LA RÉVOLUTION DE
Dès l'origine, le gouvernement de Louis-Philippe eut pour adversaires trois partis qui, au nom de principes divers, contestaient sa légitimité : les légitimistes, les bonapartistes et les républicains. Aux yeux des légitimistes ou carlistes, le trône de France avait été usurpé au détriment du duc de Bordeaux en faveur duquel Charles X avait abdiqué. Les bonapartistes rêvaient la restauration de l’Empire sanctionné par le suffrage populaire ; leur chef était le duc de Reichstadt, fils de Napoléon et de Marie-Louise, qui vivait à Vienne, à la cour de son grand-père l’empereur François. Enfin les républicains prétendaient que la monarchie de Louis-Philippe était dépourvue de tout fondement légal parce que les députés réunis au Palais-Bourbon n'avaient aucun mandat pour statuer sur la forme du gouvernement ; d’après eux
une consultation de la volonté nationale aurait abouti à la proclamation de la République. De fait, une équivoque fondamentale planait sur la monarchie de juillet; elle n’était, en somme, qu’un compromis mal déguisé entre le principe de l’hérédité monarchique et le principe de la souveraineté du peuple ; elle n'avait pour elle ni le droit héréditaire ni le droit populaire.
Les républicains trouvaient des auxiliaires puissants parmi les socialistes dont les idées devaient exercer une grande influence sur les doctrines politiques et sociales de ce parti. Le socialisme agitait de plus en plus les esprits des ouvriers des villes et d’une partie de la jeunesse bourgeoise, avec des idées et des formules diverses, mais visant toutes à renouveler non pas seulement la forme politique, mais le fond même de la société. Cependant, avant l'apparition de Louis Blanc, le socialisme n'avait aucun caractère politique, il n'était pas un parti. Aucun de ses représentants ne songeait à la république qu’ils regardaient comme-le pire de tous les maux ; ils acceptaient jusqu'à un certain point la société actuelle, voyant dans la bourgeoisie et l’industrie les moyens qui devaient conduire à l'application de leurs théories ; leurs maîtres, Saint-Simon et Fourier, avaient toujours manifesté pour la révolution française une vive aversion ; chez Fourier, le socialisme n'avait été d’abord qu’une conception antirévolutionnaire et antianarchique ; il avait à
cela une raison personnelle, c’est qu’il avait été
incarcéré pendant la Terreur. Louis Blanc comprit bien vite le parti qu'on pouvait tirer des doctrines socialistes ; il transforma en guerriers ces philosophes et les plaça sous la protection du drapeau rouge; dès lors, le socialisme théorique et contemplatif de La Démocratie pacifique allait devenir pratique et révolutionnaire, et chez Victor Considérant, le réformateur social, à qui toutes ‘les formes de gouvernement étaient jadis indifférentes, allait s’eflacer pendant un temps devant l’homme politique qui ne rêve rien moins que l'établissement de la république universelle et la disparition de toutes les monarchies, Voyons comment.
La dynastie qu'un élan du pays avait portée au pouvoir en 1830, avait employé, aussi bien au dedans qu’au dehors, des procédés de gouvernement parfois peu compatibles avec la dignité et la fierté nationales ; les mesures rectrictives et les erreurs du roi Louis-Philippe et de ses ministres étaient telles que la déception avait bientôt suivi l’enthousiame et ensuite un découragement profond; le refus d'accorder une équitable satisfaction aux réclamations modérées de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière avait provoqué partout une sorte de malaise qui se traduisait par une vague inquiétude. Aussi la nation allait se séparant de plus en plus de la dynastie, les idées de rénovation sociale pénétraient peu à peu dans tous les milieux, chacun sentait que la France allait traverser une crise.
Buchez, dans son Qintroduction à la science de l'histoire », abandonnait l'école de Saint-Simon et ses papes pour revenir au catholicisme orthodoxe et prétendait restaurer les premières communautés chrétiennes. Pierre Leroux, représentant le socialisme mystique, annonçait la religion de l'humanité et la propageait dans la /?eoue indépendante. Louis Blanc réclamait l’absolutisme de l’état populaire ayant le monopole du commerce et de l’industrie et assurant aux travailleurs un sort convenable. Les esprit religieux eux-mémes, pourtant si attachés à la tradition, se laissaient à leur tour entraîner : Lamennais, après avoir été Papologiste excessif du principe théocratique, devenait l’apôtre fougueux des doctrines révolutionnaires, et le journal l'Avenir demandait la substitution du peuple à l'Etat dans la présentation des évêques à la nomination pontificale.
