E. Montégut, Revue des Deux Mondes. 15 mai
2. Discours de Réception à l'Académie Française, Réponse de Renan.
3. Discours de Cherbuliez à l’occasion de sa Réception à l'Académie, le 25 mai 1882 en remplacement de M. Dufaure.
, 168 VIE ET OŒUVRE DE VICTOR CHERBULIEZ 2 de science et d'élégance est bien fait pour plaire à des esprits de tournure universitaire. Le lecteur se sait bon gré du plaisir qu’il prend ; il est flatté de se voir en si bonne compagnie. »
D’après certains critiques, Cherbuliez ferait de ses romans de simples prétextes à étaler cette science dont il se montre si fier ; et sous le couvert d’une intrigue romanesque invraisemblable, il en profiterait pour se lancer dans des digressions à perte de vue sur toutes sortes de doctes sujets qui font faire la grimace à ceux qui, de bonne foi, avaient acheté ses livres pour y trouver quelques heures de distraction. Citons, par exemple, un correspondant
anglais, Perry :
« The Grand Œuvre hides beneath a romantic story some tedious talks about the Middle Ages. One could not be more ingeniously tricked into solid reading... He is too clever not to make sure of his facts !. »
Mais quelques fois l'accusation se fait plus précise et plus violente; et même souvent franchement méchante. Prenons, par exemple, celle-ci :
« On a dit de M. Cherbuliez : Il ressemble à un bas bleu genevois, qui réciterait une conférence méthodiste en dansant la gavote... Après lecture de La Béte, je suis forcé d’avouer que jamais coup de pinceau ne fut plus juste... La moitié du volume au moins est consacrée à nous démontrer que M. Cherbuliez connaît à fond la sélection sexuelle, les larves des ascidées, l’embryologie, le Darwinisme, le transformisme, les théories des positivistes anglais, l’inanité de la morale sociale, le culte de la déesse Mylitta.… (note a).
« Qui sait si, dans un prochain roman, M. Cherbuliez ne dissertera pas sur le libre échange, la loi militiare et l'équilibre du budget? ? »
M. Firmin Boissin, à qui est due cette diatribe, avait pour Cherbuliez une haine très tenace et très particulière, qui devait son origine à des divergences d'opinion, et surtout à des convictions religieuses opposées. Dans un autre fascicule du Polybiblion, il l’accuse précisément de la faute qui lui fut souvent imputée, celle d’avoir fait usage d'une connaissance d'emprunt, et d’avoir notam-
4. Atlantic Monthly, vol. 37, 4876, Viclor Cherbuliez by T. S. Perry.
Note a : La Bête, p. 162: « Babylone l'adorait sous le nom de Mylitta, la Phénicie sous le vocable d’Aschera-Astarté. Elle s'appelait Anaït en Cappadoce, Omphale en Lydie, Amma chez les Phrygiens. Derketo chez les Philistins ... Les Grecs, le”plus jeune des peuples en firent leur Aphrodite... Rome ne vit dans sa Vénusque la déesse de la beauté. »
2, Polybiblion, juillet-décembre 1887, article Firmin Boissin.
ment puisé cette connaissance dans certains manuels de vulgarisation très à la mode à cette époque de curiosité scientifique générale. Parlant d'un de ses romans, Olivier Maugant, il s'exprime en ces termes :
« Je ne dirais rien (sic) de la description que M. Cherbuliez nous sert du centre ouvrier de Fornay. On s’aperçoit qu’il n’en a vu les mines, les hauts-fourneaux, les pudleurs, les herscheurs, les houilleurs et les forgerons, que du haut d’un tilbury — peut-être du fond d’un cabinet avec les manuels Roret pour lunettes !. »
Cette imputation est quelquefois faite avec plus de bienveillance, mais elle n’en persiste pas moins. Par exemple :
« M. Cherbuliez devrait ne pas nous humilier si souvent par ses
expressions techniques, nous, qui l’'avouons à notre honte, n’avons lu aucun des manuels Roret. Mais M. Cherbuliez possède une science implacable ?, »
Sous une forme plus atténuée encore, le grief persiste à pointer :
« Il à prodigieusement lu el retenu. Pour dire toute ma pensée, M. Cherbuliez se souvient un peu trop; il abuse parfois de la citation et tous ses personnages ont trop de mémoire *. »
La question à laquelle ce chapitre doit tôt ou tard aboutir, n’estce pas simplement une prise de position? Cherbuliez, auteur romanesque, idéaliste, tout à fait dans la tradition de George Sand et de Georges Ühnet, avait-il le droit de sortir des généralités vaporeuses et des descriptions de la nature pittoresque reflétant les états d'âme de ses personnages, pour pénétrer dans le camp des réalistes, voire des naturalistes, ses ennemis jurés, et de vive force s'emparer de leur procédé et de leur manière ? On n’a pas manqué de faire à cet égard un parallèle et un contraste entre sa Ferme du Choquard et un des romans d’Émile Zola. Il nous paraît opportun de remettre à un subséquent chapitre l'étude de cette question. Nous avons voulu ici montrer surtout que dans son érudition comme dans son métier d'hommes de lettres, Cherbuliez avait fait preuve de sincérité, non pas encore déterminer si l’érudition a vraiment sa place dans le roman tel qu’il est conçu par les auteurs dont Cherbuliez se réclame.
