Le Comte Kostia, p
bonté n’était pas absente, et le tout formait un ambigu très piquant et très savoureux® ». Nous avons étudié égalèément la nature de cet esprit dans un autre chapitre auquel nous renvoyons le lLecteur”.
A la sensibilité, à l’esprit s'ajoute aussi l’érudition, ou si l’on veut, dans le cas présent, la précision.
Sainte-Beuve dit : « Cherbuliez dans ses Causeries Athéñiennes a traité les plus délicates questions de l’art avec une verve, un savoir, une élévation de vues auxquels je ne trouve à dire que par le trop de densité ° »
Sensibilité, esprit, érudition — ou précision — nous avons là trois caractéristiques de l’homme que le style met en relief, que l’on prenne presque n'importe laquelle de ses pages au hasard.
Le bon sens, « chose du monde la mieux partagée, » révèle peutêtre encore plus complètement la nature de l’auteur. Il est très prosaïque sans doute de voir les choses telles qu’elles sont. Mais nous ramener de temps en temps à la vraie proportion, cela repose : « Ah! sans doute, il est raisonnable d’aimer les oranges, mais en vouloir cueillir sur un poirier*! »
Faguet a écrit : « IL y avait en lui une vertu bien rare : la solidité de l’esprit° »
Ce bons sens est malheureusement trop souvent raisonneur, arrête net les envolées lyriques des personnages un peu déséquilibrés qu’il aime à faire pérorer et follement agir dans ses romans. On le regrette quelquefois d’ailleurs, car il faut bien l'avouer, ses remarques sous forme d’'épigramme retardent et brisent la continuité du récit. C’est 1à sans doute la raison pour laquelle certains critiques ont trouvé que Cherbuliez manque d’élan. Ce style de Cherbuliez, est-il « de l’homme même? » On a cru pouvoir affirmer qu'il manquait de naturel. Commentant un passage de l’auteur, l’un déclare : « Il n’y a pas à dire, ce qui est naturel, c’est de mal écrire... Aussi bien n'’ai-je pas voulu dire que M. Cherbuliezmanquât de naturel ; il a seulement le naturel très soigné... » D’autres « Cherbuliez n’était pas un improvisateur, un spontané” » ; « Jamais
E. Faguet : Discours de Réception à l'Académie, 18 avril 1901.
Le Métaphysicien. È
. Causeries du lundi, 4 éd., t. XV, pp. 144-145.
. Prince Vitale, p.167.
. E. Faguet : Discours de Réception à PAene, 48 avril 1901.
Revue Encyclopédique, rubrique Revue Lilléraire, 1893, p. 320, auteur anonyme. . Revue Littéraire, juillet 1899, Philippe Godet.
il ne s’abandonne‘ ». Et ailleurs : « Vocabulaire rare et curieux, allure dégagée, j'allais dire pimpante, et infiniment d'esprit, quelquefois trop peut-être, aucun charlatanisme, mais bien un peu de recherche et de préciosité?». « Un seul reproche à faire à M. Cherbuliez, c'est trop bien fait, c'est trop soigné. C’est trop constamment spirituel et trop constamment bien écrit... M. Cherbuliez n’aura jamais le charme de l'abandon, les grâces de la négligence et les attraits du nonchaloir.… Il fait toujours un peu trop de toilette. Défaut réel qu’on sent toujours‘... ».
Voici d’autres opinions : « L'écrivain est un artiste consommé. Son style est très savant, très habile, paraît simple et naturel* ». « L'emploi voulu de termes familiers, de locutions de terroir, d’idiotismes caractérisés, ajoute à l'illusion et donne à sa manière une saveur rare et spéciale * ». Et A. de Pontmartin de déclarer : « Il a de la verve, de l'originalité, du mouvement, du trait, du relief; mais il manque de naturel et de charme ».
Il est vrai que d’autres, par contre, lui ont découvert des qualités que les précédents affirment lui manquer : « M. Cherbuliez a du charme" ». Et Brunetière, grand admirateur de notre écrivain, ne craint pas d'affirmer qu’ « il lui était impossible de manquer d’agrément et de charme* ». Du charme, certes Cherbuliez en possédait, Amiel, esprit saturnien, difficilement apprivoisable, avait pourtant été captivé par lui dès ses débuts de conférencier littéraire et mondain. Genève s’était empressée d'aller applaudir ce jeune homme à la parole aisée qui savait si habilement présenter les questions qu’on considère ordinairement comme ardues et rébarbatives. Cherbuliez de conférencier mondain devint romancier aimable, ses lecteurs de la Revue des Deux Mondes restèrent sous son charme pendant près de trente ans. « Ce style, mélange curieux de familiarité et d’élégance, de grâce et de bonhomie... sans nul snobisme d’ailleurs * » est le secret, croyons-nous, de son charme.
Un critique anglais même a déclaré que Cherbuliez pouvait mieux
. Revue Bleue, 1893, Paul Sirven.
. Revue Encyclopédique, mai 1882, Paul Schérer.
. Propos Littéraires, 3° série, avril 1893, E. Faguet. . Les Hommes el les Idées, 1886, Henri Houssaye. Id.
. Nouveaux samedis, 1879, À. de Pontmartin.
. Mémoires d'aujourd'hui, 1885, de Bonnière.
. Discours pour les Obsèques, 1899, F. Brunetitre. . Revue Bleue, 1893. P. Sirven.