’âme des choses et nos faibles cœurs d’argile et de limon. Il récita les distiques où Gœæthe à raconté dans une langue digne d’Homère et de Lucrèce les métamorphoses des plantes. |

«... On le sait, ce n’est que dans la poésie allemande qu’on entend pousser l’herbe dans le sein de la terre et circuler dans l’espace les sphères célestes. Chaque langue a ses pédales et ses registres particuliers ; la muse tudesque peut seulement exécuter ces airs graves qu’il faut jouer avec des sourdines... » (Comte Kostia).

Cependant, comme on l’a fait observer plus haut, Cherbuliez ne poussait pas jusqu’à l’aveuglemeut son admiration de la pensée allemande détournée peu à peu deson inspiration primitive à mesure quenos voisins sentaient grandir leur ambition et leur orgueil. Il a par exemple opposé à Strauss tout frotté de l’espritnouveau Gervinus

passionné comme lui pourtant pour l’unité allemande et mourant désespéré de la voir réalisée avec un caractère monarchique et militaire bien éloigné de son idéal. Ailleurs nous avons parlé de ses critiques amères de ces poètes militants du nouvel empire germanique, parues le 12 mars 1872, mais là encore il fait des exceptions, et montre par exemple quelque indulgence pour Rittershaus, auteur des Neue Gedichte, dont il déclare qu'il a « su retrouver dans quelques-unes de ces compositions les mieux réussies le secret des maîtres de la poésie allemande, lequel consiste à exprimer des pensées profondes et les choses intimes du cœur dans une langue simple, facile, divinement familière ».

Si Cherbuliez n'avait pas oublié dans l’âge mûr ses adorations juvéniles pour les belles manifestations du génie germanique, il est bon de remarquer aussi que même du temps où il était censé être sous le charme, avant que ses goûts et ses aspirations ne l’eussent tourné vers nous, il savait déjà distinguer entre l'Allemagne source de beauté et de joie et celle qui grandissait dans le culte de la force et de l’orgueil. Pour bien mettre en lumière cette attitude d’impartialité que nous lui avons attribuée et ainsi montrer que son détachement de son premier idéal ne fut pas aussi surprenant qu’on pourrait le penser nous avons relevé l’attaque que fit Cherbuliez contre Vischer par trop imbu de la supériorité germanique. Pour ce dernier en effet qui incorporait Shakespeare à la littérature de son pays, qui affirmait qu’il n’y avait pas de poésie véritable en dehors de la Grèce et de l'Allemagne, il exprimait indignation et dédain. Relevant par exemple chez lui une phrase telle que la suivante : « Qu'a donné au monde la muse française ? Quelques comédies assez gaies qui ne sont pas celles de Molière, quelques chansons assez gracieuses, mais où manque cette résonnance intime que connaît seul le cœur allemand... » il sentait que c’était à son propre patrimoine intellectuel qu’on s’attaquait, preuve qu’il était imbu de l'esprit de notre race.

M. Reynaud dans son livre sur l’Influence allemande en France aux XVIII et XIX®° siècles, montre, non sans raison d’ailleurs, la Revue Germanique de Dollfus et Wefftser pleine d'admiration et de respect pour tout ce qui venait d’outre-Rhin. C’est dans cette revue pourtant que Victor Cherbuliez écrivait en 1860 : « L'Allemagne est le pays des grands penseurs et des larges intelligences; elle est le pays des Schelling, des Humboldt, des Fallemerayer. Mais il y à aussi une Allemagne aux bras étroits, laquelle professe, dans les journaux, que toutes les nations néo-latines sont entrées dans

l'ère de la décadence, qu'il n’y a plus de jeunesse de cœur ni de virilité de l'esprit que sur les bords du Danube et de la Sprée. Il est regrettable de voir un penseur aussi distingué que le savant auteur de notre Esthétique supprimer d'untrait de plume toutes les grandeurs de la poésie française, réduire Corneille et Racine au rang de froids déclamateurs, ignorer également la Fontaine et nos lyriques du dix-neuvième siècle, parler de Molière de manière à faire douter qu’il aitlu trois vers du Misanthrophe ou du Tartuffe…. ».

