PREMIÈRE CAMPAGNE
Les livres diffus et compendieux de Fourier eurent peu de lecteurs en dehors de ses disciples ; en vain allait-il frapper à toutes les portes : à celle des libraires pour qu'ils proposent ses œu-
(1, La Démocratie pacifique, t. 16, n° 1 (4 août 1850). (2) « La solution, c'est le gouvernement direct du peuple par lui-même », id., t. 16, n° 16.
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vres au publie, à celle des personnes de marque pour qu’elles les patronnent. Toutes restaient eloses ; les premiers, assurés de la mévente, refusaient de s’encombrer inutilement; les autres regardaient l’auteur avec étonnement, comme un homme dont la raison est légèrement altérée. Si donc cet esprit chagrin qu'était Fourier n'avait pas rencontré pour propager ses idées un homme d’ardente exécution, qui apportait à la défense de sa cause le charme de la jeunesse joint à un inaltérable dévouement, le fouriérisme aurait été frappé d’une stérilité complète et les destinées de l’école sociétaire eussent été peu brillantes. La vogue et le succès vinrent aussi à la doctrine phalanstérienne de la disposition des esprits créée par le saint-simonisme, car le système de Fourier, formulé sous le premier empire, était comparable à ces systèmes utopiques si fréquents dans les siècles précédents et ne paraissait pas devoir avoir plus de succès.
C’est à Metz que commence l’œuvre de propagande individuelle de Victor Considérant : le bruit se répandit parmi les habitants de la ville de la présence à l’école d'application du génie militaire d’un jeune homme intelligent et travailleur qui professail les idées de Fourier. Intrigués par ce singulier mouvement d'esprit, ils s’y intéressent à leur tour et expriment le désir d'entendre le néophyte : avec l’autorisation de ses chefs, Considérant fait à la mairie une conférence publique sur la doctrine; les auditeurs furent charmés par
sa sincérité et sa bonne grâce, et plusieurs vou-
lurent connaître les ouvrages du maître avec lequel Considérant était alors en communication étroite (1). Il lui demandait dans ses lettres des éclaireissements et des compléments d'explication
sur certains détails d'administration sociétaire ; il
faisait dépendre de renseignements supplémen-
(1) Considérant à Fourier, 27 septembre 1831 : « Nos affaires sont en très bon train ; on vous comprend ici et votre nom se prononce avec admiration. J'ai eu déjà cinq réunions et nous ne pouvons plus que marcher en nous étendant et faisant des conquêtes journalières. »
Considérant à Fourier, 7 décembre 1831 : « Le moment est favorable, car on est mécontent des saint-simoniens et fort mécontent de ce qui existe. KEnvironné que je suis d'une foule de camarades de mon âge, vous concevez bien qu'ils ne sont pas là sans connaître au moins de nom votre affaire ; ce serait bien merveille autrement, puisque mon nom de guerre (car nous avons chacun le nôtre) est Phalanstère. Bon nombre d'entre eux sont décidés à étudier sérieusement votre découverte ; il est résolu que nous allons avoir chez moi des conférences suivies, deux fois par Semaine, pour l'étude et le développement du système... Je considère l'affaire que je commence ici comme très importante, car si je réussis auprès de quinze de ces camarades, le reste sera vite entrainé, et, l’année prochaine, ces officiers dispersés sur tous les points de la France serviront notre cause en répandant votre science. »
Considérant à Fourier, 5 janvier 1832 : « Je suis plein d’espérance et de dévouement, et ma vie sera bien remplie si, pour le bonheur de l’humanité, je contribue à placer votre nom plus haut que toutes les gloires de la terre... L'apathie est notre plus cruelle ennemie, l’apathie et aussi l’amour-propre et la routine des faux savants. Mais, somme toute, chacun souhaite que nous ayons raison, chacun désire l'essai, tandis qu'on réprouve et bafoue le saint-simonisme. »
Eu
taires la conquête de 5o ou 60 jeunes hommes peut-être (1).
Devant le succès obtenu par sa première exposition à Metz, il décida de pousser les choses plus loin et il organisa en ville une série de leçons publiques doctrinales toutes très suivies (2). Puis, conférencier infaligable, il partit en tournée et, au cours de l’année 1833, il prit successivement la parole à Houdan, Besançon, Orléans, Montargis (3). La conférence qui obtint peut-être le plus grand succès fut celle qui eut lieu à Lyon en septembre 1833, au palais Saint-Pierre, salle de la Bourse ; là une foule énorme se pressait pour entendre le propagandiste passionné de la théorie sociétaire, dont la renommée allait grandissant ; la verve intarissable, Ja chaleur et l'élan de l’orateur lui valurent des acclamations enthousiastes. L'année
(1) Considérant à Fourier, 7 septembre 1831 : « Je voudrais « que vous m'indiquassiez combien de spécialités, combien de « hérarchies particulières présenterait un groupe en général. « Puis, dites-moi, je vous prie, ensuite, s’il y aura un chef pour « le centre et un chef pour chaque aile de série, et comment ils « seront nommés. Comment nommera-t-on un chef de deux « séries, de dix séries ? »
(2) Considérant à Lechevalier, 30 juin 1832 : « Les choses « vont parfaitement bien ici; je ferai uue séance publique sur « l’opération industrielle et les bénéfices. »
(3) Madaule à Fourier, 1* octobre 1833 : « Le camarade Con- « sidérant se trouve ici depuis deux jours ; il est installé chez « la baronne à Montargis, où il va faire ce soir une séance. « S'il veut rester assez longtemps, il trouvera assez d'individus « qui formeront chez la baronne un centre phalanstérien, lequel « pourra prendre du développement avec l'étude et se relier « plus tard avec la masse des autres. »