‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 88 sur 298 · Le Grand Œuvre, p · texte numérisé non relu

Le Grand Œuvre, p

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un élément en quelque sorte matériel, mécanique presque, qui fait de nous les esclaves et de notre hérédité et du milieu où nous sommes placés. C’est envisagée en fonction de cet élément que le psychologue est en droit de nier la liberté humaine. Mais il est un autre élément discernable à un degré marqué chez bien peu d’individus (c’est le caractère qui le décèle habituellement) et cet élément dépend surtout de notre esprit et de ses attributs. On pourrait l’appeler une sorte d'omniscience ou de sagesse innée, un besoin de réalisation d’une forme d’idéalité. La sagesse ordinaire, trop peu imaginative, trop timorée ne saurait convenir à sa définition. Mettons que ce soit le génie pris dans ses acceptions diverses. À cet aspect de la volonté on ne saurait opposer d’aussi étroites limites quant à la liberté. Cherbuliez dans ses romans a consacré maintes études à ces deux espèces de volonté, et c’est surtout par des recherches reposant sur leurs dérèglements que ses observations valent à nos yeux.

Examinons l’un et l’autre aspects. Et d'abord le côté physique :

« Ne médisons pas de nos nerfs. Selon les cas ils sont une faiblesse et ils sont une force; ils nous aident à souffrir, ils nous aident à vouloir’. » Corrélation entre l'être psychique et l’être physiologique, fréquemment observée. Combien de malades sujets à des troubles fonctionnels dont l’origine a son siège dans le domaine du sentiment, et inversement que d'états de soi-disante névrose dont on recherche les causes dans quelque crise passionnelle et qui ne sont dus qu'à un désaccord entre le système pneumogastrique et celui du grand sympathique !

L’hérédité l’emportant sur le milieu, voici ce que la psychologie moderne s’eflorce d’établir et c’est bien ce que Cherbuliez semble avoir pressenti. Si l’hérédité ne fournit pas certains facteurs primordiaux, le milieu ne parviendra jamais à suppléer à ce manque. Mais dans cet être éminemment plastique qu’est l'enfant jusqu’à l’âge de cinq ou six ans toutes les influences qui fortifieront les tendances naturelles qui existent en germe dans les « genes » du sperme et de l’ovum et qui plus tard constitueront l’intellect, le caractère et les dons de l’homme fait peuvent aider. Toutes celles qui seront contraires empêcheront sans doute que ces tendances se manifestent dans les circonstances de la vie courante. Elles reparaîtront toutefois dans les crises violentes au cours desquelles l'individu se trouve libéré des contingences et des habitudes apprises.

« Chassez le naturel, il revient au galop », telle fut la philosophie du bonhomme La Fontaine et telle est celle de Cherbuliez aussi : «Je crois, dit-il, qu'on peut agir souvent contre son caractère mais qu’il revient toujours dans les moments décisifs* .»

Ce qui, selon lui provoque le dérèglement de la volonté, c’est ce qu'il appelle les idées de traverse : « c’est de tes idées de traverse que je me défie?. » Ce sont, croit-il, des forces étrangères qui s’introduisent en nous à notre propre insu et qui paralysent en quelque sorte l’acte de volition : « Je savais aussi qu'on ne prononce pas impunément certains mots, qu'à force de les répéter, ils se traduisent en images, les images en rêveries et les rêveries en volontés, que telle grande faute n’a été commise que parce qu’on avait juré de la commettre ?. »

Chez beaucoup de gens la volonté n’est pas suffisante ; ou, comme l’a déjà dit notre philosophe, elle manque de souffle. Ils ressemblent assez à ce Prosper Randoce qui : « était incapable de ces rages de la volonté qui sont plus fortes que tous les dégoûts. . il ne valait qud par le premier jet‘. » |

La mollesse d’une existence facile, le laisser-faire et le laisseraller affaiblissent en eux cette volouté déjà débile ; la civilisation amoindrit la pratique de l’énergie : « il est possible que l’adoucissement des mœurs ait eu pour eflet d’affaiblir les volontés*. » La morale raffinée d’une société trop policée leur est également contraire : « Les scrupules énervent la volonté*. »

Ils s’en remettent aux autres du soin de vouloir pour eux et comme ce personnage du Comte Kostia ils pourraient s’écrier « Chargez-vous de vouloir pour moi, je ne réponds de rien‘! »

Comme beaucoup de malades qui finissent par aimer leur maladie, ils n’ont plus le courage de vouloir; ils préfèrent se rendre à leur faiblesse native. Ils ne veulent ni ne peuvent apparemment apprendre la seule leçon qui pourrait leur être profitable, savoir : « Que la première marque de courage qu'on puisse se donner à soi-même, c’est de se défier de sa faiblesse ®. »

. Le Roman d'une Honnéte Femme, p. 399. . Après Forlune aile, p. 54.

. Une Gageure, p. 280.

. Prosper Randoce, p. 276.

. Le Grand OEuvre, p. 250.

. Prosper Randoce, p. 348.

. Le Comte Kostia, p. 261.

. Paule Méré, p. 298.

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