‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 5 sur 298 · Ce qui tendrait à prouver que L,. Ducros avait raison · texte numérisé non relu

Ce qui tendrait à prouver que L,. Ducros avait raison

2. Le lendemain du dernier jour d'un condamné, Paris 4829, in-16, cf. Pierre Leguay, Le Figaro, 16 février 1929.

3, Genève 1867, in-16.

buliez, auteur de romans et de nouvelles, à qui est due aussi une traduction du célèbre roman de Kleist, Michael Kohlaas, le marchand de chevaux.

Abraham Cherbuliez mourut en 1847. Son petit-fils, le futur romancier, avait alors dix-huit ans.

L’oncle Antoine-Élisée fut dans la famille un personnage trop important pour n'être pas présenté dans les règles'. Né à Genève le 29 juillet 1797, il songea d’abord à se faire pasteur, voyagea en Allemagne et devint enfin, comme tant de ses compatriotes, précepteur en Russie. Au cours d’une de ses promenades, la malchance voulut qu’il rencontrât le tzar. Alors que tous les paysans se prosternaient ou du moins se découvraient, Antoine Cherbuliez, fils d’une libre république, lui tourna le dos très ostensiblement. Il ne lui restait plus après ce petit scandale qu’à quitter la Russie.

De retour à Genève, il étudia le droit, se fit recevoir avocat, puis fut nommé en 1831 juge au tribunal civil. C'était le temps où disciple de Bentham et persuadé qu’il y a « une utilité intellectuelle et morale aussi bien qu’une utilité matérielle », il publiait un journal dont le nom résumait la doctrine : « L'Urilitaire ». Le 9 octobre 1885, il était nommé, en remplacement de Rossi, professeur de droit public et international et d'économie politique, à l'Académie de Genève; institut de hautes études qui tenait lieu alors d'université. En cette qualité, il publia divers ouvrages : « Théories des garanties constitutionnelles » en 1838; « Riche ou pauvre » en 1840; « La Démocratie en Suisse » en 1843.

Esprit original, Antoine Cherbuliez était à la fois très avancé, persuadé que des réformes sociales profondes étaient à faire, et très conservateur, professant que ces réformes ne pouvaient être opérées par la démocratie, mais bien par une certaine aristocratie, celle des capacités. Les « classes influentes » tenaient une grande place dans son système. Il joua un rôle dans la vie politique de Genève jusqu’à la révolution de 1846, qui, avec James Fazy et l’avènement des radicaux, en changea complètement les conditions. Le professeur Cherbuliez donna sa démission et se rendit à Paris où il espérait, comme son prédécesseur Rossi et grâce à l’amitié de Guizot, se créer une situation. Il arrivait en 1847. Au mois de février suivant, Guizot, avant d’avoir pu rien faire pour lui, n’était plus en mesure d'aider personne. Antoine Cherbuliez connut alors des jours pénibles. Il vivait de sa plume, écrivait des articles pour le Journal des Éco-

1. Eugène Rambert, Ecrivains nationaux, première série, 1874, in-12.

nomistes etla Bibliothèque Universelle, dirigeant un journal à Montbrison, publiant de courts articles populaires : Simples notions d'ordre social; le Potage à la Tortue; Le Socialisme, c’est la barbarie; Lettre & Proudhon. Antoine Cherbuliez regagna la Suisse, devint professeur à Lausanne en 1852, puis au Polytechnicum de Zurich. Il mourut le 7 mars 1869. Ses derniers livres sont : Une Étude sur les Causes de la Misère; un Précis de la Science Économique. Il était membre correspondant de l’Académie des Sciences Morales et Politiques.

Comme on le voit, Victor Cherbuliez romancier, publiciste, érudit, avait de qui tenir. Comme l'ancêtre Isaac Cornuaud, écrivain prolifique et fécond, il avait comme lui les yeux tournés vers la France, l’ancienne patrie de sa race. Grand voyageur, comme. Antoine, homme d'esprit indépendant, hardi dans ses théories, circonspect dans sa conduite, comme lui il devait, armé de sa plume, aller courir sa chance à Paris, mais plus heureux que lui, y réussir.

Ascendants directs et rapprochés, influences diverses. — Parmi les parents dont l'influence a dû certainement s’exercer sur la formation mentale de l’enfant il est tout naturel de considérer ceux vers qui vont toute sa reconnaissance émue et son inaltérable affection.

Cherbuliez a reconnu sa dette envers eux car il était convaincu que l'héritage intellectuel et moral existait; que :

« Nous sommes faits de ce que nos pères ont pensé, ont senti, ont aimé, ont haï, ont espéré, ont souffert ». Il dit encore :

« Le conscient des pères, c’est l'inconscient des fils et c’est par l'inconscient que nous sommes sourdement conduits ».

Il dut sans doute à son père sa prodigieuse culture intellectuelle ; car ce dernier voulait que son fils « fût une œuvre de choix, de dilection, de perfection ». Il forma et orna donc avec ferveur le jeune esprit de ce fils, qui prononçait plus tard en parlant de son père ces mots touchants : « Quand je pense à tout ce que je lui dois, je me sens insolvable ».

