‹ Victor Considérant: Sa Vie - Ses IdéesChapitre 11 sur 47 · TRUE · texte numérisé non relu

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inscrire toutes les personnes « qui ont la volonté de concourir activement et hautement à la propagation et à la réalisation phalanstérienne ». C’est à ces mêmes bureaux que devaient être adressées toutes les communications et tous les renseignements. « Le but que tous se sont proposé sera atteint si chacun s'empresse, ainsi que nous l'invitons, d'informer le bureau central de la marche de la propagande, des chances de réalisation, et de fournir les matériaux pour l’œuvre de publicité et pour l’œuvre de fondation ».

On put croire un instant toute difliculté aplanie, mais il n’en était rien. L'organisation unitaire de l'école fut empêchée à nouveau par un groupe dissident, l’Institut sociétaire, qui comprenait Doherty, Fugère, Ordinaire, Tandonnet, et qui s’opposa nettement à toute espèce de tentative de ce genre. À la faveur de cette scission, les divergences d'idées entre Muiron et Considérant réapparurent sous forme de récriminations parfois acerbes, et de nouveau éclatèrent divisions et dissentiments entre disciples d’un même maitre.

C’est encore dans des lettres adressées à Considérant que se traduisirent ces dissensions. « Le gouvernement du mouvement social que vous avez entrepris, tel que vous le menez depuis trois ans, se réduit à ma connaissance au simple gouvernement de la fondation, de la rédaction et de la publication de La Phalange » (x). Ne sois pas

(4) Muiron à Considérant, 4 septembre 1837.

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si cassant, sois un peu pékin et cela ira mieux. Concède, concède tant que tu pourras et lâche de ne pas mépriser ceux qui n’ont pas comme toi une pure générosité. Ne sois pas si puritain; sois pur, mais n’exige pas de tout le monde cette qualité remarquable de ton organisation » (1). « Je présume que vous méritez quelques reproches... Vous ne ralliez pas les phalanstériens entre eux, comme vous êtes à même de le faire, notamment par une correspondance qui active la passion, amitié qui nous lie, en nous donnant des nouvelles les uns des autres. Vous avez raison de vouloir un pouvoir dictatorial, mais il faut une dictature amicale et paternelle ; le despotisme est mauvais » (2). « On devrait bien, lorsqu'il s’agit d'intérêts si élevés, mettre de côté tout sentiment de vanité, tout calcul d’amour-propre, d'autant plus que ces dissensions nuisent étrangement à la propagation de la doctrine. Le public ne s'explique pas si vous êtes organisés ou non; une chose le frappe, ce sont vos désunions et on s’écrie : comment, ces gens ne peuvent pas s'entendre entre eux, et ils veulent établir une harmonie générale de la Société. Certainement, pour arriver à une organisation prompte, il faut concentrer toutes les forces, et au lieu d’agir partiellement, on doit s’en tenir à une seule direction, à une direction intelligente » (3).

(4) Muiron à Considérant, 5 novembre 1837.

(2) Le Moyne à Considérant, 16 septembre 1837. (3) Benoit à Considérant, 10 septembre 1837,

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Parfois, la polémique prenait un ton mordant et même comique : Daurio, un fouriériste des environs de Toulouse, prétendit lui aussi se soustraire à l’autorité du comité directeur de Paris; cet hérétique ne garda aucun ménagement pour Considérant qu'il représenta comme le tyran, le Borgia, l'omnivore du fouriérisme. «Je ferai acte de contre-pivot et de contre-chef, lui disait-il, je vous livrerai aux flammes de l’opinion, au démon de la critique; je vous attacherai au poteau de l'absurde, je vous broyerai dans votre aire, ne vous laissant d'autre issue que la vraie organisation des initiés. Résistez, mes attaques modifieront votre groupe. Je vous créerai quatre contrepoids dans la doctrine de Fourier, dans l'opinion, en m'alliant avec les socialistes et en soulevant tous les initiés qui murmurent : frère, il faut mourir ou se convertir, se convertir ou mourir il faut » (1). « En vrai disciple de l'harmonie et de l'association du principe matériel et spirituel, il avait, grâce à une providence qui ne s'était pas manifestée par de simples paroles, pourvu au minimum matériel et, le nez braqué sur le pot-aufeu familial, il devait arriver plus tard au maximum proportionnel en plaçant le casque-mêche de l'hyménée sur le front que couvrait le casque de Mars » (2). « La constitution de ce groupe est

(4) Daurio, Observations critiques sur les principes organiques de la doctrine de Fourier et sur la marche des prineipauæ disciples de son école, p. 88.

(2) Daurio, id., p. 172, à propos du mariage de Considérant.

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très curieuse en ce que ce ne sont pas des membres d’un même corps, mais des meubles et vêtements à l'usage du luxe spirituel du chef; c’est le servilisme systématisé, organisé dans l’ordre intellectuel; c'est ainsi qu'Amédée Paget sert de bonnet de coton, Cantagrel de fou à sa majesté ; Madame... de marmite, B..….. de vide-poche, Daly le dessinateur d’ombres chinoises, Dulary de porte-bannière, Pellarin de clysoir, vous, Muiron, d’eunuque gardien du sérail de l’orthodoxie, celui-ci de pantoufles, celui-là de porte-coton » (1).

Mais la mort de Fourier allait faire cesser ces querelles intestines et donner à Victor Considérant le rôle de chef d'école,

La mort de Fourier fait de Considérant le chef de l'école phalanstérienne.

