Une Gageure, p
« La poésie physiologique. il s'en exhalait une douce odeur d’amphithéâtre!. »
€ I préférait une Iris à une chienne en chaleur?. »
Nous voici loin de la « Clinique de l'Amour » ! Du réalisme, soit ; mais point trop n’en faut :
« Le bon Homère, qui n’était pas un jeune, s’est contenté de m'apprendre qu’Achille était blond et je le vois. Enfin que veux-tu ? C'est la mode du jour ; cela s'appelle étudier... comment disent-ils?.. les documents humains; et il paraît que personne ne s’en était avisé jusqu'ici, pas même mon vieil ami Fielding que je relis tous les ans. Documentez à votre aise , »
« Voyez-vous ce portefeuille en maroquin rouge? Il contient toute la synthèse du siècle‘. » ;
Et dans sa libre fantaisie, Cherbuliez préfère souvent chercher les images inattendues qui frappent parce qu’elles sont saisissantes, pittoresques :
« Et ses yeux entraient dans mes yeux comme des clous5. » « Je sais que sa voix blonde me plaisait. »
« Son âme dut faire effort pour se remettre dans ses plis”. » « Les objections sont des chenilles®. »
Le style de Cherbuliez est organique, car chez lui malgré les courtes digressions, les idées s’enchaînent et s'appellent logiquement l’une l’autre. La qualité organique du style, déterminée par l’idée et les développements connexes destinés à la renforcer ou à la mettre en évidence, paraît en fin de compte être la définition à laquelle la plupart des écoles se rallient. D'abord les classiques : « Les idées seules forment le fond du style. La convenance du ton et celui-ci vient du fond de la chose ». Plus près de nous : « Le style est ceci », a dit Stendhal, « ajouter à une pensée donnée toutes les circonstances propres à produire tout l’effet que doit produire cette pensée». Et E. Faguet: « L'art réaliste consiste à choisir les
. Prosper Randoce, p. 86.
Apépi, p. 13.
Prosper Randoce, p. 107.
La Béte, p. 20.
Id., p. 156.
Après Fortune Faite, p.166.
La Vocation du Comte Ghislain, p. 136.
Racine et Shakespeare, Stendhal.
CCS
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détails les plus significatifs de manière à produire sur nous limpression que produit le réel lui-même mais plus fort. L'art réaliste doit être aussi impersonuel que possible ».
Cherbuliez a su, pensons-nous, ajouter à l'idée qu'il exprimait les détails nécessaires pour produire son maximum d'effet. Voici par exemple un passage d’un article qu’il écrivit sur le génie propre à l'Angleterre etpour expliquer sa remarquable expansion coloniale :
« Quand les ambitions et les entreprises d’un peuple sont conformes à son génie naturel, ses passions, ses vices, ses fautes, tout concourt au succès. Si les derniers Stuarts avaient été plus sages, plus tolérants, une foule de leurs sujets n'aurait pas traversé l’océan pour aller chercher un lieu de repos et de liberté où leur conscience püt respirer à l'aise. Si tel gouverneur avait eu plus de scrupules, ou un peu moins de goût pour la rapine, des procès de murs mitoyens que des arbitres eussent réglés en deux heures, n'auraient pas produit des guerres de conquête... Les déraisons de la haine venant en aide à la cupidité, des querelles de comptoirs ont enfanté des révolutions et le grand empire de l'Inde est né dans l'ombre d'une arrière boutique‘. »
Nombreux sont les développements semblables dans lesquels l'idée grandit de l’apport alterné de l'abstrait et du concret pour finir par une image frappante,
D’après la définition d’E. Faguet donnée plus haut, il semblerait bien que du point de vue organique de son style strictement impersonnel, Cherbuliez ait mérité d’être rangé parmi les écrivains réalistes. Réaliste et mieux encore par l’habile juxtaposition de touches pittoresques et d'observations profondes et vraies, il excelle souvent à donner à un tableau relief et beauté.
« Il est doux de s’éveiller au chant des coqs. On ouvre sa fenêtre, il entre une fraîcheur qu'on respire à pleins poumons, et on sent que la vie est bonne. Ce matin je me suis levé avant le soleil, je suis allé m'’asseoir sur la crête de la falaise. Le lac était sombre et semblait fumer. Quand les vapeurs en furent élevées, un frisson courut à la surface des eaux qui se hérissèrent de petites écailles cuivrées ; puis le jour grandissant, elles reprirent leur aspect accoutumé, ici plus claires, plus foncées ailleurs, par endroits tachées de lie de vin. Je restai longtemps assis, me gorgeant d'air pur; les coqs chantaient toujours ; d’un juchoir à l’autre, ils se racontaient d'une voix passionnée je ne sais quel événement de basse-cour.
« J’écoutais et je regardais, et selon que la brise fraîchissait ou tombait, Je voyais tout le lac s'argenter ou bleuir?. »
« C’est un spectacle que Cherbuliez, quittant de bonne heure cette
1. Puissance Coloniale de l'Angleterre, Revue des Deux Mondes, juin 1884, Valbert. 2. Le Grand Œuvre, passage cité par P. Leguay.
maison de Champel, touchant Genève, où il vivait alors avec son père el, sa famille, avait dû se donner souvent... On cligne les yeux malgré soi, écrivait Schérer, devant le miroitementde ce soleil sur le lac. »
Le maximum d’effet obtenu avec le minimum d'effort résultant en une parfaite convenance du ton à la pensée est à notre avis la pierre de touche du style en tant que production esthétique. Cherbuliez a eu parfois la chance d’y parvenir :
« Proserpine, la douce Sicilienne, soupirait après les fleurs qu'avaient
jadis cueillies ses mains dans les prairies d’Enna, quand l’enfer amoureux
l’emporta toute effarée dans la nuit éternelle ?. »
Cherbuliez sait généralement trouver un rythme et s’y maintenir.
IL possède en eflet, et c’est là ce qui montre sa connaissance du métier, aussi bien que le don naturel qu’il possède, le style oratoire quand il le veut. Son livre sur /’ Allemagne après la Paix de Prague devrait se lire à haute voix.