1. Polybiblion, janvier-juin 1885, article par Firmin Boissin.
2. Revue Politique et Littéraire, 24 décembre 1881, article par Louis Ducros.
3. Revue politique et littéraire, 15 avril 1877. Romanciers Français Contemporains, Charles Bigot.
Cette érudition d’ailleurs est malaisément définissable. Lui étaitelle innée du fait qu’il était suisse et que ses compatriotes sont réputés, grâce à une influence germanique, posséder cette tournure d'esprit particulière? Était-elle due à ces tendances de curiosité encyclopédique qui se retrouve chez ses ascendants? Fut-elle au contraire acquise Jlaborieusement et de propos délibéré parce que Victor Cherbuliez l’avait jugée indispensable à sa profession d’écrivain? Nous ne saurions le dire avec une absolue certitude. Mais il est certain qu’elle lui était devenue propre et qu’elle s'était en quelque sorte intimement mêlée à son talent le plus authentique et le plus personnel, qu'elle constituait autant sa marque que son esprit et ses aphorismes, et que bien qu’elle puisse échapper à l'analyse, elle demeure néanmoins, prise à doses modérées, un des charmes que l’on trouve à la lecture de cet auteur. Nous croyons pouvoir affirmer qu'il n’entre pas dans cette érudition de désir de la part de Cherbuliez de se livrer au remplissage ou de sacrifier à une mode passagère.
S'ilest, en conclusion, nécessaire de fournir une justification des méthodes de notre auteur, qu’il soit permis de citer Ferdinand Brunetière soulignant l'importance de son érudition si souvent contestée :
« Aucun écrivain n’écrira l'histoire de notre temps sans en demander la chronique à Valbert, et ce ne sont pas seulement des idées qu'il lui empruntera, ce sera aussi la forme qu'li leur aura donnée. »
Le droit de colorer les faits scientifiques et de leur donner une vie lui est ainsi conféré.
T. S. Perry, auteur anglais déjà nommé, rappelle quelques lignes
de Spinoza pour les appliquer à Cherbuliez, à qui il reconnaît curiosité d’artiste et objectivité scientifique :
« Humanas actiones non ridere, non lugere, neque detestam sed intelligere, expresses the position taken by him ; but it will be noticed, this is the point of view of the scientific man rather than of the poet. Cherbuliez observes, records 2... »
