‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 46 sur 298 · Temps; Tolstoï en ménage; P.S, 7 septembre · texte numérisé non relu

Temps; Tolstoï en ménage; P.S, 7 septembre

quel but je me suis proposé; ils m’estiment pour ce qui sert à faire fructifier leurs tables de trapézistes. Et pourquoi écrit-on la vie des dieux, ô ciel, si ce n’est pour faire aimer le divin qui fut en eux et pour montrer que ce divin vit encore et vivra éternellement au cœur de l’humanité? » (Prière que je fis sur l'Acropole quand Je fus arrivé à en comprendre la beauté parfaite).

Considérons donc 1860 comme la date significative dans l’acheminement du jeune auteur vers son point de fixation intellectuelle définitive; toutefois le point de départ remonte bien entendu à beaucoup plus haut. Qu’on se rappelle la chronique de la Revue Suisse à la date de 1844 dans laquelle il est dit : « Nous sommes ici de race et de langue française, inondés de livres français, assourdis de noms français, souvent dupes, inévitablement influencés. C’est un état de choses qu’on ne saurait changer... » Comment ne pas admettre dans ces conditions que notre influence n’ait pas pénétré de bonne heure et très profondément dans le milieu qui était le sien et tout naturellement porté par ses affinités à l’accueillir sans résistance ?

M. Leguay indique une date encore plus précise à ce point de départ : « C’est, dit-il, l’article de Sainte-Beuve, du 15 mars 1841, qui le naturalisa chez nous. On lisait la Revue des Deux Mondes à Genève et Sainte-Beuve y était fort goûté... »

Terminons enfin en disant après avoir tenté de déterminer le talent de Victor Cherbuliez qu’il était presque inévitable qu'il vint à nous et qu'il se rapprocha de plus en plus au cours des années de notre esprit parce que cet esprit était au fond son patrimoine, qu'il était un Français du xvir° siècle, tvpe toujours à l’aise à Paris mais qui n’eût sans doute pas trouvé à Genève toutes les libertés intellectuelles dont avait besoin son esprit pour travailler :

« M. Cherbuliez, » écrivait en 1885 R. de Bonnières, « ..… a du charme et de cette politesse qui fleurissait dans la Genève aristocratique de la fin du xvur° siècle et pendant l’émigration…

« La Genève gourmée d'aujourd'hui, ne l’a pas goûté autant qu’elle l’aurait dû. Ce qui ne m'étonne point, et ce qui fait d’ailleurs qu'on l'en a séparé.

« C’est un (renevois exceptionnel’... »

I ne faut rien exagérer et il est fort possible que s’il était resté à Genève (qu'on se rappelle qu’il ne se pressa pas d’aller se fixer en

1. Mémoires d'aujourd'hui; ? série: R. de Bonnières, 1885, Ollendorf.

France quoiqu’on l’en sollicitât et que par ailleurs il ne brisa jamais entièrement avec sa patrie d’origine) il aurait bien trouvé le moyen d'y réussir et d’y être heureux. Le fait qui reste, cependant, c’est qu'il vint chez nous, qu’il s’y plat pour y avoir trouvé, sans trop le chercher peut-être, son « climat moral. »

Le problème du style présente des difficultés telles qu’il sera bon sans doute de ne pas nous aventurer à formuler sur celui de Victor Cherbuliez des opinions trop catégoriques. Tant de définitions du style nous ont été fournies depuis Buffon que la complexité de sa nature doit rendre tout critique quelque peu circonspect. D'ailleurs c’est notre auteur lui-même qui nous met en garde à cet égard :

« Il est du style » dit-il, « comme de la musique, il n'est pas toujours facile de dire ce que c’est et de distinguer nettement ceux qui en ont de ceux qui n’en ont pas‘ ».

On peut sans doute affirmer qu’à certains égards le style est une manifestation esthétique, une forme d'art. Cherbuliez le compare à la musique. Or, ne pourra-t-on admettre que si la musique est l'expression la plus parfaite de l’art c'est précisément parce qu'il est pour ainsi dire impossible de dissocier en elle la forme de la substance ? Il en va de même du style. De quel droit donc séparerat-on dans le style d’un auteur ce qu’on appelle forme et ce qu’on dénomme fond ? Chez les uns la pensée tumultueuse rend la forme presque négligeable, chez d’autres, comme Flaubert par exemple, la forme semble être l'élément essentiel. Dans la plupart des cas la nature organique du style est évidente. Un élément en appelle un autre, ne s'explique que par cet autre. Ces éléments réagissent l’un sur l’autre, el le style n’a de sens que parce qu'ils co-existent en lui. Mais dans les jugements qu’on porte sur un style (et tel est sans contredit le cas pour Cherbuliez) il entre tant de contradic. tions ; tant de facteurs divers sont envisagés par les uns, négligés par les autres, qu’on est en droit de se demander s’il y a après tout un critère d'appréciation quelconque.

