‹ Victor Cherbuliez: Romancier, Publiciste, PhilosopheChapitre 96 sur 298 · LE · texte numérisé non relu

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les grandes tuent'. » Les grandes en elfet sont souvent des crises ou des accès qui ayant des répercussions sur le système l’ébranlent fortement et y laissent des traces ineffaçables.

Mais les petites passions ne sont pas toujours aussi bienfaisantes que notre auteur à bien voulu le dire. Dans Apépi, il nous parle de : « ces rides naissantes qui trahissent le travail des petites passions, ces inquiétudes de la vanité qui vieillissent les femmes avant le temps”. »

Les passions se reconnaissent par leur violence, a-t-on dit.

Elles ont encore entre elles une autre ressemblance : l’exagération. « La passion exagère toujours*. » Le passionné par nature joue donc la comédie devant lui-même.

Lorsque la vraie passion lui fait défaut, il apprend son rôle dans la vie journalière et y met tous ses petits moyens :

« Incapable de toutes passions sérieuses, les moindres bagatelles l’émeuvent jusqu à lui donner la fièvre et il débite des enfantillages avec tous les gestes de la grande passion‘. »

Les gens qui sont à la fois et réfléchis et passionnés (une combinaison qui rend très minimes leurs chances de bonheur, déclare Cherbuliez), réussiraient assez bien si les événements exigeaient d’eux de violents et de très théâtraux sacrifices, mais devant les faits de l'existence banale et routinière ils tiennent prudemment la bride à leurs passions : « Je connais des Curtius qui à la rigueur, quand on les en prie, se jettent dans un gouffre et qui ne sauteraient pas un fossé large d’un pied. Ce monde est plein de petits fossés, en revanche les gouffres sont rares°. »

El convient pour mériter la joie amère de la grande passion d’être d’une nature tant soit peu héroïque : Cherbuliez parle de ces esprits exaltés : « qui sont comme amoureux de leur malheur*. »

Devra s’accommoder des petits mouvements de l’âme celui qui sera demeuré un peu trop jeune de caractère. Voici le portrait de ce type de passionné au petit pied : « 11 a beau s’en cacher, il s’affecte profondément des petites choses et il n’a pas la faculté de vivre en détail, ce qui est le témoignage le plus assuré qu’une âme n’en a pas fini avec l’enfance. Bref il n'a pas pris son parti d’être malheureux,

. Le Roman d'une Honnéle Femme, p. 250.

. Apépi, p. 133.

. Les Inconséquences de M. Drommel, p. 214.

. Le Comte Koslia, p. 143.

. Paule Méré, p. 71.

. Olivier Maugant, p. 299.

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et si lourde que soit la croix dont sont chargées ses épaules, il se baisse pour ramasser les petites consolations, les menus plaisirs qu’il rencontre sur son chemin‘. »

La vraie nature de la passion ne se révèle pas dans les manifestations extérieures, parce que, comme nous l'avons dit, les petites affectent fréquemment l’apparence des grandes; que, par ailleurs, les grandes passions comme les grandes douleurs, sont souvent muettes et que les grandes émotions étouffent : « Quand on a trop à dire on ne dit rien”. » Elles se révèlent plutôt dans une modification, peut être profonde, de la personnalité :

« Les grandes émotions transforment les caractères”. »

Quant à leur origine ou cause, Cherbuliez estime qu’elle est bien difficile à déterminer. Faisant parler un de ses « raisonneurs », il émet l’avis que : «comme les plantes les grandes passions ont toujours de petits commencements*, » que souvent la passion naît de l'opposition vive à notre moi humilié : « qu’on s’entête, que l’orgueil se met de la partie et qu’on finit par vouloir ce qu’on n’osait pas même discuter®. » La passion ayant le caractère d’une révolte, on conçoit qu’elle ait besoin d'opposition pour croître.

L’exaltation, inévitable accompagnatrice de la passion, nous suggère la nature pathologique de celle-ci. Mais Cherbuliez ne fera pas la part si belle aux naturalistes. Pour lui, la maladie qu'est la passion ne s'accompagne pas nécessairement de troubles soit fonctionnels soit D FETE Ironiquement, il interroge :

« Mais suis-je donc en colère? Il s’est tâté le pouls, point Je sang sous les ongles : sa sagesse avait le champ libre*. »

Il fait plutôt de la passion folle un cas particulier de la maladie mentale; l’idée fixe étant son élément essentiel.

Chez tous les hommes la tendance à l’idée fixe est toujours en puissance :

« Il retrouva sous son chevet ses pensées qui l’attendaient ; elles nous attendent toujours”. »

La passion implique croyance et sans nul doute se fortifie-t-elle

. Le Comte Kostia, p.917.

. La Vocation du Comte Ghislain, p.179.

. Après Fortune Faite, p. 382.

Id p.119;

L'Aventure de Ladislas Bolski, p. 173.

. Le Roman d'une Honnéle Femme, p, 349. . L'Idée de Jean Télerol, p. 193.

par la répétition : « Les gens convaincus aiment à se répéter ! », et, en se répétant, ils se convainquent davantage, mais ce n’est certes pas là un cas de maladie.

- Le cas vraiment morbide ne se produit que lorsque l’idée fixe s'implante dans l'esprit (quand celui-ci par pénurie de pensée n’a pas appris à se renouveler) et que la passion a vainement tenté de trouver dans le cœur la consolation de sa défaite :

« J’ai assez vécu pour me convaincre que notre cœur est meilleur qu'on ne le dit, et que toutes les grandes fautes s'expliquent par quelque infirmité de l'esprit *. »

Certaines passions qui sont le partage de l’humaine nature nous agiteront sans cesse, elles nous sont en quelque sorte naturelles, et peut-être ne sera-ce pas un mal de les avoir ressenties, mais d’autres nous seront vraiment funestes : « Il est des passions innées au cœur de l’homme et qui Le troubleront toujours de leurs fureurs ; il en est d’autres qui ne sont que des maladies de l'esprit *. »

E. Faguet reconnaît en Cherbuliez un psychologue spécialiste des désordres mentaux occasionnés par la passion furieuse : « Il a bien su démêler la contagion de la folie passionnelle. Il aime à placer en présence l’un de l’autre un être humain très équilibré, très raisonnable, très sage ou qui semble l’être et un autre très nerveux, très impulsif, candidat plus ou moins déclaré aux maladies mentales. Et celui-ci après avoir étonné le premier prend peu à peu sur lui un très grand empire et ne tarde pas à le rendre assez semblable à lui-même. »

Toutefois l’homme sensé, le « héros raisonnable », ne se laisse jamais complètement gagner aux extravagances du détraqué qui lui fait pendant. Au contraire, il le conseille et quelquefois le guérit. Son principe et précepte à la fois, c’est : « Ménager de ses nerfs, voilà ce qu’il faut être à tout prix; ne pas se mettre dans un état d'esprit qui tranche trop fortement avec les réalités de la vie. A tout prix il faut éviter certains réveils*, »

Cherbuliez admet que l'être absolument et parfaitement raisonnable n’existe pas, que l’homme doit compter avec les forces incohérentes et souvent inavouables du subconscient : « Il n’est pas un excès, un désordre que le plus honnête homme du monde n’ait

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