4. Discours pour les obsèques de Victor Cherbuliez, le 4 juillet 1899, Fernand Brunetière.
2. Atlantic Monthly, vol. 37,876. Victor Cherbuliez by T. S. Perry.
« Cherbuliez est un de nos penseurs les plus originaux, un de nos plus fin psychologues, » nous a dit Louis Ducros ‘ ; et F. Brunetière nous affirme qu’il avait : « le sentiment profond de la complexité de la vie, le souci constant de la vérité psychologique ». Et E. Faguet dans son Discours de Réception à l’Académie, en 1901, en remplacement de Cherbuliez, c'est-à-dire plus d’un an après la mort de celui-ci, résumait en ces termes le jugement officiel sur l’évolution professionnelle du romancier psychologue : « À mesure qu'il avança, il se rapprocha insensiblement du roman purement psychologique et du roman de mœurs. C’est la marche naturelle. On commence par imaginer, on continue par observer et l'on finit par réfléchir. »
__ Qu'il ait mérité ce titre de psychologue, de cela nous ne saurions
douter. Il fit longuement son apprentissage, si l’on peut donner ce nom à l’ensemble d’études ardues qu'il entreprit dans cette branche de la philosophie. La progression de ces études, E. Montégut nous en donne l’esquisse : « Par réaction (contre l’enseignement d’un certain professeur de philosophie qui mettait trop de zèle à vouloir faire de ses élèves des disciples de Reid..), il fut amené à s’enquérir profondément de la vraie constitution de l’esprit humain et de ces méthodes innées, organiques, qui sont pour l'intelligence ce que les membres et les sens sont pour le corps et pendant deux années entières il étudia les deux mémorables descriptions qui en ont été données à un si long intervalle l’une de l’autre par Aristote et par Kant.
« Le premier lui révéla l’engrenage et le mécanisme de la pensée, le second les limites fatales et infranchissables, la nature nécessai-
4. Revue politique et liltéraire, du 24 décembre 1881 (L. Ducros). 2. Réceptions académiques. Revue des Deux Mondes, 1882(F. Brunetière). 3. Discours de Réception, 18 avril 1901 (E. Faguet).
rement « humaine » de cette pensée; c’est ainsi que d’un enseignement qui avait pour but de mater et d'enchainer la liberté de l'esprit naquit pour le jeune étudiant une nouvelle occasion d’affranchissement... À Bonn, il fut initié à la philosophie de Hegel pour laquelle il se passionna'. »
La psychologie est définie dans sa briéveté la plus simpliste :
« La partie de la philosophie qui traite de l’âme, de ses facultés et de ses opérations ». Le terme faculté date quelque peu à l'heure actuelle. Substituons-y le mot tendances. A âme, terme métaphysique, substituons esprit.
C’est dans les domaines suivants que s’exerce la psychologie, et ce sera donc dans ces domaines que nous nous efforcerons de reconstituer la Pensée de l’auteur à travers son œuvre :
Les sensations, les instincts, les émotions, sentiments et passions, la volonté, l'intelligence.
Et tout d’abord on est en droit de se demander si le roman, puisque tel était le genre que Cherbuliez avait choisi pour mener ses enquêtes, se prête aux recherches qui conviennent aux opérations de l’esprit. En somme, les êtres qui nous sont dépeints sont forcément pour ainsi dire exceptionnels. C’est la condition presque sine qua non du roman pris dans son sens le plus large. Sans cela ils ne sauraient nous intéresser et les vicissitudes et traverses par lesquelles ils passent excluent par ailleurs de leur existence le banal. Une unité ou si l’on veut un raccourci est pour eux une condition quasi indispensable. Afin que l’histoire qui nous est contée ne soit pas interminablement fastidieuse il faut que l'écrivain développe des aspects particuliers de la nature de ses personnages. Par ailleurs, il est également bon qu'ils possèdent des caractères de généralité afin que nous puissions sentir s’éveiller en nous la sympathie inhérente à toute compréhension. La philosophie moderne nous a enseigné depuis Charcot que c’est en étudiant l’anormal qu’on finit par connaître le normal. C’est en observant le non-fonctionnement d’une machine qu’on se rend compte de son fonctionnement. La loi des dépendances de Taine peut paraître à bien des égards périmée, et cependant nous ne pensons pas pour notre part qu'elle ait été jamais discréditée au point qu’on ne puisse plus s’en servir.
La Science continue à l'utiliser avec fruit et nous pouvons encore à l'heure présente constater que le roman naturaliste se maintient
1. Romans de M. Cherbuliez, Revue des Deux Mondes du 15 mai 1867 (E. Montégut).
et persiste à produire en puisant son inspiration dans la psychologie moderne laquelle est plus ‘que jamais enchaînée à la physiologie.
Le romanesque ne serre pas la vérité quotidienne d'aussi près sans doute que le réalisme à la recherche de ses tranches de vie, et l'intrigue souvent peu vraisemblable a trop l’air d'un jeu pour ne pas provoquer en nous une certaine dose d’incrédulité ; toutefois le motif humain reste et c’est en nous en fin de compte que nous sommes à même de retrouver l’écho de sa véracité.
