La Ferme du Choquard, p
« Si cruelle que soit sa croix et si injuste qu’elle lui paraisse, le pauvre n’a pas le témps de disputer contre elle; avant tout il faut s'occuper de vivret. »
Ajoutons à l'appréciation de la partie mécanique du style de auteur l'effet singulier mais plaisant, produit par l’unité et la continuité de l’idée qui chemine en droite ligne et sûrement aboutit ; et la forme ondulante permettant ici un petit aparté, là un axiome, plus loin un mot d'esprit; mais si légèrement si habilement que le développement logique n’en est pas sensiblement gêné. C'était là la méthode de zig-zag de Tüpffer, maître de Victor à l’époque de sa formation juvénile. Cette méthode a été diversement appréciée. Citons :
« Ne retrouvez-vous pas dans la composition des Causeries Athéniennes et du Prince Vitale, quelque chose de la libré allure de Tôpffer et de son ingénieuse méthode du « zig-zig », comparable à ces anciens jardins taillés en méandres qui malicieusement vous ramenaient toujours à un point central ?? »
«Topffer lui fournit peut-être l'exemple d’une prose trop travaillée, un peu artificielle etsentant l'huile. L'auteur du Presbytère goûtait beaucoup Paul-Louis Courier qui n’est pas un modèle de parfait naturel et dont limitation est particulièrement dangereuse pour un Genevois. Sainte- Beuve cite ce joli mot d’une vieille femme d'Athènes sur Théophraste que rapporte Quintilien : « À quoi, lui demandait-on, reconnaissez-vous qu'il est étranger ? À ce qu'il parle trop bien, répondit-elle ; quod nimium attice Joqueratur. » Le style de Cherbuliez aura quelquefois un peu trop d'apprét”. »
Peut-être ce style un peu fleuri, un peu maniéré et artificiel, mais servant une pensée somme toute sobre et directe, est-il racial plutôt que personnel ou que consciemment cultivé. Le charme si particulier de l'esprit genevois doit se refléter dans la manière d'écrire de Cherbuliez et de ses concitoyens. L'auteur a défini lui-même ce charme :
« Il y a une grâce genevoise qui est bien du terroir; elle n'est ni sémil- Jante, ni touchante, ni coquette, ni rêveuse : elle habite à mi-distance entre ciel et terre; c’est le sourire du bon sens, et je la comparerais volontiers à de la prose ornée‘. »
. La Ferme du Choquard, p. 253.
. La Revue des Deux Mondes, 15 mai 1867, E. Montégut. . Leguay, p. 14.
. Paul Méré, p. 81.
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Bigot, dans la Revue Polinique et Littéraire, explique ainsi le style de Cherbuliez :
« Cherbuliez à ces deux qualités du tempérament genevois non puritain : l’amour du style poétique et l’amour de la bonne humeur, I a beaucoup étudié ses aînés, beaucoup appris de Rousseau : il l’a suivi Jusque dans son glorieux disciple George Sand; il doit beaucoup à Tôpffer aussi!. »
Mais s’il est redevable pour son style appris à Genève et à ses maîtres genevois, maîtres en « prose ornée », qu'ils se nomment Tôpfler ou Jean-Jacques Rousseau, il faut se rappeler qu’il était lecteur omnivore et infatigable, et qu’il n’a pu vraisemblablement se soustraire à l'influence exercée par les meilleurs auteurs; et parmi eux plus que tout autre à celle de Voltaire :
« Il avait appris la langue chez le plus parfait prosateur et Le plus naturel.
« Fils de Genève, ce n'est point à Rousseau qu’il demanda des leçons, encore qu’il l’ait beaucoup lu, mais à Voltaire?. »
« Pour lui le roman est un simple prétexte à causeries philosophiques. C'est par là surtout qu'il fait songer à Voltaire, son maître... il aimait Voltaire avec prédilection *. »
« Ce don de la causerie est peut-être le trait le plus caractéristique du talent de M. Cherbuliez... certaines parties de ses romans sont avant tout des contes à la Voltaire *. »
« Comme conteur M. Cherbuliez est surtout subjectif; il procède plutôt de Le Sage . de Voltaire que de l'Abbé Prévost et de G, Sand quoiqu’on en ait dit.
E. Faguet trouve également que :
« S'il est dévôt de J.-J. Rousseau, il abonde en souvenirs de Voltaire f. »
Les phrases faites dans la manière voltairienne se rencontrent partout :
« Tous ces gens-là étaient heureux... Ils jouissaient de leur propre
. Revue Politique et Littéraire : Romanciers français contemporains, 15 avril 1876, . Bigot.
. Voltaire, p. 210, G. Lanson.
. Semaine Littéraire, 8 juillet 1899, Philippe Godet.
