‹ Victor Considérant: Sa Vie - Ses IdéesChapitre 30 sur 47 · SECTION III SPA, LAROCHE, BOUILLON · texte numérisé non relu

SECTION III SPA, LAROCHE, BOUILLON

Les nombreux amis que Considérant comptait alors dans toute la Belgique n’avaient pas été peu surpris de le voir compromis dans une affaire poliüique qui le rendait passible de la déportation. « Dans ce fougueux Montagnard, disaient-ils, nous ne reconnaissions pas l’économiste de 1845 si respectueux des gouvernements établis, ni le républicain modéré de la Constituante de 1848. »

Ceux qui se souvenaient de sa polémique avec Proudhon sur le terrain de la propriété et de l’ordre, ceux qui avaient assisté, le 15 mai 1848, à lenvahissement de l’Assemblée par «les amis de la Pologne », où son attitude avait été celle d'un ennemi de tout désordre, avaient peine à s’expliquer qu'il fût devenu du jour au lendemain un criminel d'Etat.

La Sûreté publique, émue par les événements du 13 juin, guettait les hommes du Conservatoire ; dès leur arrivée sur le sol belge, ils faillirent être arrêtés et expulsés sur le champ. Ledru-Rollin, Arago et Martin Bernard durent se réfugier à Londres, où la liberté anglaise les protégeait ; avec Delescluze, ils formèrent la « Société fraternelle des démocrates socialistes français » et fondèrent le journal Le Proscrit, qui devint bientôt Za Voix du Proscrit, dans lequel ils donnèrent libre cours à leurs impatiences et à leurs colères.

Considérant fut autorisé à rester, à condition de « faire le moins de bruit possible », grâce aux amitiés que lui avaient values ses conférences fouriéristes de 1838 à 1845 ; il se réfugia à Bruxelles, où sa femme et sa belle-mère vinrent le rejoindre. La ville était alors pleine d’exilés qui, tous, vivaient dans un continuel état de surexcitation contre la majorité de la Montagne qui les avait abandonnés et même reniés; c'était un déluge incessant de récriminations et de plaintes. Considérant, se sentant mal à l'aise dans ce milieu si contraire à sa nature, quitta bientôt Bruxelles et se rendit

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près d'Alexandre Delhasse à Spa, où un commissaire de police voulut faire du zèle à ses dépens. Dans un langage moitié amer, moitié badin, il se plaint de ce fonctionnaire, « capacité supérieure déplacée et trop à l'étroit sur un aussi petit théâtre que Spa, s’y ennuyant horriblement parce qu'il ne trouve pas assez d'objets d'exercice à ses facultés et se voyant contraint à s'en créer d'artificiels ». Il s'estime très froissé de se voir sous sa surveillance tout comme un foreat libéré, lui €qui n’était pas le premier venu en Belgique, qui y était connu, eslimé et même aimé de beaucoup de monde et qui se flattait de trouver au besoin mille répondants des plus honorables, le ministre de l'Intérieur compris ». Sur un ordre venu de Bruxelles, le commissaire spadois finit par se départir de sa surveillance, mais la présence de Considérant inquiélait toujours les autorités qui signalaient au gouvernement jusqu'à ses moindres excursions et qui allaient jusqu’à prétendre qu’il aurait entretenu avec quelques compatriotes des relations dangereuses pour la sûreté de la Belgique. A Laroche, où il se rendit en quittant Spa, pareil danger n'était pas à craindre, les Français n'ayant pas encore songé à villégiaturer dans ce petit village des Ardennes.

Victor Considérant passa l'hiver de 1849 à 1850 à Bruxelles; il était redevenu alors l'homme d'avant la révolution, se désintéressant des questions politiques, étudiant surtout les problèmes sociaux, caressant loujours son idée favorite du phalans-

tère. Plus de conférences publiques, plus de propagande bruyante; n'importe; le directeur de la Sûreté générale estime qu'il n’est pas bon pour l’ordre que le Montagnard Considérant prèche le fouriérisme, même à huis clos, dans Bruxelles. Le roi, qui lit tous les jours les rapports de la Sûreté, finit par demander au cabinet son éloignement. Dans une lettre du 23 mars 1850 au ministre de l'Intérieur, Considérant s'amuse fort agréablement des terreurs qu'il a inspirées à l'administration de la Sûreté publique et que celle-ci à réussi à faire partager en haut lieu : « Je suis logé place des Barricades !.. des Barricades ! est-ce assez significatif? Je vais notoirement au café, et quel café ? le café des Trois Suisses !... J’y joue aux échecs, jeu symbolique, perfide et révolutionnaire, qui n'est qu'une conspiration permanente contre les rois et les reines! un jeu où l’on ne gagne qu'en faisant le monarque prisonnier! et souvent Île prince est vaineu et maté par un simple pion, un vil prolétaire ! »

Mais il ne veut pas être plus longtemps pour les autorités un cauchemar incessant et il décide de quitter Bruxelles dès le commencement d'avril, au lieu d’attendre la belle saison, comme il en avait l’intenlion. & Je retournerais bien à Laroche, disait-il, mais Laroche est tout ce qu'il y a de plus village perdu au milieu des Ardennes. Une femme presque toujours malade et une mère âgée sont encore de quelque considération pour mon cœur de pierre. On a beau être plongé dans les mons-