Caractères d'exception, remarquons-le, ne sont pas nécessairement produits d’une imagination fantaisiste. La nature humaine est souvent compliquée. Tout un côté de l’âme même chez les esprits les plus positifs et les plus terre-à-terre en apparence dissimule des aspirations et des appétits désordonnés. La critique qui juge Cherbuliez devra donc lui reconnaître comme parfaitement légitime la complexité qui lui est propre et que tout naturellement il attribue à ses personnages : |
« Les personnages ; on ne les connaît jamais tout à fait. Au fond de chacun d’eux se trouve quelque contraste mystérieux. Ces personnages sont tout à la fois très faux et très vrais. C’est que l’imagination même la plus fantaisiste ne travaille que sur des éléments empruntés à la réalité*. »
Émile Faguet précise beaucoup mieux cette tendance :
« Une autre des idées générales à laquelle M. Cherbuliez a obéi presque constamment en imaginant ses récits c’est que les caractères des hommes sont toujours très complexes, et qu’il n’en est peut-être aucun où le bien et le mal ne se trouvent mêlés en quelque proportion. Il n’a pas craint de jeter un peu d’obscurité sur quelques-uns de ses meilleurs ouvrages pour que cette loi fut respectée » (et il donne comme exemples Méta Holdenis et Samuel Brohl,…. « M. Cherbuliez a été par excellence le peintre des âmes crépusculaires. Tranchons le mot : c'était un écrivain qui dédaignait d’être facile et qui ne détestait pas de jouer la difficulté. 11 fait réfléchir ?. »
Cherbuliez a fait quelque part cette observation profonde :
« Ce sont les idées vagues qui gouvernent le monde ».
Lui qui avait l'esprit si lucide, il s’est plu à aller chercher ses observations dans les zones vagues d’êtres incomplètement respon-
4, Revue politique et liltéraire du 15 avril 1876 (Ch. Bigot). 2. Discours de réception d'Emile Faguet, 18 avril 1901.
sables. Ne fut-il pas en cela novateur de nos romanciers et de nos philosophes modernes qui situent le plus souvent leur champ d'étude dans l'inconscient? En cela aussi réside son originalité manifeste de romancier de la seconde moitié du xix° siècle. Sans se préoccuper des directives venues des classeurs réalistes, ni des laboratoires naturalistes, il alla trouver dans le roman pur la vérification de ses hypothèses pressenties au cours de ses études de philosophie. Il fut peut-être un de nos romanciers-psychologues les mieux préparés, et à coup sûr un de nos premiers en date au sens moderne.
Un point fort intéressant et sur lequel nous nous proposons de revenir est celui que Philippe Godet écrivant dans la Semaine Littéraire fait ressortir :
« En tout il cherchait le fait significatif qui révèle à l’observateur le fond des âmes et le fond des choses‘. »
Cette méthode souvent employée par lui, l’est surtoutlorsqu'il s’agit d'offrir un diagnostic sur les êtres tant soit peu déséquilibrés qu'il nous décrit le plus volontiers. Plus le personnage est singulier, ou plus ses sentiments et ses passions s’exacerbent, plus ces détails, simples et revêtant parfois l'apparence de la trivialité, abondent. On dirait que Cherbuliez tente de propos délibéré de rétablir l'équilibre avec la réalité commune. En dépit de leur grandiloquence et de leurs exagéralions véhémentes ces personnages, qui se dérobent et se tordent comme des « ardents » semblent ainsi projeter une ombre plus solide qu'eux-mêmes et montrer de la sorte leurs attaches à la vie réelle.
Mais. à côté de ces personnages qui représentent ce que la nature humaine peut avoir d’excessif et de déréglé, le romancier a su également représenter les êtres qui lui plaisaient le plus, ceux en qui il aimait à s’incarner, les « raisonneurs » ou à tout le moins les gens raisonnables, qui, moyens en toutes choses, savent faire avec l'existence le compromis qu’il faut pour atteindre le bonheur par la sagesse, les intelligents pour tout dire.
Finalement il s’est attaché à créer des êtres qui sont des personnifications de ses idées les plus chères et dont le rôle est de les faire aboutir par l'action. Ce sont les volontaires.
« À travers ses images M. Cherbuliez a toujours eu deux ou trois idées dirigeantes qui ne sont pas autre chose que de très grandes vérités. Par exemple, il n’admet guère qu’un sentiment soit pure-