‹ Victor Considérant: Sa Vie - Ses IdéesChapitre 20 sur 47 · ES NE · texte numérisé non relu

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omnes fratres estis, ul omnes unum sint, et à parür du tome IT, n° 23 : «unité sociale, religieuse et politique ». En même temps paraissait un important manifeste politique et social qui sera analysé ultérieurement, dans lequel Considérant définissait la politique qui allait être suivie. Dans l'appel aux lecteurs de La Phalange précité, il exposait que les conditions réelles de la vie politique et intellectuelle contemporaine devaient servir de base au programme du journal, qui serait ainsi considérablement élargi : @ Il faut prouver à nos amis que nous pouvons tirer de la conception sociétaire une politique intérieure et extérieure, une économie sociale et une critique littéraire, artistique, scientifique et philosophique, applicable aux faits présents, aux questions actuelles, au mouvement contemporain; ces conditions sont absolument nécessaires pour faire mordre à nos idées les intelligences ambiantes, en les attirant peu à peu du terrain de l'actualité où elles se tiennent, sur te terrain spécial de notre théorie organique où la plupart refusent de sauter d’un seul bond... Le journal ne sera pas écrit d’un style intelligible seulement aux initiés d’une école, il sera accessible à toutes les intelligences ; on se tromperait en le prenant pour l'expression étroite d’une petite secte; il ne peut être, au contraire, que l'expression la plus large des grands principes d'humanité, de liberté, de paix, d’organisation et d'association qui conviennent aux intérêts les plus réels du présent et de l'avenir » (page 14).

La doctrine pure n’eut, dans le nouveau journal, qu'une place assez restreinte, ce qui s’explique par ce fait qu’il comptait parmi ses lecteurs et ses abonnés beaucoup de personnes non fouriéristes. Le journal Le Globe ayant reproché aux rédacteurs de Za Démocratie pacifique leur bizarrerie et même leur immoralité, ceux-ci se justifièrent de ces accusations en répondant que, loin d’aliéner leur indépendance de vue, ils n’entendaient prendre dans les œuvres de Fourier que ce qu'ils jugeaient utile.

La Démocratie pacifique fut surtout un instrument d’action, une arme de polémiques politiques, dont son directeur se servit pour solutionner, conformément aux principes sociétaires, les plus grandes questions de l’époque. Le programme politique qui allait être suivi était fort simple; il consistait à répandre dans tous les milieux et dans tous les pays l’idée de démocratie si féconde en résultats heureux et à provoquer ainsi les réformes dictées par le salut commun.

Tout d’abord, Considérant soutint une politique ardente en faveur de la Pologne retombée, après la chute de Napoléon, sous le joug des trois grands états absolutistes de l'Orient, la Prusse, l'Autriche et la Russie, et abandonnée par la France. Ses articles enthousiastes contribuèrent beaucoup à faire revivre dans le cœur des Polonais le souvenir de l'indépendance nationale, déjà ravivé par les chants des poètes et par l’ensei-

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gnement des universités (1). La question irlandaise lui fournit aussi l'occasion de soutenir généreusement la cause des faibles et des opprimés. Les Irlandais, de race celtique et de religion catholique, avaienñt été subjugués par les anglosaxons, protestants ; leur condition était celle de vaincus. Ils n'étaient que les fermiers de leurs terres dont les propriétaires, les Landlords, descendants des anciens conquérants protestants, tiraient d'énormes redevances. Ils avaient perdu leur autonomie politique depuis la suppression du parlement irlandais et son incorporation au parlement britannique. Les catholiques irlandais ne pouvaient pas entrer dans le parlement britannique, ni exercer les emplois publics. De plus, la condition du peuple irlandais était affreuse, par suite de la lourdeur des impôts et du prix des fermages, de l’absence d'industrie, de l’accroissement trop rapide de la population. Considérant, dans des articles émus, traçait un tableau saisissant de toutes les misères de cette Irlande qui a le droit de s’appartenir, d’être catholique, et qui « fait partie de l’empire britannique au même litre que la Grèce faisait partie de l’empire ottoman » (2).

Avec les autres sectes socialistes et commu-

(4) Sursum corda, « La Démocratique pacifique », t. 6, n° 70.

