Etude sur Cherbuliez, par P. Leguay, p
Charles Bigot déclare que c’est à Tôpffer : « .… qu'il a pris cette gaieté piquante et fantaisiste qui n’est pas l'esprit parisien, qui n’est pas l'humour anglais, qui en son genre est quelque chose de très vif et de très agréable... » Et il pense que : «.…. c’est à ce style assurément qu’il doît une bonne partie de son succès, à ce mélange heureux de demi-émotion poétique, de fantaisie, de raillerie, tantôt sérieuse, tantôt enjouée, toujours aimable et sans méchanceté!. »
Le mot fantaisie qu'emploie ce critique mérite, semble-t:il, de nous arrêter un instant : C’est dans la fantaisie, cette demi-imagination dont tout ce qui pourrait paraître désagréable à été soigneusement écarté, dans cette improvisation sur un motif léger, pimpant, guilleret, que Cherbuliez excelle surtout et qu'il nous plaît le plus par son esprit; les trois contes de lui qui ont été publiés ensemble : Apépi, Inconséquences de M. Drommel et Amours fragiles en sont d’heureux exemples. Tout à fait dans la note genevoise, ils ne sont typiques ni de l'esprit parisien, trop gouailleur et et un brin cruel, ni de l’humour anglais trop pince-sans-rire et de trop courte haleine, mais ils s’y apparentent néanmoins à certains égards. Entre ces deux formes de l'esprit, l’anglaise dont la sensibilité (cette « demi-émotion poétique ») est le fond bienveillant, et La française (ou parisienne) marquée de « raillerie enjouée » et qui est un jugement de l’intellect, à mi-chemin donc entre le cœur et l'esprit se situe la gaieté « cherbuliezque ». Ajoutez à cela que cette tournure est d’origine décidément autochtone, très « Suisse Française » sans la grisaille calviniste ; et qu’elle sait au besoin s’allier à la pensée satirique de chez nous quand il s’agit de montrer le ridicule tudesque, lorsque ce dernier s’étale un peu trop complaisamment dans les deux manifestations où son exagération se complaît le plus : la sentimentalité sirupeuse et l’érudition pédante. Cherbuliez, romancier romanesque, s’y connaissait en sentiments nuancés et délicats, et sans nul doute la platitude des tendresses se manifestant par des douceurs brodées sur des chaussons, des fauteuils et des oreillers, tels qu’il avait pu la constater outre-Rhin, l'avait passablement horripilé. De même l’écrasante montre d'érudition germanique, hymne clamé à la gloire de la Science, Nouvelle Idole adorée avec tant de ferveur durant la seconde partie du xix° siècle, avait dû porter sur les nerfs de cet encyclopédiste attardé.
Cependent cela ne l'avait pas empêché d’avoir pour (rœthe une véritable vénération et par ailleurs de rendre hommage à l’âme
1. Romanciers français contemporains (Revue politique et littéraire, 15 avril 1876), par Charles Bigot.
allemande dans ce livre tout de même peu apprécié à Berlin : Méta Holdenis.
Il semblerait que chez les Suisses, les Belges, les Alsaciens, chez ceux enfin qui sont aux frontières de l'esprit français, il existe une ironie à peine dissimulée pour la pesante culture du nord.
Que l’esprit d’un auteurs’intègre avec son style, cela ne fait aucun doute. On peut sans hésiter affirmer même que le premier, s’il existe, est souvent presque toute la substance dont le second est la forme. Néanmoins il peut arriver que l’on soit absolument dénué d’esprit et que l’on ait un style dont le mérite est certain et évident. Chez Cherbuliez, il est comme le levain qui fait fermenter l’idée et le style est le moule définitif. Mais à cet esprit, à ce tour spirituel s’ajoute en outre un autre élément qui ne saurait difficilement s’en séparer : c’est Le bon sens... « qualité maîtresse de notre auteur... le bon sens à l’appeler par son nom. Les traits d'humour, les fines railleries, les réticences éloquentes, toutes les formes de l'ironie, depuis l’astéisme jusqu’au diasyrme que prodigue M. Cherbuliez, sont toujours les cris du bon sens. C’est en cela que l'ironie de l’écrivain répond si bien à notre entendement, porte si juste et frappe si droit. L’ironie d’un esprit paradoxal perd la moitié de sa force..." »
Ce bon sens, qui est une autre caractéristique très particulière de notre auteur et que nous avons déjà signalé, est en somme la part la plus française de son esprit.
Elle est la part la plus importante de l’esprit de nos écrivains les plus spirituels et en quelque sorte leur commune mesure. La modération en tout voilà quelle semble être sa devise. Tout ce qui s’en écarte est matière à rire.