Ainsi une formidable puissance se constituait pour soutenir les revendications populaires. Mais au milieu de ce mouvement incohérent d'idées et de cette anarchie des esprits, il était possible de distinguer pourtant deux courants, l’un se rattachant à la liberté individuelle, l’autre à l'organisation sociale elle-même. Considérant, qui suit de près ce mouvement, y voit le triomphe prochain de la doctrine sociétaire ; seule, en effet, elle peut améliorer la situation, car seule elle résout le grand problème, la coexistence de la liberté individuelle la plus étendue avec l’organisation sociale la plus parfaite. Ainsi, bien qu'ayant des
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instincts essentiellement pacifiques, Victor Considérant, qui avait commencé à dédier ses œuvres à Louis-Philippe, allait devenir un homme d’opposition et allait même s’insurger contre un gouvernement qu'il n'avait pas réussi à convaincre.
La révolution de 18/8 allait, en eflet, donner aux chefs des écoles socialistes un rôle politique. Celui de Considérant avait commencé en 1843:
bien qu'il ait toujours subordonné la question politique à la question sociale, il s'était présenté au conseil général de la Seine dans le 10° arrondissement de Paris et avait été élu par 643 voix sur 2051 inscrits et 1264 votants. Ce premier succès avait provoqué chez les phalanstériens un enthousiasme indescriptible (1); ils crurent que l’école était désormais une véritable puissance avec laquelle les pouvoirs et le monde allaient
(1) Leclaire à Considérant, 29 novembre 1843 : « En appre- « nant ce matin, votre nomination au conseil général, j'éprouve, « monsieur, une joie si grande qu'il m’est impossible de ne « pas vous l’exprimer. Ce n’est point votre dernière victoire ; « d’autres vous attendent, vous les remporterez toutes. Pour y « parvenir, vous n'avez besoin que d’une bonne santé; Dieu « vous la donnera, car il vous a choisi pour faire triompher la « vérité Sur terre, »
Peaulejeune à Considérant, 7 décembre 1843 : « Pour vous, « pour moi et pour tous, je l’espère, cette nomination est le « gage, la véritable manifestation d’un progrès dans l'esprit « public, progrès qui doit porter ses fruits destinés aux géné- « rations qui nous suivent. »
J. Benoit à Considérant, 9 décembre 1843 : « Grande victoire « a été remportée par notre belle et noble cause; c’est un pas « immense dans l'opinion publique que cette adhésion tacite de « 5 à 600 électeurs aux idées dont tu es le plus zélé et le plus habile propagateur. »
avoir à compter. C'était là, pour Considérant. une occasion unique de développer publiquement ses idées, mais en les adaptant cette fois aux nécessités actuelles de la vie active du pays. Il déposa un projet d'assistance aux vieillards, proposa la fondation d’un asile rural pour les enfants trouvés où abandonnés ; il présenta un long rapport relatif aux chemins de fer dont il avait compris le but politique et social (1). Le 31 mai 1844, le conseil général décida, conformément à son rapport, l’établissement d’une gare entre la Seine et le faubourg Saint-Antoine; mais malgré son opposition, il adopta le tracé de la vallée de la Marne pour la ligne Paris-Strasbourg.
Mais son titre de conseiller général ne lui suftisait pas, et ses amis le poussaient à aller de l'avant (2). Cédant à leurs instances il se présenta en 1845 aux élections législatives dans le 9° arrondissement de Paris, sollicitant surtout les suffrages de la bourgeoisie libérale, Dans sa profession
(4) « La première fonction, soit en importance, soit dans « l’ordre des applications qu’il est permis de lui concevoir, est « incontestablement celle qui consiste à relier étroitement « entre eux les peuples civilisés, à jeter sur le sol de l'Europe « en tous sens des ramifications commerciales, des entrecroi- « sements d'intérêts, des échanges d'idées et de sympathies. « telles que les guerres et cenflagrations deviennent de plus en « plus difficiles et que les nations naguère encore hostiles, « liées bientôt par le réseau continental, ne soient plus désor- « mais que comme les provinces unies d'une grande confédéra- « tion européenne. » (Rapport fait au conseil municipal de Paris sur le tracé de Paris à Strasbourg, 1844.)