« Seul moyen de salut de la cause polonaise », id., t. 6, n° 75.

(2) « Pourquoi nous défendons l'Irlande et O'Connel », id., t. 1, n°° 84 et 87.

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nistes, Considérant soutient des polémiques : il

prend à parti Cabet en particulier. Il démontre que

toutes les doctrines socialistes ont une base commune, l'insuffisance actuelle des richesses produites par l’activité humaine et l'injustice de leur répartition. Mais, tandis que la théorie sociétaire prétend universaliser la propriété en la socialisant, le communisme veut lPabolir. Or, le droit de propriété est une condition essentielle de toute association, surtout lorsqu'elle est basée sur le principe de la liberté; et ce droit a pour condition nécessaire celle d’en retirer un avantage individuel, sinon il seraitillusoire. &1Il faut, disait Considérant, composer la propriété collective non par la promiscuité et la communauté égalitaire, confuse et barbare, mais par l’association hiérarchique, volontaire et savamment combinée de toutes les propriétés individuelles » (1).

Proudhon lui non plus ne fut pas épargné par l'humeur caustique et railleuse de Considérant qui l’accusa de « zoïlisme audacieux, cette triste maladie de l'esprit qui a donné à presque tous les écrits sortis de la plume du citoyen Proudhon cette odeur de haine et cette couleur fauve qui les caractérisent... Vous n'avez rien de sérieux à vous, pas une miette d'idée » (2). Proudhon était

(1) « Pour en finir avec M. Cabet », La Démocratie pacifique, t. 5, n° 135.

(2) « Pour en fimir avec M. Proudhon », id., t. 13, n° 41.

Proudhon s'était trouvé au lycée de Besançon en même temps que Considérant. Mais il disait, le 3 mars 1842 /Correspondance, L. 2, p. 23) n'avoir jamais eu aucune relation avec lui.

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alors la personnification vivante du socialisme ; son journal Le Peuple obtenait un succès croissant dans la classe ouvrière; la bourgeoisie, quoiqu’un peu effrayée par les prédictions de cet esprit fanlasque et étrange, le lisait cependant, attirée à la fois par le talent de l’auteur et par le scandale soulevé par cet homme qui prêchait l’émancipation de l'individu vis-à-vis du gouvernement,

De toutes ces polémiques ne résultait le plus souvent qu'un bien faible contingent d'idées et d'aperçus originaux. Cependant, il semble que Considérant ait retiré de ses discussions avec Proudhon une attention pleine de bienveillance pour toutes les questions de crédit, puisqu'il souscrivit pour la banque d’échange, mais sans accepter pour autant les principes sur lesquels elle reposait. D'ailleurs, bien qu'il niât avoir adhéré au projet de banque du peuple, il se déclarait prêt à l’examiner : & À priori, disait-il, je n’attribuc à aucune combinaison de crédit la puissance de résoudre le problème social, mais je n’en regarde pas moins la question du crédit comme la plus urgente aujourd’hui » (1).

La Démocraïüie pacifique étudiait certaines réformes plus immédiatement réalisables. Elle contenait une série de projets sur les chemins de fer, les caisses d'épargne, les octrois, la réforme de l’édilité parisienne ; elle conseillait la conquête de Madagascar et préconisait le système colonial de

(1} « Réclamation communiste », La Démocratie pacifique, t. 11, n° 153.

Louis XIV. Certaines réformes étaient jugées dès aujourd'hui applicables : reconnaître le droit au travail, faciliter ia création d'institutions de crédit et d'association entre les travailleurs; assurer à l'enfance l'instruction, à la vieillesse protection et assistance; reconnaître l'égalité civile de l’homme et de la femme, car le socialiste est volontiers féministe.

