Le Prince Vilale, p
C’est à ce moment que le dédoublement de sa personnalité assume d’abord les proportions d’un antagonisme hostile, puis le caractère d’une lutte entre l'élément charnel et Le spirituel : « Tu as atteint ce moment où l’homme se devient étranger à lui-même et se regarde comme par les yeux d’un autre, de cet « autre » mystérieux qui nous succédera au delà de la tombe, »
Cet aspect fatal de la vraie passion nous a été minutieusement décrit par Cherbuliez dans son Prince Vitale. Dans cette étude magistrale qu'il fait sur la folie présumée du Tasse, il trouve que pour les hommes vraiment grands l’aboutissement de la passion, devenue une force créatrice, est l'anéantissement par le sacrifice consenti; anéantissement soit du corps, soit de l’esprit. Ce germe de destruction qui existe au sein de toute passion est peut-être sa caractéristique la plus vraie : la passion que nous avons déjà appelée une révolte, une lutte sans merci entre l'esprit et les sens, doit entraîner l’abolition de l’un ou des autres et quelquefois se termine par la fin de tout. C’est donc lorsque la passion a atteint son paroxysme, lorsque la vie semble bouillonner en nous, que nous aspirons le plus au port : « Quand le cœur déborde de vie, il est doux de s’entretenir avec la murt*. »
Mais il existe en nous des mouvements impétueux, les « esprits animaux » du moyen âge, qu’à défaut de mieux on peut dénommer passions et qui ne sont guère que des manifestations d’un tropplein de vie qui ne demande qu’à déborder. Ce sont là des passions saines, nécessaires dérivatifs à un tempérament excessif. La colère semble, à Cherbuliez, une de ces passions utiles et même indispensables : « Je veux me fâcher », dit un de ses personnages les plus exubérants de vitalité, M" Simpson, « à chacun son hygiène*. » Quand on se sent lésé, que l’on éprouve le sentiment qu’on a été la victime d’une révoltante injustice, il suffit d’un sursaut violent d'indignation pour remettre le sang en mouvement : « Il n’est rien de tel qu’une grande colère pour vous tenir chaud *. »
Cette passion soulage parce que, grâce à elle, l'homme sous le coup de l'injustice voit venir à la rescousse le côté de son individualité qui l’ennoblit le plus à ses yeux, le côté moral : « on a beau dire, les grandes colères sont lumineuses”. »
. Le Prince Vitale, p. 350.
. Paule Méré, p. 284.
. Id., p. 44.
. Les Inconséquences de M. Drommel, p. 319.
. Apépi, p. 133.
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Ce qui plaît dans la colère c’est son caractère essentiellement positif; elle ne saurait être, si elle n’était pas un appel direct à l’action violente : « La colère, vois-tu, il n’y a que ça. C’est elle qui a fait toutes les grandes choses de l’histoire; c’est elle qui détrône les Tarquins et qui fonde les républiques... j'aime les gens qui se fâchent ‘... »
La « sainte colère », l’indignation, a fréquemment accompli ce -
miracle de redresser la conscience publique et de l’animer assez longtemps pour balayer la tyrannie. Parfois, elle seule peut servir de consolation aux heures terribles : « Il est des cas où la colère est la seule de nos passions qui nous aide à vivre”. » Mais la colère manque le plus souvent de subtilité : « les énergumènes sont des esprits courts quand ils ne sont pas des scélérats *... » « Quand on examine à distance ses colères on les trouve bêtes. »
La colère qui va puiser sa force dans la morale possède, semblet-il, un caractère tant soit peu factice, car ne pouvant vivre d’ellemême, elle a besoin de s'identifier avec quelque cause qui la grandira : « Que ne se dit-on pas pour se persuader qu’en suivant son humeur on agit par principes * » ? Et encore : « Elle avait souvent pris ses passions pour des devoirs °. »
La colère a besoin de grossir son objet pour bien l’apercevoir. Par cela même la finesse se trouve exclue de sa nature : « Quand on à des nuances dans l’esprit on hésite à se faire tuer pour quoi que ce soit. Lisez l’histoire : on n’est jamais mort que pour de grosses couleurs, pour un blanc de neige ou pourunrougeécarlate”. »
A côté de la très commune colère, il existe toutefois l’aristocratique haine. Plus vivace que la colère, elle sait durer :
« Les haines qui ne sont pas patientes... ne sont pas des haines sérieuses. »
La haine à l'encontre de la colère est une passion intelligente : « Oh! c’est une merveilleuse providence que la haine. Elle voit tout, elle songe à tout, s’avise de tout...® » : «... Elle a des yeux
Olivier Maugant, p. 127.
. La Vocation du Comte Ghislain, p. 351.
. Le Fiancé de Mademoiselle de Saint-Maur, p. 13. . Ladislas Bolski, p. 360.
. Prosper Randoce, p. 181.
. Le Secret du Précepteur, p. 316.
. Ladislas Bolski, p. 82.
. Olivier Maugant, p. 127.
. Le Comte Koslia, p. 238.