(2) Ordinaire à Considérant, 21 janvier 1844 : « Il est impos- « sible que tu n’arrives pas prochainement à la députation. »
de foi, il se déclarait partisan « des grands principes d’ordre, de justice, de liberté, de dignité que la France a promulgués en 89 ». La question industrielle entrait pour une large part dans son programme : « Je voudrais qu'il me fût permis de vous dire que mes études ont particulièrement porté sur les questions économiques et industrielles dont les Chambres seront de plus en plus fréquemment saisies désormais, les chemins de fer, les besoins du roulage, la navigation des fleuves, les vins, etc. » Sur 581 suffrages, Locquet, maire du 9° arrondissement, obtint 301 voix, M. de Sivry 235, Considérant 34, divers 11. La Démocratie pacifique attribua cet échec de Considérant à son refus de donner sa démission de conseiller général au cas où il aurait été élu député. |
Il se présenta l’année suivante dans l’arrondissement de Montargis et n’obtint pas plus de succès ; 11 n'eut pour lui que 91 voix sur 419 votants; il expliqua ce nouvel échec par une cabale qui aurait été dirigée contre lui dans le but de défigurer ses idées aux yeux des électeurs. De nouveau candidat dans le même arrondissement en 1843, il développa son programme d'opposition au banquet réformiste de Montargis, présidé par Odilon Barrot, à l'issue duquel il porte un toast & à l’organisation progressive de la fraternité dans l’humanité ». Il réclamait des réformes électorales et sociales, la reconnaissance du droit au travail et à la retraite. Voici comment se répartirent les
voix: sur 417 suffrages exprimés, le général de Salles, ministériel, obtint 256 voix, Considérant 102, de Cormenin 35, divers 4.
Au moment des journées de février, Considérant se rangea ouvertement parmi les adversaires du gouvernement ; le 12 il proclame dans La Démocratie pacifique que « la voie pacifique est fermée au développement de la France » ; le 14 et le 15, il encourage la minorité législative à la résistance ; le 16, il demande la destitution du ministère; le 24, il applaudit au triomphe de la foule et à l’établissement du suffrage universel ; il appelle à lui tous les socialistes qui n’ont & jamais blasphémé la Providence » et qui ont « foi dans l’œuvre sociale ».
Le 25 au soir il arrive à Bruxelles, persuadé qu’il assistera le lendemain à la proclamation de la République belge. Mais lui qui n’a jamais été l’homme des barricades serait le premier à déconseiller toute violence; il espère une révolution pacifique, et la persuasion est la seule arme qu’il voudrait voir le parlement employer pour déci. der le roi à aller rejoindre en . Angleterre son beau-père Louis-Philippe. Toutefois, n’ayantaucun grief personnel contre Léopold, il ne s’opposerait pas à ce que la nation fit du roi démissionnaire le président de la jeune république. Il exposait sa conception politique nouvelle dans une lettre au ministre de l'Intérieur écrite le 26 à une heure du matin : € un ébranlement général emporte l’Europe, la cause des rois est perdue. La République
française, inaugurée comme un coup du ciel, va être acceptée par toute la France, parce que, comme l’a été la révolution de juillet, faite en un jour, elle va devenir immédiatement le moyen d'ordre en même temps que le signal de l’émancipation universelle des peuples. L'empire d’Autriche tombe, et les peuples qu'il enchaïnait hier encore, demain seront libres. La Pologne, la Hongrie, la Bohême, tous les peuples slaves, la Hollande et probablement l’ Allemagne et l’Angleterre elles-mêmes vont devenir des républiques. La partie des couronnes est perdue dans le monde.