Grâce à un concours de circonstances que nous rappellerons en temps utile (chapitre 3, section 2), Victor Considérant, malgré ses convictions antirévolutionnaires, fut amené peu à peu à combattre le gouvernement et songea même à le renverser : cette tendance est nettement accusée dans La Démocratie pacifique au moment de la tourmente de 48; la critique du régime gouvernemental, d’abord bienveillante, se fit plus pressante et bientôt ce fut par des menaces que se traduisit son hostilité. Dans un article resté célèbre, relevant tous les scandales publics ct privés des années précédentes, et notamment la corruption de Teste, ce ministre de la justice, puis des travaux publics, sous Louis-Philippe, condamné pour concussion par la Chambre des pairs, elle en rend le gouvernement responsable et le montre, cramponné au pouvoir et entraînant dans sa chule prochaine la société française tout entière. Les magistrats du parquet, justement émus par Ie retentissement de cet article, intentèrent des poursuites contre le journal ; l'accusation reprochait à La Démocratie pacifique d’avoir cherché à trou-

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bler la paix publique en excitant les citoyens à la haïne et au mépris du gouvernement. Traduite de ce chef devant la cour d'assises de la Seine présidée par M. d'Esparbès, La Démocratie pacifique fut acquittée après une vibrante plaidoirie de Me Dain, son défenseur, « Saisissez-nous encore s'il vous convient, nous persistons dans les conclusions de notre article saisi et nous vous répétons : retirez-vous aujourd'hui si vous ne voulez pas exposer avec vous la société, la couronne et la France » (1).

Dès le 25 février 1848, La Démocratie pacifique fit adhésion à la république; son second numéro du 25, qui parut à sept heures du soir, publia son premier programme républicain : € La république de 389 a détruit l’ordre ancien, la république de 48 doit constituer un ordre nouveau. La réforme sociale est le but, la république est le moyen. Tous les socialistes sont républicains, tous les républicains sont socialistes. » Dans une édition spéciale publiée à une heure du matin, Considérant faisait appel aux socialistes de toutes les écoles pour mettre à exécution son programme de réformes sociales : « La Démocratie pacifique à été jusqu’à ce jour l'organe du mouvement phalanstérien.

Dans ce moment de conciliation générale, d’élan universel, elle élève son drapeau et l'offre comme centre de ralliement à tous les socialistes ».

La Démocratie pacifique fit toutes les campagnes

(1) « Oui, vous êtes responsable », La Démocratie pacifique, t 9, n° 47.

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démocratiques et socialistes de 49; l'élection de Louis-Napoléon à la présidence de la république, puis les événements de juin, fournirent à Considérant l’occasion de développer longuement ses idées sur la politique intérieure et extérieure d'alors. Il fit paraître successivement plusieurs articles dans lesquels il commentait les faits de l’époque et desquels se dégageait cette conclusion que les événements de la vie des peuples sont liés par un enchaînement et dépendent de causes dont la recherche appartient à la philosophie de lhistoire (1).

Au lendemain du 15 juin, La Démocratie pacifique cessa de paraître, après avoir vu ses bureaux et son matériel saccagés par les émeutiers; il est vrai qu’elle devait renaître un peu plus tard, mais pour peu de temps. Le 28 octobre 1849, Considérant abandonna définitivement la gérance de La Démocratie pacifique qui conservait le même programme : « Notre but est toujours le même, c’est la transformation de la société de haines, de mensonges, d’iniquités et de misères où

(1) « Folie et vertige » (contre le rapport de Bauchard sur l'insurrection de Juin), La Démocratie pacifique, t. 11, n° 109.

« Responsabilité des socialistes dans les événements de Auin 01,00 LIRE?

« L'Assemblée nationale et la République sociale », id., t. 12, n° 167.

« Position faite au parti démocratique par l'élection de Louis Bonaparte », id., t. 12, n° 337.

« Ce que l’on prépare » (le coup d'Etat), id., t. 43, n° 140.

« Alerte! Danger d'une guerre des puissaaces absolutistes coalisées contre la France », id., t. 15, n° 50.

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nous vivons en une société de concorde, de vérité. de justice et de richesse, c’est la réalisation du bonheur sur la terre, la découverte du reyaume de Dieu promis à ceux qui le chercheront » (1). Il y publia un dernier article doctrinal : « La délégation est une impudente moquerie, c'est-à-dire un attentat à la souveraineté du peuple, c'est-àdire sa négation, plus une hypocrisie... Si le peuple délègue sa souveraineté, il l’abdique » (2). Enfin livrée aux rancunes du pouvoir, discréditée dans l'opinion par de nombreux procès, accablée sous le poids de lourdes amendes, La Démocratie pacifique cessa de paraitre; son dernier numéro est du 30 novembre 1851.

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