André Cherbuliez, le fils aîné du libraire Abraham naquit en 4795. Il étudia la théologie. En 1820, il soutint une thèse sur le Livre de Job'. À la même époque, ilfut nommé pasteur. Mais de même que M. Bird dans Paule Méré, qui après avoir passé dix ans comme

1, La facullé de théologie de Genève, A. Bouvier.

pasteur de village, quitta le ministère parce qu'il ne croyait plus « tout à fait » ce qu’il croyait dans sa jeunesse et parce qu'il avait horreur des « restrictions mentales », André Cherbuliez de pasteur devint professeur de littérature ancienne et d'archéologie vers 1840 à la Faculté des Lettres. Il y enseigna sans doute jusqu'à sa mort en 1874 puisque dans la liste des professeurs dont l’enseignement a figuré plus de trente années dans les Annales de l'Académie son nom se trouve cité.

« I] avait une indépendance d’esprit rare même à Genève »°.

Comme professeur, enseignant les langues et les littératures classiques, le grec et le latin, l’hébreu aussi, il a laissé chez ses élèves un souvenir exquis. L’un d’eux racontait, vingt-cinq années après sa mort, comment il s’échauffait « en lisant une ode de Pindare dont il détaillait les beautés, les savourant à petits coups », comment encore il s'attendrissait sur l’amitié de deux philologues d'autrefois, Valckenaer et Hemsterhuis’. Cet homme était « infiniment cultivé; orientaliste hébraïsant, helléniste et latiniste® ». En dehors de quelques brochures, dont la plus longue, un essai sur la satire latine, a cinquante-huit pages, il n'a donné qu’un travail sur la Ville de Smyrne et son orateur Aristide, paru aux tomes IX et X (1863-1864) des Mémoires de l’Institut National Genevois. Il annonçait d’autres études analogues qui n’ont jamais paru. Son mémoire est « d’un homme savant et curieux, avec de temps en temps un de ces sourires ironiques dont son fils devait être plus prodigue* ». M” Van Amstel note de même « un grain de malice chez le père ».

On conçoit aisément que dans ces conditions l’éducation de Victor Cherbuliez ait été dirigée « minutieusement par son père dont il devait être le plus bel ouvrage ». Ce savant, qui joignait au bon sens une naïveté touchante, était modeste pour lui-même. « La célébrité de son fils », écrit Eugène Ritter, « combla ses vœux ». H voulut être son professeur, complétant, au cours de longues promenades à pied, son enseignement. Dans la première éducation, les langues anciennes tinrent naturellement la première place: « À quinze ans », à dit un de ses amis de jeunesse, « il savait du grec autant

. Revue politique; 24 décembre 1881, Louis Ducros. . Journal de Genève, 4 juillet 1899; M. D.

. Discours de réception ; E. Faguet.

. Revue politique, Cherbuliez, 1900. Mue Van Amstel. . Faguet, voir supra.

à Ro

enr SU

qu'homme en France; à vingtans,ilcommentait Platon etPorphyre!.»

Les aptitudes et les dons naturels de l'enfant devaient rendre la tâche aisée à son Mentor. « Sa famille a conservé un dessin le représentant à l’âge de onze ans avec sa sœur Anne qui lui passe gentiment une main par dessus l’épaule. Et le petit garçon, le béret en arrière, ses grands yeux largement ouverts, rayonne d'intelligence” ». Mais si « Victor Cherbuliez dut à ce père philologue, ancien pasteur et professeur, quelques-uns de ses dons, cette merveilleuse aptitude par exemple à apprendre des langues, sa tendance à moraliser familièrement, ce vif plaisir à toujours apprendre et à enseigner ensuite aux autres, il dut à sa mère, « femme d'esprit et d'imagination », qui lui avait transmis sa façon fine de voir et de sentir’ » les qualités qui firent de lui un romancier, et un romancier romanesque. Valbert, le publisciste encyclopédiste de la Revue des Deux Mondes, était bien le fils du professeur André Cherbuliez; mais c’est le fils de Marie Bourrit qui écrira la Ferme du Choquard. « On m’a rapporté », dit M*° Pailleron, « que sa mère avait beaucoup de grâce et d'esprit; d’ailleurs, un ami de sa famille nota que Cherbuliez avait appris de son père les choses qui s’apprennent et de sa mère celles qui ne s’apprennent pas ». Elle-même était issue d’une famille où le goût d’écrire était très répandu. « Son grand-père paternel, Marc-Théodore Bourrit, d’une famille réfugiée originaire des Cévennes, après avoir été chantre de la cathédrale Saint-Pierre à Genève, étudia le dessin, la peinture, grava au burin et à l’eau-forte, puis se consacra à l'étude et à la description des montagnes. En 1773, il publia une Description des Glacières du duché de Savoie et, dans les années suivantes, différents ouvrages sur le même sujet. On lui doit également, souvenir de son premier métier, des livres sur la musique d’église. De son mariage avec Anne Dentand, qu’il avait épousée dans des conditions assez romanesques, l’ayant admirée dans un temple de village, au cours d’une excursion aux environs de Genève, il eut un fils, Charles Bourrit, qui fut pasteur et bibliothécaire*. » Auteurs, éditeurs, conservateurs, de ‘tous côtés, dans l’ascendance de Victor Cherbuliez, on trouve dos livres. Charles Bourrit écrivit lui-même, avec une notice sur son père, plusieurs opuscules et des sermons. Quand il mourut en

1840, Victor Cherbuliez avait onze ans.

Page 1