Allez trouver Léopold, exposez-lui la situation et engagez-le à envoyer aux chambres un message où il dira que si la Belgique veut prendre la forme nouvelle, il n'entend pas y mettre obstacle, qu'il attend l'opinion du peuple et demande que la nation soit consultée ». Il avait prédit qu'un «enthousiasme électrique » devait faire pousser le lendemain à cent mille homme, le cri de: Vive la république. Il n’en fut rien ; ni le lendemain, ni les jours suivants le trône ne fat menacé, et lorsque quinze mois plus tard Considérant revint à Bruxelles, c'était un fugitif.
Aux élections du 23 avril à l’Assemblée Constituante, il se présenta dans le département du Loiret comme démocrate et candidat du comité central républicain. Son programme, qui constituait le manifeste électoral de Za Démocratie pacifique, était signé par les membres de son conseil de direction constitués en comité électoral central :
Cantagrel, Allyre Bureau, Bourdon, Laverdant, Daly, Hennequin, Doherty, Franchot, Julien Blanc, Brunier, Guillon, Barral, Krantz, Delbruck. Voici quel il était : la république est le gouvernement de tous par tous et pour tous, elle est le droit commun en matière de gouvernement, elle est le seul moyen d'ordre et de paix. Il n'y a plus de trône en France, le peuple a reconquis sa souveraineté. Aujourd'hui la république n’est pas à craindre : 1792 était une tourmente terrible; il fallait alors détruire et soutenir contre le dedans et contre le dehors une lutte implacable. Mais 1848 doit être une fondation; il s’agit maintenant d'unir, d'associer, d'organiser. La république seule peut nous rendre notre rang dans le monde:
«avec la république létoile de la France a reparu rayonnante au ciel... Le temps de l'indépendance et de la confédération pacifique des peuples étant venu, Dieu a avili les couronnes qu'il voulait perdre. Le vent de sa justice s’est levé sur l’Europe. Comme l'ouragan d'automne disperse les feuilles desséchées, son souffle a dispersé les institulions despotiques pour faire surgir le monde nouveau des débris du vieux monde ». La tâche qui incombe à la France est l'amélioration progressive et rapide du sort de tous; elle doit bannir à jamais toute idée de conquête, loute pensée d'ambition. Elle respectera tous les gouvernements qui seront maintenus et respectés par leurs: peuples, mais si la lutte venait à éclater entre le despotisme et la liberté, elle prendrait fait et
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cause pour cette dernière. À l’intérieur, elle doit associer tous les intérêts, protéger l’agriculture, l’industrie, le commerce, les sciences, les beauxarts. Q€ Le grand mal n’est pas que quelques-uns aient trop ; le grand mal, c’est que presque tous n'aient pas assez. Le grand mal n’est pas qu'il y ait des châteaux pour les riches, le grand mal c’est que les pauvres n'aient que des taudis ou des chaumières. » La France doit être en mesure d’assurer bientôt à tous ses enfants une éducation saine et solide, à tous ses vieillards un asile et une retraite, à tous ses travailleurs une rétribution équitable. La révolution de 92 à fait des prodiges de dévouement et d'énergie pour défendre le sol national ; il faut que la révolution de 48 fasse des prodiges plus grands encore pour le féconder. La première Convention a organisé la victoire, à la seconde Convention d'organiser le travail et la richesse. & Il ne s’agit pas de dépouiller les riches, mais de provoquer l'alliance du capital et du travail, car tous les hommes sont frères. Dieu a livré la terre à l’homme pour qu’il la gouverne et l'embellisse ; cessons de la dévaster et de l’ensanglanter. » Devront être écartés de l’Assemblée Constituante « tous ceux qui ne sentent pas le peuple, ses droits, ses besoins, ses souffrances, son abaïissement et sa grandeur ». Avec un pareil programme, Considérant fut élu le dernier de la liste, par 34.016 voix, plus 359 voix militaires. Appelé ainsi que tous les autres chefs socialistes à l’Assemblée Nationale, Considérant et tous les
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sociétaires avec lui apportaient leur part d’enthousiasme ; pour eux, la première révolution a fait œuvre négative, en brisant l’ordre féodal, car elle a déchaîné une concurrence anarchique et produit le servage collectif; la nouvelle République, elle, doit organiser toutes les fonctions sociales. On sait combien soudain va être l'effondrement de tant d’espérances.