Quand on parle de conversion littéraire, et qui n’a pas eu la sienne, on a en l'esprit généralement quelque retentissant éclat, quelque scandale égal en ampleur à celui causé par un homme politique bien établi dans son parti qui tout à coup passe à l’opposition. Quelquefois aussi cela prend tournure d’un Canossa triomphal à force de repentir circonstancié. Cependant en dehors de ces douteux procédés de publicité il existe de vraies, de sincères conversions ou évolutions littéraires. Puisqu’il est question ici de la Suisse du xix° siècle signalons Conrad Ferdinand Myer qui écrivit d’abord en français puis en 1871 opta définitivement pour la « Kultur ». L’eût-il fait en 1869 nous aurions trouvé son revirement plus justifiable, mais enfin c'était là son affaire. Chez Cherbuliez la conversion fut sans nul doute complétée par la sympathie engendrée par la pitié pour nos malheurs. Il est de fait que, outre sa critique de la littérature d'état déjà mentionnée, il s’est montré beaucoup plus dur pour gens et choses de l’autre côté du Rhin après la guerre, par exemple dans Meta loldenis (1873) et dans les Inconséquences de M. Drommel (1880), tant il est vrai que les sentiments et les idées ou opinions réagissent les uns sur les autres. Cela est plus évident encore lorsque intervient la quesüon religieuse presque invariablement mêlée à toute révolution d'idées.

Mais retournons à Cherbuliez au début de sa carrière. Nous avons pu constater dans le précédent chapitre (Premier milieu étroit) que vers cette époque, c’est-à-dire vers 1860, la mode à Genève était revenue aux choses de France. Quelle qu'ait été l'opposition dans les milieux rigoristes et puritains, ces mêmes milieux dont l’intransigeance dogmatique avait éloigné de la religion un André Cherbuliez et un Schérer pour ne nommer que ceux-là, l'homme de l'heure avait été dans cette ville comme à Paris Renan qui s’imposait déjà par ses travaux de linguistique et d’exégèse et qui faisait crier au scandale les bien-pensants. Deux camps nous semblent avoir été en présence ou 81 l’on veut, selon la formule chère à Sainte-Beuve,

deux familles d’esprits, celle qui faisait revivre Calvin‘ et celle du libéralisme intellectuel dont Renan tendait de plus en plus à s’affirmer le chef ou le type. A cette famille, à un degré moindre, avait appartenu le propre père de Victor qui, on se le rappelle, avait fortement contribué à former l’esprit. de ce dernier. On peut done dans une certaine mesure le considérer comme ayant été sollicité tour à tour par ces deux forces opposables, l’hérédité intellectuelle et la continuité du milieu. La première de ces deux forces dut l’emporter sur la seconde car alors que la continuité du milieu (éducation, fréquentations, parents non directs, « monde », etc.) n’est maintenue que par la répétition, et dans le cas de Cherbuliez cette continuité ne fut pas parfaite (voyages, séjour en France, etc.), l’hérédité intellectuelle est d'ordre presque physiologique parce qu’elle dépend d'éléments de durée physiologique (tels que race intellectuelle, famille intellectuelle) et d'éléments linguistiques. Nous en concluons que chez le jeune homme le combat en faveur de ce qu’on appellera faute de mieux la cause française D à peine que déjà la bataille était gagnée.

C'était décidément donc à cette famille d'esprit française qu'il se rattachait insensiblement ; d’abord parce qu’il y était prédisposé par ses origines et préparé par un premier contact prolongé avec la France. Et la première condition en était la largeur de vues :

« Observez, du reste, » dit G. Meunier (Préface à son livre d’Extraits de Cherbuliez à l'usage de la jeunesse, 1901), « que cette ouverture d’esprit, si particulière aux Genevois, semble s'être faite surtout au contact de la France, de ses mœurs, de ses idées et de sa langue. Je ne sache point qu’il existe, d’autre part, un écrivain suisse dont l'influence allemande ou italienne ait au même degré développé la pensée ou affiné l'intelligence... ». Pour Cherbuliez comme pour cette jeunesse qui lui ressemblait et dont il était contemporain « l’universalité qu’ils portaient en eux semble avoir été fécondée par les qualités qu’ils ont puisées dans l'esprit français ».

La deuxième condition, c'était la netteté dans les idées, le besoin d'y voir clair et loin. Là le tour même de la pensée du futur publiciste lui donnait droit d’entrée pleine et entière. Deux Genevois le reconnaissent après tant d’autres : Paul Sirven dans la Revue Bleue (1893) :

« C’est l’esprit le plus lucide qu’on puisse imaginer. Il à de la

4. Tenir compte par exemple du mouvement dit du Réveil qui réintroduisit pour ainsi dire le mysticisme dans les églises protestantes.

fantaisie, du rêve parfois, mais, et jusque dans le rêve, de la précision.….. ».