STYLE ET PROCÉDÉS DE COMPOSITION DE VICTOR CHERBULIEZ Ad

On en est dans ces conditions réduit souvent à déterminer un style par des qualités, des défauts ou des attributs inhérents ou non à sa nature profonde. C’est ainsi qu’on parlera du style poétique de V. Hugo, de la simplicité naïve de G. Sand, de la sincérité et du naturel de G. de Maupassant, de la sensibilité et de l'esprit d'A. Daudet.

Il nous semble que les divergences d’opinion que l’on constate dans les jugements de la critique sont dues en grande partie à la nature multiple du style.

Au risque donc de tomber dans l’arbitraire, il conviendra d’examiner le style sous trois aspects qu’on nous permettra de séparer au moins momentanément. Ces trois aspects seront : une manifestation de la personnalité propre de l’auteur ; une technique acquise ; une forme d’art ou une interprétation supérieure de la chose littéraire. C'est-à-dire : une expression de l’homme lui-même ; une preuve de sa connaissance du métier ; une conception ou une réalisation artistique.

On a dit qu'aucun style n’est bon s’il n’est marqué du sceau de la sincérité. Dans un chapitre subséquent ' nous essayerons de montrer que Cherbuliez comptait la sincérité au nombre de ses qualités dominantes. Cette sincérité s’est manifestée dans son style sous les dehors d’une sensibilité souvent touchante. Elle se rencontre tout au long de son œuvre non point larmoyante et banale mais marquée de beaucoup d'ironie et de bonté émue :

« Les cinq cents francs que vous lui donnez, je crains bien qu’elle ne les donne. Il faut l’excuser ; à l’âge qu'a la petite Myelte, on ne se corrige plus de ses défauts?. »

Dans Une Gageure* nous voyons la duchesse d’Armanches, jolie femme au cœur sec, peinte sous le jour le moins flatteur :

« Dans son impatience de faire souffrir quelqu'un, ayant aperçu un petil crapaud sonneur, qui traversait la route pour regagner son étang, elle s’amusa à lui barrer le passage.

« Désagréablement surpris de cet incident, il se retourna aussitôt et usant tour à tour de ses deux moyens de locomotion, la marche et le saut, il tenta de s'échapper. Elle lui coupa la retraite. Cette fois il s'émut et le cas lui parut grave. Il s’arrêta court, se gonfla, fit le mort; mais son pauvre cœur battait très fort. Il cligna des yeux et avec cet air de résigna-

4. Voir 2° partie, chapitre v, section : Vocation, Sincérilé. 2. Séance à l'Académie. Rapport de Victor Cherbuliez sur les Prix de Vertu. 3. Page 300.

tion qui rend les crapauds si touchants, il se prépara dans le recueillement de la peur à recevoir le coup mortel. Il avait pour tenir à la vie des raisons qui lui semblaient bonnes... »

Outre les procédés de composition propres à Cherbuliez, nous pressentons dans ce passage si simple et cependant si émouvant la sensibilité de l’auteur dans ce qu’elle a de vraiment profond. Le rythme en est une oscillation parfaite entre l'ironie et l’attendrissement, indépendamment, bien entendu, de la petite leçon d'histoire naturelle qu'il ne peut s’empècher de nous faire et de l'observation philosophique caractéristique contenue dans cette notation si vraie quoiqu’inexpliquée : « le recueillement de la peur ».

La sensibilité de Cherbuliez est empreinte de délicatesse et de réserve. Elle sert, semble-t-il, de trait d'union entre le cœur qui se donne et l’esprit qui juge, et se moque doucement de sa propre faiblesse, et cependant s’attendrit. C’est bien dans ce sens qu’il convient d'interpréter le ton d’ironie que certains critiques ont pris pour du persiflage et de la sécheresse. Le « mais revenons à la réalité; avec qui marierons-nous Eugénie Grandet? » ne saurait convenir à Cherbuliez. Ne lui demandons donc pas de créer des situations que beaucoup de lecteurs trouvent d’ailleurs factices, en exigeant de lui qu’il s’afflige sur les infortunes de ses personnages imaginaires.

Cherbuliez n’a jamais eu le pouvoir d’auto-suggestion de Balzac. La sensibilité se fait jour lorsque dans ses fictions il lui arrive

’étudier un des vrais aspects de l'existence. Il trouverait ridicule de se laisser aller à des accès de sensiblerie presque sans cause :

« Ce qu'il y a en moi de romanesque, » dit Gilbert dans le Comte Kostia, « s’est réfugié dans mon cerveau et mon cœur est devenu le plus raisonnable de tous les cœurs ‘ ».

Et aussi: « Ce n’est pas mon cœur qui est jeune, c’est mon esprit! ».

C'est bien là |” « amour intellectualis » qu’on lui reprochait; et sans doute en vaut-il un autre.

La sensibilité de Cherbuliez possède, avons-nous dit, une cerlaine dose d’ironie un peu moqueuse. C’est que l'esprit, en effet, n’est jamais absent de ses écrits. « C'était, » nous déclare Faguet, « un humoriste exquis, et si l'humeur ne fut pas son fond, assurément ce fut sa marque. Son humeur était un esprit de satire très vive mêlée d’une indulgence encore qu'inquiétante mais d'où la

Page 1