En effet, bien que la République ait été acclamée par tous les partis opposés au gouvernement de juillet, les troubles et les divisions renaissent et, sous les apparences de la paix, on sent sourdre la guerre. Pendant que Za Démocratie pacifique prédit l’aurore d'un monde nouveau et appelle toutes ies classes à la fraternité et à l'amour, les révolutionnaires envahissent, le 15 mai, le Palais- Bourbon insuffisamment protégé par la force armée et proclament la dissolution de l’Assemblée. Le mois suivant, une guerre atroce allait ensanglanter Paris : les ateliers nalionaux décrétés par le gouvernement provisoire avaient promptement attiré une armée ouvrière dont le nombre grossissait dans d'énormes proportions; l’Assemblée était obligée de l’entretenir aux frais les plus onéreux sans pouvoir l'utiliser et sans oser la licencier. La commission exécutive décréta, après maintes discussions, que les ouvriers âgés de 18 à 25 ans devraient opter entre un engagement dans l’armée et la radiation immédiate des ateliers ; les autres devraient être conduits par brigades dans les départements où de grands travaux allaient
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être entrepris. À cette mesure radicale répondit la révolte spontanée de la misère, du désespoir, des illusions déçues ; quatre jours durant, l’insurrection fut maîtresse de Paris.
Devant une semblable catastrophe, Considérant, dans la soirée du 23 juin, rédige avec Jules Simon et Louis Blanc une proclamation conciliante aux ouvriers et demande à l’Assemblée, qui s'était déclarée en permanence, l'examen immédiat de cetle proposition par une commission nommée au choix du président de la Chambre ou dans les bureaux. Mais l’Assemblée l’écarte dédaigneusement, tout en reconnaissant que cette initiative naît d’un excellent sentiment «€ que nous serions prêts à partager, mais que la prudence nous oblige de refouler au fond de nos cœurs. »
Sans s’insurger contre cette décision, Considérant continue dans La Démocratie pacifique sa politique de concessions mutuelles rejetée par la Chambre. Il s'adresse d’abord aux représentants du peuple : & Le sang coule, la guerre civile est dans nos rues... La république comme la monarchie, n'a-t-elle que du plomb et du fer pour répondre aux cris de ceux qui ont faim et qui meurent, martyrs de la misère ?... Les enfants de la France se ruent les uns contre les autres et s’entretuent... Que tous ceux qui souffrent sachent qu'ils peuvent compter sur vous, qu'ils sachent que vous voulez anéantir le prolétariat et garantir le travail ». Puis aux habitants de Paris : « La révolution de février n’a pas été seulement poli-
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tique, elle a été sociale. Malheureusement le gouvernement ne l’a pas compris. Il n’a pas fait appel aux socialistes en leur concédant des terrains et les mettant en demeure d'y expérimenter leur système... Au lieu d'attirer paternellement les ouvriers à des travaux utiles et bien rétribués, irrigations, défrichements, déboisements, il les a enrôlés militairement dans des ateliers nationaux. Le gouvernement n’a rien fait encore, mais ne l’oubliez pas, frères, la force des armes ne résout pas les questions : la guerre civile ne vous donnera pas de pain; elle ne fera qu'envenimer vos plaies... Que tous s'unissent pour sauver la patrie... Du cœur, du cœur, c’est le salut du pays. L'idée vivante en notre siècle c’est la fraternité. Aimez donc et cherchez avec amour. La chaleur du cœur vous donnera la lumière, et de la fraternité sortiront les vérités fécondes et parfaites ». L'Assemblée nationale ayant voté la mise de Paris en état de siège el la concentration de tous les pouvoirs entre les mains du général Cavaiynac, celui-ci appela de nouvelles forces, notamment les gardes nationales des départements, et put se rendre maître de l'insurrection. Alors, dans un article du 1* juillet intitulé « Leçons pour tous », Considérant exhorte vainqueurs et vaineus à tirer du malheur public un enseignement commun. Il rend d’abord hommage au sang-froid dont Cavaignac, son ancien camarade, avait fait preuve dans la répression de l’émeute, puis à l’héroïsme de l’archevêque de Paris, Mgr Affre, qui,
voulant éviter un suprême carnage en portant des paroles de paix aux insurgés, avait été atteint mortellement par une balle au pied d'une barricade élevée à l'entrée du faubourg Saint-Antoine.