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truosités socialistes, on ne dépouille jamais complètement l'humanité. On m'a parlé de Bouillon comme une petite ville abritée du nord, recevant les rayons d’un soleil bienfaisant, la Nice ou les îles d'Hyères de la Belgique. » Les policiers ardennais ayant écrit à Bruxelles que dans les mois d'août, de septembre et d'octobre 1849 Considé- ‘ant avait fait beaucoup d’excursions dans le pays, la Sûreté prétendit que, sous un faux prétexte d'amour des montagnes et de pêche à la ligne, il avait parcouru le Luxembourg pour inciter les populations à une invasion française. € À force d’avoir feint le passionné pour la pêche, écrivait-il, j'ai fini par m'y prendre. Or Bouillon possède une rivière fertile en truites et même en saumons. » Mais il a prévu une objection : Bouillon est plus rapproché que Laroche de la frontière française. « Recevez mon serment! s’écrie-t-il alors: je le fais par écrit! je le tiendrai : je m'engage à ne tenter aucune entreprise de Boulogne ou de Strasbourg sur Sedan, Mézières, ni aucune des places fortes, villes ouvertes, bourgs, villages ou hameaux du nord de ma patrie et à n’entretenir avec les rouges de ces contrées voisines aucune relation coupable. C’est à ma femme et à ma mère que je fais le sacrifice d’un pareil engagement : les tigres eux-mêmes ont des cordes sensibles. » Considérant se rendit donc à Bouillon en avril 1850, installé dans une auberge rustique, sans souci du manque d’aise et de confort. « Victor, comme beaucoup d'hommes supérieurs, a certains

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côtés enfants qui donnent prise à l’action du dehors. Il a le naturel épanouissement et l'oubli facile, qui lui permettent à l’occasion de déposer son fardeau. Sa femme l’entraîne dans de longues courses, à travers une campagne riante dont le contact le vivilie ; 1à il retrouve comme une bouffée de sa première jeunesse dans les montagnes du Jura, la passion de la pêche. Je les vois toujours partir à la première heure pour surprendre le poisson au réveil et profiter de son étonnement. Victor, en costume de campagne, le havresac passé en bandoulière, la ligne sur l'épaule, ouvre la marche, et sa femme et moi nous le suivons courageusement, souvent pendant des heures, à travers les collines et les prairies. Un petit paysan nous accompagne, portant les engins de la pêche et les provisions du déjeuner. On s’arrête au bord du ruisseau ou de la rivière, sur un coin de terre bien choisi. Pendant que le pêcheur se met à l'œuvre, toutes deux nous nous établissons discrètement à quelque distance pour ne pas le troubler. Julie tire son album, ses crayons, moi ma tapisserie, et la causerie ne chôme pas. Vers le milieu du jour, le petit paysan, qui est allé marauder quelques fruits sauvages et chercher du bois sec, revient tout chargé et allume le feu. Victor nous apporte glorieusement son filet rempli et nous raconte avec animation les incidents de la pêche. Le pauvre poisson est jeté tout vivant dans la poêle; un thé plein de saveur, des œufs et des fruits complètent le plus succulent des repas. Le

soir, à la rentrée au village, les paysans nous saluent ; quelques-uns nous abordent. Victor répond avec cordialité à toutes les avances. Son ouverture, sa bonne grâce, l'ont rendu populaire, de cette popularité de bon aloi où l'intérêt électoral et l’ambition de clocher n’ont rien à faire (1). »

Le gouvernement de Louis-Napoléon ayant protesté contre son séjour à Bouillon, on lui signifie le 2 juin qu'il ait à partir pour Laroche dans un délai de trois jours, sous peine d’être expulsé de Belgique. Il retourne donc « dans le grand port de mer de Laroche ». Mais là de nouvelles vexations l’attendent : il devra tous les quinze jours soumettre son permis de séjour provisoire au bourgmestre chargé de faire un rapport au gouvernement sur sa conduite. «Surveiller ma conduite à Laroche, capitale des genêts et des bruyères, c’est trop fort. Mais je travaille dans ma chambre jusqu'à trois heures, après quoi je pars pour la pêche et je ne rentre que pour me coucher... Ceci sort des limites policières vulgaires et s'élève au bête, au grotesque, au bouflon du septante-septième degré. » Ce n’est pas tout : craignant qu'il n’aille prêcher la république, on veut l'empêcher de contaminer son entourage. Q Il y à ici un jeune agentvoyer, tout ce qu’il y a de plus inoffensif et de plus taciturne. Il dit un mot ou un mot et demi par heure en moyenne, Il vient quelquefois à la pêche

(1) M CorGnerT. Victor Considérant, sa vie, son œuvre, p. 70.

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avec moi ou bien je vais avec lui régler un niveau, voir une route. Il est en pension dans notre auberge. C’est mon seul compagnon, si j'excepte quelques gamins à qui je donne des hameçons et qui m'aiment beaucoup. Hé bien, je ne suis pas ici depuis huit jours que nous apprenons qu'ordre a été donné aux quatre gendarmes (qui ont mis trois quarts d'heure à épeler mon permis de séjour) de surveiller ce fonctionnaire à cause de ses rapports avec moi. (1) »

Dans le courant de l'été 1856, Victor Considérant quitte Laroche avec les siens, et tous trois plantent leur tente un peu errante de ci, de là, dans les plus jolis coins de la campagne wallone, tantôt à Barvaux, tantôt aux environs de Namur, cherchant d'ordinaire pour s'installer les sites les plus riants, près de quelque affluent de la Meuse.

(1) Par cet épisode des rapports de la sûreté publique et des proserits sous la présidence de Louis-Napoléon, on juge de ce qu’ils durent être sous Napoléon III.

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