« T ne haït rien tant que l’exagération et l’outrance, » dit Camille Bellaigue”. « Voici bien ce qu’il y a de plus français en lui. Ses contemporains suisses sur qui l'influence allemande ou simplement nordique projetait son ombre métaphysique craignaient instinctivement cet esprit clair tout en l’admirant. Ils auraient souhaité chez leur compatriote un peu plus d’indulgence, plus de sympathie Cherbuliez, écrivait Amiel en 1876, est un esprit vaste, fin, déniaisé, plein de ressources. C’est un raffiné d'Alexandrie remplaçant par l'ironie qui laisse libre, le pectus qui rend sérieux. Pascal dirait : il n'est pas monté de l’ordre de la pensée à l’ordre de la charité... I sait les secrets de l'intelligence mieux que ceux de l’amour. Les
1. Les Hommes et les Idées, par H. Houssaye, 4886 (Calmann Lévy). 2. Le Correspondant, Camille Bellaigue (1892).
grands souffles n’ont guère passé sur lui... C’est par l’esprit surtout qu’il nous prend. De ses ingénieuses fictions il reste le témoin souriant et rien de plus ».
Par son style à facettes, sa manière primesautière de voir les choses et les gens et puis de passer outre, il séduisait et faisait un peu peur tout à la fois. Sa belle humeur allant toujours de l'avant peinait ceux qui lui voulaient du bien et qui croyaient qu’il se trompait de route, lui qui à leur avis aurait dû suivre tout du long la grave et morose voie académique à laquelle l'avaient préparé ses études sur l’Organon, ses méditations des théories hégéliennes. Son apparent persiflage leur paraissait répréhensible au premier chef. Amiel dit encore de lui dans son Journal : « c’est un fascinateur ironique et caméléonien : ».
Ce que l’on a souvent reproché à Cherbuliez pour ce qui est de son esprit c’est en fin de compte le manque parfois très évident de naturel. Il recherche la forme originale à tout prix :
« Il a l'horreur du banal, dit Charles Bigot, il en a même trop l'horreur”... »
« Il fait toujours un peu trop de toilette. Défaut réel qu’on sent toujours *, » déclare E. Faguet. Et enfin Louis Ducros :
« Il y a chez M. Cherbuliez un méchant esprit qui lui a déjà joué plus d’un vilain tour et que pour cette raison il fera bien d’exorciser. C’est ce méchant esprit qui tend à l'emprisonner dans certains procédés de style pour lesquels notre auteur a trop de tendresse, tels que les phrases à surprises, l'ironie froide ou trop condensée, les boutades préparées et qui veulent paraître naturelles, enfin les idées trop bien habillées* ».
L'esprit de Cherbuliez est si divers, si constant, et quoiqu’on en ait pu dire, si naturel, qu’un volume pourrait être rempli de ses saillies originales, de ses épigrammes et de ses paradoxes. Les exemples rapportés ont été utilisés par nous dans le but surtout d’en faire ressortir le procédé; ce qui est, il faut bien l’avouer, une sorte de trahison indispensable. Le côté mécanique en paraîtra peut-être plus apparent encore dans l’étude où il se trouve rattaché au problème du style. En effet, l'esprit étant avant tout sa marque, il est inévitable qu’il soit intimement associé à la forme la plus familière
41. Revue Encyclopédique (juillet-décembre 1899), article d’A. Beaunier,
2. Romanciers français contemporains (Revue pol. et lilt., 15 avril 1876), par Ch. Bigot. 3. Propos littéraires : Le Secret du Précepteur, par E. Faguet, avril 1893.
4. Revue pol. et litt. du 24 décembre 1881, par Louis Ducros.
de sa pensée. Et là encore on est contraint de se montrer quelque peu injuste envers l’auteur.
N’accordons pas malgré tout à l’esprit de Cherbuliez la plus grande, la seule place et n’en faisons pas son seul mérite. Il est fort capable d'idées sérieuses et s’entend parfaitement à les poursuivre dans leurs conséquences logiques. S'il ne sait réprimer l'envie qu’il a d’être spirituel, c'est, nous en avons l’impression, afin de se donner le temps de souffler, ou si l’on préfère, par manière de parenthèse. On pourra sans doute dire de lui à cet égard ce qu’il écrivait d’un de ses plus aimables personnages : « Ce qui lui plaisait le plus en ce monde c'étaient les parenthèses. On les ouyre, on les ferme et on reprend sa phrase ou son projet comme si rien ne s'était passé”, » On peut évidemment abuser des parenthèses.
À. Miss Rovel, p. 41.
« Les uns, dit Brunetière*, sont venus au roman par la poésie, les autres y sont venus par le théâtre, M. Cherbuliez y est venu par l’érudition, par la science et par la philosophie ».
Il est de fait que quiconque a lu les romans de ‘notre auteur a pu constater cette profonde et savante érudition dont il fait preuve, que certains admirent et que d’autres réprouvent.