Cependant, le public des journaux et des revues commençait à s'intéresser à la nouvelle doctrine ; l'opinion publique, d’abord très réservée et presque indifférente, ensuite nettement défavorable et même hostile à Fourier (2), se fit plus bienveillante ; des

(1) Daurio, id., p. 194, sur le groupe des amis et partisans de Considérant.

(2) Considérant à Fourier, 1836 : « Voici la Gazette qui con- « tiuue son commerce de calomnie ; il est très heureux qu’elle « agisse ainsi, car elle fait faire cause commune au gouverne-

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articles admiratifs et enthousiastes parurent dans le Siècle et dans le Temps. Hélas! la renommée venait trop tard à Fourier pour qu'il pût en jouir ; sa santé déclinait depuis 1835; dans l'hiver de 1836 à 1837, son état s’aggrava, il dut garder la chambre et même le lit. Sa concierge, Mme Delahaye, allait d'heure en heure, depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit, s'inquiéter de ses besoins. « Je n’ai pas besoin d’être veillé, disait-il, j'aime à être seul; je ne veux pas donner de la peine pour moi. » Le 10 octobre 1837, au matin, on le trouva mort, vêtu de sa redingote, agenouillé et appuyé au bord de son lit; ce fut Considérant qui lui ferma les yeux. Ses obsèques eurent lieu le 11 octobre, à l’église des Petits-Pères, et son corps inhumé provisoirement au cimetière Montmartre, dans un cimetière de cette civilisation qu’il voulait détruire, en attendant le moment où il devait être transporté dans la capitale du globe ei déposé dans un monument qui aurait surpassé en splendeur tous les monuments de la terre. Sur la tombe du maître, Considérant prononça, devant une foule émue et recueillie, composée en majeure partie d'artistes et d’hommes de lettres, un discours remarquable qui embrassait l'œuvre et la vie

« ment et à nous et partage entre lui et nous ses violences... « Remercions Dieu de ce que les ennemis nous fournissent des « armes pour se faire battre. Voici la Gazette qui va fonder la « grande publicité de vos livres et de vos idées. Il faudra bien « maintenant que le gouvernement y prenne garde. »

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du grand homme et qui produisit sur l'assemblée une impression profonde.

Fourier avait vécu pauvre; il mourut dans la misère, Cette fin si triste a été celle de beaucoup de grands hommes qui, à un titre quelconque, ont contribué au progrès de la civilisation : Homère et Milton moururent aveugles ; le Tasse, après une vie errante, fut atteint de folie et enfermé; les dernières années de Christophe Colomb et de Képler s'écoulèrent dans la gêne et la tristesse ; Corneille, à son lit de mort, manquait du nécessaire.

La mort de Fourier produisit un certain émoi dans l’école, bien qu'il ne se mélât guère à ses travaux et à ses débats. Les fouriéristes épars en province se réunirent naturellement autour de Considérant, qui fut, à partir de cette époque, leur chef incontesté et universellement reconnu ; c’est à lui que la direction de la nouvelle église fut définitivement confiée. Tout le monde fondait alors sur lui les plus grandes espérances. « Désormais, lui écrivait Pouliquen le 22 octobre 1837, c'est sur vous que reposent toutes nos espérances ; nous ne connaissons personne qui donne autant de garanties à notre cause, qui réunisse à des talents aussi distingués un zèle et un dévouement aussi absolus et à qui la première place fut plus justement acquise. De notre côté, nous vous assurons notre concours dévoué pour tout ce que vous entreprendrez pour le succès de la cause de la théorie sociétaire. » De même Benoit lui écrivait,

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le 10 décembre 1837 : « Vous voilà donc appelé à prendre l'héritage de Fourier. C’est à vous à con-

ünuer la grande œuvre du maitre; il vous faut

charger la lourde croix sur vos épaules et la porter à travers notre civilisation égoïste jusqu’au Phalanstère, où vous déposerez les cendres du grand homme ! Ainsi le but de votre destinée est fixé, fixé bien irrévocablement ; toute autre carrière vous est à présent impossible ; vous devez vous dévouer au succès de la doctrine ; vous en avez, aux yeux de vos partisans, aux yeux du monde, toute la responsabilité (r). »

Tout un cénacle de jeunes gens, admirateurs enthousiastes du généreux utopiste, se groupa autour de Considérant : Victor Meunier, Barral, Cantagrel, Laverdant, César Daly, qui tous s’obstinèrent dans la même réverie phalanstérienne (2). Cependant, quelques ultra-fouriéristes eussent

(1) « Mais vous n’aviez pas attendu la mort de Fourier pour « faire le sacrifice de votre avenir ; depuis longtemps vous par- « tagiez son dévouement, vous le souteniez de votre amour et

« de votre talent. Etat, fortune, ambition, vous avez tout laissé :

« pour venir prendre la plus grande part du fardeau ; aussi « vous êtes à la hauteur de votre mission, et quelle mission, « grand Dieu! En est-il de plus belle et de plus sainte! On « pourrait dire aussi : En est-il de plus difficile et de plus « pénible. » (Benoit à Considérant, 10 décembre 1837.)

(2) « A l'appel entrainant et sympathique de Victor Considé- « rant, le centre arbora le drapeau exclusif de la réalisation « sociétaire. L'idéal était magnifique, éblouissant ; il exalta les « dévouements jusqu'aux sacrifices les plus touchants, mais il resta parfaitement insaisissable dans le ciel des imagina- « tions sans jamais se rapprocher de la terre des réalités. » Do Au Docteur Pellarin, p. 213.)

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