‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 62 sur 298 · Paule Méré, p · texte numérisé non relu

Paule Méré, p

Un des points sur lesquels les critiques sont presque tous d’accord c’est l’esprit de Cherbuliez. Certains en font l'éloge, d’autres pensent qu'il prête au blâme, mais du moins reconnaissent qu’il existe, qu’il est même ce qu’il y a de plus caractéristique chez lui : « La verve, voila proprement la qualité dominante el propre de M. Cherbuliez ‘ ».

Nous savons que ce fut précisément par cette qualité si nécessaire au conférencier mondain (qu’il faillit devenir) qu'il se signala au public genevois captivé et tout de suite ébloui par ses Causeries.

Ayant fait ses premières armes en présence des gens lettrés, il n’abandonna plus par la suite ce tour raffiné et spirituel qu’il avait su donner à sa pensée. Pour nombre de lecteurs cela fut un attrait de plus, pour d’autres une preuve de manque de sérieux et un regrettable glissement vers la préciosité.

De même que plusieurs auteurs fameux, il ne sut pas résister à la tentation de dire finement les choses : préciosité, marivaudage, ratiocination souvent alambiquée, quoique jamais entachée de mauvais goût, pirouettes et gambades qui firent croire que Cherbuliez se moquait tout doucement et de ses lecteurs et de son sujet, autant de reproches que l’on n’a pas manqué de souligner.

Montrons quelques tournures de cet esprit tant loué et tant décrié avant de passer condamnation.

Nous pouvons d’abord reconnaître en lui un fervent du paradoxe, ce qui invariablement décèle l'esprit original et indépendant :

« Ce n’est qu’à Paris que les chagrins sont heureux? ».

«Je crois que cette brave femme ne voulait se tuer qu’un peu * ».

Pour que le paradoxe séduise, il suffit qu’il soit nuancé d’ironie.

1. Romanciers français contemporains (Ch, Bigot). 2. Le Roman d'une Honnéte Femme (p. 216).

3, Prosper Randoce (p. 237).

Pour qu’il nous désarme, il suffit qu’il ait l’air de nous faire juges des travers ou des balourdises d'autrui, ou mieux qu’il admette à priori la finesse de notre esprit :

« Nous avions tant de choses à ne pas nous dire‘ ! ».

Cet esprit pourrait-on peut être dire avec quelque raison, consiste en un lieu commun, une phrase-cliché dont un des termes aurait été remplacé par un contraire. Cet à cet esprit ou plutôt à cet humour, qu’on serait tenté d'appliquer la définition : le pouvoir de saisir l’idée commune à des termes juxtaposés et pourtant jurant entre eux, en somme à la compréhension de l'harmonie des contraires.

Dans les phrases suivantes par exemple : « Elle ne savait peutêtre pas très bien où était son cœur et elle était bien aise d’en marquer l’endroit par une rose” ». « Un nocturne de Chopin qui sûrement avait pensé à moi en le composant* », nous avons un appel au sens commun du lecteur que cela flatte. Ce n’est pas tout à fait la définition requise par Bergson, metteur au point de la philosophie du Contemplateur, qui voit dans le Rire un blâme, maïs c’est du moins la constatation qu’un petit mécanisme s’est enrayé faute d’une goutte de logique. Une fois en marche il déclenche un mouvement beaucoup plus général, et une vérité d’abstraction toute philosophique se révêle aussitôt.

Cherbuliez a possédé également l'esprit que nous pourrons dénommer « français », esprit caustique, un peu cruel, muni de ces deux tranchants affilés et coupants : l'ironie aiguë, l’attitude désabusée, que l’on trouve à un si haut degré chez le cardinal de Retz, chez La Rochefoucauld, chez Diderot, chez Voltaire, chez Beaumarchais, chez France et chez tant d’autres !

« 11 m'eût été plus facile de l’étrangler que de lui parler“ ».

« Il’a toujours eu les opinions qui engraissent5 ».

Lorsqu'il se laisse aller à être dogmatique, c’est tout à fait dans la manière de La Rochefoucauld, faiseur de pilules amères :

« En rendant un service vous contractez l'obligation d’en rendre un autre, et le fond de la reconnaissance n'est pas le souvenir du premier, c’est l'espérance du second * ».

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