Par l’ensemble des matières auxquelles elle touche elle paraît véritablement encyclopédique et a été notée comme telle par la plupart des critiques de Cherbuliez. Elle constitue avec ses traits d'esprit la partie la plus caractéristique de sa manière d’écrire. Elle ne semble pas avoir été acquise une fois pour toutes pour être ensuite prodiguée suivant les besoins de la cause. Au contraire, elle possède la marque évidente de l'actualité, permet à l’auteur de disserter avec autorité sur la plupart des problèmes préoccupant ses contemporains, et de situer ces problèmes, sinon toujours de les résoudre avec netteté, en faisant ressortir tout ce qu’ils ont d’intéressant et de véritablement humain.
A cet égard c’est donc une œuvre de vulgarisation et de dissémination qu'il accomplit. On ne saurait trop insister sur ce rôle puisque à sa façon il a aidé à peindre le canevas de ce siècle épris de science et d'innovations. Eu cela il appartient bien à son époque.
« Ce romancier est informé de tout. C’est un liseur infatigable, à l'affût de toutes les nouveautés ? ».
On pourrait, en relevant les noms des ouvrages qu'il cite pour appuyer ses arguwents (ce que soit dit en passant, il fait généralement avec à propos et avec justesse, prenant comme cet autre son
À. Réception académique. Revue des Deux Mondes, juin 1882. 2. Notes sur la Vie et les Œuvres de Cherbuliez, par Georges Meunier, Hachette, 4904,
bien où il le trouve), reconstituer la liste de ses lectures, et cette liste en serait longue ! Ce qu’on peut déduire de ses premiers écrits et en suivant simplement l’ordre des rencontres, c’est qu’il avait lu entre autres, en tout ou en partie :
Baumgarten.
Calderon.
Lord Chesterfield Hutcheson.
Hogarth.
Burke.
Lessing.
Wieland.
Bernardin de Saint-Pierre.
Hegel.
Winkelmann.
Kant.
Schiller.
Shakespeare.
Honoré d’Urfé.
Marsile Ficin.
Plotin.
Proclus.
Saint-Augustin.
Schelling.
L’Arioste.
Bourrit.
Perrault.
Vasari.
L’Abbé Giberti.
Les Ecritures.
Massillon.
Schlegel.
Diderot.
Scaliger.
Vauquelin de la Fresnaye.
Camoëns.
Cervantes.
Dante.
Jacques Gohorry.
Gabriel Naudé.
Léopardi.
Humboldt.
Fallmerayer.
Condillac.
Homère.
Aristote.
Platon.
UE NOTAIRES \ Ro N { A L f 14
et d’ailleurs tous les classiques anciens et modernes. « Il a prodigieusement lu et retenu », nous dit dès 1876 un de ses commentateurs *.
Les Causeries Athéniennes, premier ouvrage de Cherbuliez, montrent assez la tendance à la documentation déjà évidente chez lui :
« On reste étonné de la quantité de connaissances vraiment prodigieuse que suppose un tel livre. Sur l’histoire, sur la littérature grecque, sur la philosophie, voire sur la mystique, sans parler de l'équitation, Cherbuliez est inépuisable. Il semble, par exemple, qu’il a dû lire avant d'écrire son livre toute une petite bibliothèque hippologique, depuis Xénophon jusqu'aux auteurs les plus modernes. Un lecteur narquois ne peut s'empêcher de penser qu'il serait amusant, avec tout cela, que Cherbuliez n'eût pas bien su monter à cheval. Le livre est plein de réminiscences et de citations : Platon, La Fontaine, les Mille et une Nuits, Mr° Deshoulières, Jean- Jacques Rousseau, M°° de Staël, Taine, la Comtesse Hahn-Hahn =? »
On peut glaner dans les romans de Cherbuliez le grain et la paille de son savoir. Les précisions qu'il apporte donnent parfois au lecteur impression qu’il se trouve en présence d’un très authentique érudit. En voici des exemples.
« Je me procurai l'édition du Tasse de Rosin en trente volumesin-octavo, sa biographie par Pierantonio Serassi, l'excellente édition des Lettres qu’a donnée Cesare Guasti?. »
« À défaut d’un Lucrèce d'Havercamp, il renfermait la superbe édition de Wakefield, Londres, imprimerie d'Hamilton, 3 volumes in-4°, 1796*. »
« Son cher Horace, édition d’Orelli, Zurich, 18445, »
On pourrait évidemment se procurer de tels renseignements dans un catalogue de librairie savante, et Cherbuliez avait passé son enfance dans celle de l'oncle Joël... Mais quelquefois cependant le détail qui vient s’ajouter. à la rubrique semble montrer que l’auteur, s’il le voulait, pourrait en dire beaucoup plus long sur son sujet :
« J’ai retrouvé M. Larinski tout entier dans Horace. Oui, Horace l’a représenté trait pour trait dans la personne de Lollius; vous savez, Marcus Lollius, à qui il a adressé l’ode IX du livre IV et qui fut consul l'an 733 après la fondation de Rome $. »
4. Revue Politique et Littéraire : Romanciers français contemporains, par Charles Bigot, 15 avril 4876.