… Philippe Godet dans la Semaine littéraire (8 juillet 1899) :

« Son esprit lucide ne s'était point égaré dans les brumes du panthéisme germanique et le goût des études esthétiques, le sens des lignes et des couleurs l’avait sauvé du vertige des spéculations hasardeuses de la pensée... » |

Il pouvait en toute sécurité aller en Allemagne, s’y plonger dans la métaphysique du moi et du non-moi, et en revenir nanti de précieux butin sans être transformé en un velléitaire à jamais voué aux décourageantes spéculations. Amiel qui lui, tout esprit supérieur qu'il était, était resté en chemin et que la netteté de Cherbuliez rendait rêveur, lui offre également témoignage. Dans son Journal (tome I) à la date du 9 avril 1868, il écrivait après lecture d’un ouvrage allemand de philosophie :

« … Il vous reste de la fatigue et du brouillard. O la clarté, la netteté, la briéveté! Diderot, Voltaire et même Galiani! Un petit article de Sainte-Beuve, de Schérer, de Renan, de Victor Cherbuliez fait plus jouir, rêver et réfléchir que mille de ces pages allemandes bourrées jusqu’à la marge et où l’on voit le travail moins son résultat. Les Allemands entassent les fagots du bûcher, les Français apportent les étincelles... »

Mais la troisième condition favorable à l’éclosion de cet esprit français d’alors mais destiné dans peu d'années à disparaître pour faire place au froid positivisme, c'était précisément la formation allemande, sa discipline qui devait la remplir. Cherbuliez, comme on Sait, alla à cette école : Renan beaucoup plus tard, le lui rappelait dans sa réponse académique :

« Dans notre éducation intellectuelle, nous avions été l’un et l’autre à cette grande école allemande de science et critique qui, à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci a renouvelé tant de branches de l'esprit humain. Nous avions admiré l’application, la sagacité, la force d'esprit qui ont été déployées dans cette œuvre. Nous n'avons rien à déduire de ce que nous avons dit; nos éloges sont sans repentance. Ce que nous avions aimé était vraiment aimable; ce que nous avions admiré était admirable. Nous n'avons pas changé nos jugements sur Gœthe, sur Herder. Est-ce notre faute si, en restant fidèles à nos anciens jugements, nous nous trouvons un peu dépaysés en présence de ce qu’on proclame maintenant comme un nouvel idéal ? ».

Mais alors dans cette crise qui ne connaît pas de violence, dans

ce changement qui a tous les caractères d’une évolution lente, dans ce déplacement et cet établissement définitif longtemps retardé à Paris qui fut la redécouverte du « climat » le plus propice, n'y a-til pas eu un « moment » particulier, significatif? Renan a affirmé qu'il avait eu lieu et il le situe à ce temps où Cherbuliez entra en contact direct avec la Grèce antique, lorsqu'il se trouva en présence de cette beauté parfaite à la compréhension de laquelle ses fortes études classiques l’avaient de longue main préparé :

« Vous méditiez quelque grande publication hégélienne mais une révélation vous fut faite vers cette époque ; vous viîtes l'Éternel face à face; l’idéal du développement humain sur terre vous fut montré; tout le plan de votre vie en fut profondément modifié... »

Toute conversion, littéraire ou autre suppose une morale et si la morale n’est pour beaucoup qu’une dépendance de l’esthétique‘ on peut considérer les Causeries Athéniennes, le premier ouvrage de Cherbuliez, comme le petit bréviaire de sa nouvelle croyance; croyance à laquelle il n’a par la suite cessé d’adhérer. On n’a pour s’en rendre compte qu’à parcourir une de ses productions postérieures, L'Art et la Nature (1892) que Faguet dénomme « une autobiographie de son esprit, » qui montre que dans l’ensemble son point de vue n’a pas sensiblement varié.

Le contact direct avec la Grèce antique ou tout au moins avec ce qu’elle peut nous enseigner quand on l'interroge dans sa propre langue a souvent suffi à opérer ce genre de « conversion ». Tolstoï par exemple y participa à partir de 1880 et c’est « vers cette date que se place ce qu’on appelle sa conversion, qu’il appelait sa seconde naissance... » Quand il se mit à étudier le grec, il proclama : « Sans la connaissance du grec, pas d'instruction! Je suis convaincu que de tout ce qui, dans le verbe humain, est vraiment beau, d’une beauté simple... jusqu’à présent je ne savais rien?... »

Mais Cherbuliez connaissait déjà la civilisation antique avant d'aller s’en pénétrer en Grèce. Sa réalisation n’en fut que plus complète lorsqu'elle s’imposa à lui par les sens. Et de même Renan, homme érudit, fin lettré, alla y chercher sa propre révélation :

« J'ai écrit, selon quelques-unes des règles que tu aimes, Ô Théonoé ! la vie du jeune dieu que je servis dans mon enfance; ils me traitent comme un Evhémère; ils m’écrivent pour me demander

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