Mais de même que Fouriér avait été isolé au milieu de ses disciples, de même Victor Considérant était isolé parmi les députés ses collègues. IT siégeait sur les bancs de la Montagne ; or, malgré les discours de son chef, Ledru-Rollin, sur les questions ouvrières, celle-ci ne se déclarait pas socialiste; elle condamnait même le socialisme, d’autant plus que cette doctrine soulevait depuis les journées de juin une violente hostilité à l’Assemblée nationale. Bien que Considérant ait su se rendre sympathique par sa nature originale, par sa sincérité et son désintéressement, on le traite surtout en rêveur; il se trouve en contact avec des hommes de parti, attachés à des intérêts positifs et déterminés, qui ne prennent guère au sérieux cet esprit de chimère. De plus, les discussions publiques étaient peu favorables à des systèmes essentiellement artificiels qui demandaient à être acceptés tout entiers d’un seul bloc et qui ne pouvaient avoir qu'un intérêt théorique. Aussi prit-il rarement la parole; mais il n’en eut pas moins une action très grande, incessante, et toujours dirigée vers ces idées aussi humanitaires et généreuses qu’elles étaient spéculatives.
À plusieurs reprises Louis Blanc avait provoqué au Luxembourg des réunions de publicistes et
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d'économistes dans lesquelles il proposait des palliatifs à la misère des ouvriers, tels que création de cités ouvrières et suppression du travail dans les prisons. Là se rendaient tous les hommes compétents sans distinction d'école, Vidal, Pecqueur, Dupont-White, Duveyrier, Dupoty, Wolowski, Toussenel, Cazeaux, Jean Reynaud, Dès le premier jour, Considérant s’y heurta à des sentiments choquants pour lui, les rivalités, les passions personnelles, l'intrigue, l'envie ; Louis Blanc lui-même le froisse par son absolutisme brutal. Parmi les conservateurs, son adversaire politique le plus résolu est Thiers ; cet esprit positif exaspérait son idéalisme. Za Démocratie pacifique l'attaquait sans cesse comme représentant l’égoïsme bourgeois, très inférieur à l’égoïsme aristocratique. Quant à Thiers, qui détestait tous les socialistes, il traitait ouvertement Considérant de fou; le 4 septembre il monta à la tribune et somma tous ces extravagants. partisans du droit au travail, de s'expliquer en indiquant les voies et moyens qu'ils prétendaient suivre pour mettre leurs idées en pratique. Considérant, souffrant d'une forte angine, se lève, hésitant et presque chancelant, pouvant à peine parler. Il déclare cependant qu’il a conscience de posséder ces moyens, mais leur exposition serait trop compliquée pour qu'on puisse les discuter immédiatement ; il demande qu'on lui consacre cinq séances de nuit pour faire connaître son plan. Le président Marrast refuse de mettre la proposition aux voix ; des
rires et des plaisanteries ironiques répondent à Considérant.
Lorsque Louis Bonaparte, dont La Démocratie pacifique avait toujours combattu Ïa candidature, eut été élu président de la République, Considérant, sentant son impuissance, revient à ses études doctrinales; en pleine année révolutionnaire, il donne une seconde édition de sa description du phalanstère. Après les luttes des mois troublés et sanglants, il prend part aux travaux du congrès phalanstérien, où il proclame que le fouriérisme doit conserver son caractère spécifique et distinct des autres doctrines socialistes : «Tout en restant les alliés de tous ceux qui ont les yeux tournés vers le même but que nous, nous devons éviter soigneusement la confusion de nos idées organiques avec celles des autres. Nous devons pousser de toutes nos forces au développement du grand mouvement socialiste; mais nous devons nous trancher de telle facon que l’on sache toujours bien reconnaître où nous allons, ce que nous voulons, quels principes nous représentons et quels moyens nous proposons pour réaliser l'application de ces principes » (1).
(1) Bulletin phalanstérien, 30 novembre 1848, p. 99.
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