. Œuvres de Cherbuliez, G. Meunier, Hachette 1904.
. Hommes et Idées, 1886, H. Houssaye.
. Discours de Réception à l’Académie.
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estime; jamais l’idée ne leur était venue de se mépriser eux-mêmes, et ils ne savaient pas que ce genre de mépris fût un malheur *. »
« Les eaux qui dorment sont quelquefois bien aises qu'on les remue?. »
« Elle possédait mieux que personne l’art d'écouter avec les yeux*. »
« Du reste il parlait bien, c'est-à-dire qu’il exprimait avec finesse des idées grossières... Monsieur, on ne peut dépenser plus d'esprit à le nier“. »
« Qu'est-ce qu’un chosier ? — C’est l'endroit où le bon Dieu met les choses. Il y a le grand chosier qui est le monde et il y ales petits chosiers comme une tête de jeune fille ; et tout cela est plus compliqué qu’on ne penseÿ, »
«C'était une demoiselle bien respectable qui avait des principes et trois grands poils sous le menton‘. »
La soudure sans transition du concret et de l’abstrait, le tout produisant un effet ridicule qui cependant porte, voilà la formule.
Chez Cherbuliez comme chez son illustre maître en ironie, la phrase amorce une observation de fine psychologie :
« Dès le lendemain de notre arrivée, tu avais pris en grippe le papier de notre petit salon, un papier fort bête, J'en conviens. Dans chaque carreau une grive qui tend le cou pour becqueter une groseille. Deux cents grives et deux cents groseilles, c’estennuyeux à mourir 7. »
Et encore :
« Elle avait des mains blanches avec de petites piqûres au bout de l'index comme il convient à des doigts qui cousent et qui n'ont rien à démêler avec la terres. »
Mais outre la réflexion philosophique nuancée d'’ironie se révèle l'observation d'un réalisme quasi photographique qui rappelle le style balzacien :
« La manière de Cherbuliez, c'était celle de Voltaire et aussi celle de La Fontaine. Je ferai même observer que souvent brusquement, alors qu'on s’y attendait le moins, c’est celle de Balzac, avec cette différence que Balzac n’avait pas d'esprit du tout ?. »
. Vocation du Comie Ghislain, p. 309.
. Id., p. 321.
. Apépi, p. 27.
. Le Comte Koslia, p. 272.
. Revanche de Joseph Noirel.
. Inconséquences de M. Drommel, p. 256.
. Samuel Brohl et Cie, p. 86.
. Rouges et Noires, p.165.
. Revue Bleue, p. 43, 1899, E. Faguet.
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Voici quelques phrases qui ont tout à fait l'empreinte du « Balzacium Sidus » dont parle le critique anglais Saintsbury :
« Un homme encore jeune tiré à quatre épingles, aux manières compassées, droit, long et blanc comme un cierge !. »
« Olivier Maugant n'était pas de la race des ambitieux sanguins? »
« Elle avait la vue très longue, très perçante, et quand elle regardait quelqu'un de près, comme si elle eût éprouvé quelque fatigue, il lui arrivait parfois de fermer à moitié les yeux avec un léger clignotement des cils et un froncement des narines 5. »
« I se rappelait qu’à la mairie, un rayon de soleil était venu frapper tout à coup le visage de M. Blackmore et avait fait briller comme de l’argent un de ses larges favoris*. »
« Dès qu'onle sut ruiné, le bonhomme (comme l’appelaient les amis de sa femme) vit s’éclaircir les rangs de ses champions ; la cour du « Roi » n’était plus qu'une solitude ÿ. »
Il entre, nous semble-t-il, dans ce réalisme une pointe de malice à l'endroit de Balzac :
«S'informer comment se nomme un gros oiseau tacheté de blanc, qui vole par saccades. Ce volatile peut servir. L’ajouter à la liste de mes en-Ccas 5. »
Et ce même Randoce, grand brasseur de mots, voici comment il le décrit :
« Un homme assis, le cou nu, la chevelure en désordre, assez pareille à une crinière de lion, vêtu d'une sorte de cagoule en laine blanche. »
Le portrait est-il assez ressemblant ?
C'est dans la notation des petits détails, soulignant des aspects physiques correspondant à des états psychologiques que Cherbuliez est réaliste. Ce réalisme si juste dans son observation est d’ailleurs une preuve de plus de sa science si pleinement en évidence.
« Me de Luz devint sérieuse, elle lissait ses cheveux crêpés, regardait de très près ses poignets 7. »
« Mes cheveux me pesaient®. »
. Après Fortune Faite, p. 206.
. Olivier Maugant, p. 136.
. La Ferme du Choquard, p. 189.
. Noires el Kouges.
. Prosper Randoce, p.257.
. Paule Méré, p. 223.
. Roman d'une Honnéle Femme, p. 366.