CHAPITRE IV
Les expériences
SECTION PREMIÈRE TEXAS
Avant de tenter par lui-même la fondation d'une colonie phalanstérienne, Considérant avait en vain fait appel à l'Etat. Le 14 avril 1849, ilavait déposé devant l’Assemblée nationale plusieurs propositions de loi, dont l’une demandait l'expérience d'une commune sociélaire. Une étendue de 1.200 à 1.600 hectares de terres devail lui être concédée dans un délai de quatre mois, à charge par lui d'y entreprendre, sous sa responsabilité, la fondation d’une commune sociétaire, L'Etat devait construire à ses frais les bâtiments d’habitation et d'exploitation, dont la propriété lui ferait retour à la fin de la concession; un commissaire du gouvernement devait surveiller les opérations sans s’immiscer en rien dans la direction ni dans l'administration; les fonds de l'Etat seraient remis à Considérant, sur des bons délivrés par lui et visés par le ministre des travaux publics.
MO PRO UE PE CREER OR 0 PER ER PNEU, Tr Toit RC VPN y è
Aucune suite ne fut donnée à cette proposition de loi, et Considérant dut se résoudre à mettre ses idées en pratique sans demander au gouvernement son concours.
Depuis longtemps, Brisbane le pressait de visiter le Nouveau Monde, l’assurant qu'il y trouverait pour un essai phalanstérien des ressources ignorées en Europe : un pays neuf où les idées les plus audacieuses étaient accueillies sans défiance, une terre hospitalière, une population riche et active, une vie facile. Tout d’abord, Considérant était resté sourd à ces supplications, voulant tenter cet essai en Europe où l'expérience aurait le caractère le plus concluant et où les idées sociétaires avaient fait le plus d’adeptes susceptibles de présider à l’orgauisation nouvelle.
L'Amérique, en effet, semblait devoir être néfaste à toute tentative de rénovation sociale, et Considérant avait devant lui deux exemples bien peu faits pour l'encourager dans la voie d'une expérience phalanstérienne. |
Déjà en 1825, à New-Harmony, en Indiana, Robert Owen avait tenté de fonder une colonie communiste. Les conditions matérielles de l’entreprise étaient excellentes, et tout un ensemble de circonstances favorables permettait d’en escompter la réussite. Malheureusement, les membres de la future communauté formaient une population hétérogène et n'étaient unis par aucune habitude commune, par aucun lien d'intérêt ni de sympathie. Bientôt une scission se forme : deux
Ep de
petites communautés s'établissent à côté de la communauté mère. Par la suite, chaque jour amène de nouveaux dissentiments : ce sont de petites sociétés rivales qui se fondent; il y à antagonisme entre les ouvriers des champs et les ouvriers des fabriques; les dissidents mènent une campagne systématique contre l'administration. La main-d'œuvre et la direction font défaut, la production est insuflisante; l'organisation du travail inexistante : on ne travaille pas. € Du récit du duc de Saxe-Weimar se dégage l'impression que rien n'est organisé à New-Harmony que le plaisir. Durant tout le séjour du duc, ce ne sont que danses et concerts. La musique, nous dit-il, est excellente et les cotillons très gais; on a même inventé une figure qu'on appelle le nouveau système social. Des stances de lord Byron alternent avec les chants gracieux de voix mélodieuses. La soirée qui précède le départ du royal visiteur se termine par une promenade en bateau au clair de lune » (1). L'esprit de communauté fait complètement défaut ; les communistes souffrent même de l'égalité. «Une jolie jeune fille du nom de Virginie, venue à New- Harmony à la suite d’une déception sentimentale, est au piano lorsqu'on vient lui dire qu'il est l'heure de traire les vaches. Tout en pleurs, M: Virginie doit interrompre sont chant pour la besogne ingrate et matérielle qui lui fait maudire l'égalité et le nouveau système social » (2). En 1827, les com-
(1) DoLéaxs, Robert Owen, p. 247.
(2) Id., p. 248.
munistes n’aspiraient plus qu'au retour à la propriété individuelle. Le désordre et l'anarchie amenèrent la ruine de la petite colonie. L'entreprise avait coûté à son promoteur 200.000 dollars, et les résultats avaient été négatifs.
Plus tard, en 1848, Etienne Cabet devait tenter de jeter les premiers fondements de cette cité de rêve où le bonheur serait la loi commune, de cet Eden terrestre, € où l'on n'aurait même pas le droit d’être triste. » C’est au Texas même, dans sa parie nord-est, le long de la rivière Rouge, que l'établissement d'Icarie avait été fixé. Cabet choisit ses lieutenants, jeta hâtivement les bases et créa de toutes pièces les statuts de l'association nouvelle, passa les premiers contrats et fit les démarches urgentes. On acheta des armes, des outils, des vivres. Une avant-garde part du Hâvre et débarque à la Nouvelle-Orléans le 24 mars. On commence à défricher quelques landes incultes et à exécuter les travaux indispensables à l’établissement de la colonie. Mais des chaleurs torrides sévissent et plusieurs décès, survenant coup sur coup, sèment la panique dans les rangs des Icariens. D’imposantes colonnes d’émigrants rejoignent leur avant-garde, tous assoiffés de réformes et aspirant à un idéal social. Mais bientôt l'argent manque, les vivres s’épuisent; de mesquines rivalités de commandement surgissent entre les chefs; l'anarchie devient générale : c’est un désastre irrémédiable.
Il semble que ce double échec aurait dû dissua-
Æelibt
der à jamais Considérant de toute tentative de propagande par le fait au Nouveau Monde. Cependant, cédant aux inslances de son ami Brisbane, il envisage de nouveau la question et entame à ce sujet de longues discussions avec les membres les plus influents de l'école. Bientôt, ils se trouvent d'accord pour tenter l'expérience, et Considérant, qui réside alors à Namur, commence une propagande orale des plus actives pour rallier à un projet de colonisation américano-européenne non seulement les partisans du phalanstère, mais des membres des divers groupes démocratiques. Il jette les bases d’une société en commandite pour cet établissement de colonisation; des phalanstériens de France, de Belgique et des Etats-Unis fournissent les premiers fonds. Mais avant de lancer l'affaire définitivement, il décide de faire un voyage d’études préalable dans le pays du Texas qui, d’après les renseignements fournis par les Icariens de Cabet, lui semble « admirablement disposé pour recevoir l'atelier d'élaboration pratique du problème de la doctrine sociale. »
Parti d'Anvers le 28 novembre 1852 et de Liverpool le 1°" décembre, il débarquait à New-York le 14; les journaux ayant annoncé son arrivée, les fouriéristes, assez nombreux dans le pays, lui font une réception très amicale; les journalistes l’entourent et l’interrogent curieusement. Dans une brochure qu'il publia en 1854, « Du Texas », il retrace d'une façon très vive ses premières impressions en touchant la terre d'Amérique : « A
À rat in DAT NE CICTES de 4 T À vi * } v. AT É pe #6 É Sa }
ire
peine débarqué, dit-il, l’'Européen reconnaît qu'il a mis le pied sur un monde nouveau... Tous les phénomènes de la création spontanée, la plus rapide et la plus énergique qui se soit jamais produite dans l'histoire de l'humanité, vous apparaissent, vous enveloppent en un instant, vous crèvent les yeux, vous crient dans les oreilles, vous tiraillent, vous bousculent ».
Mais avant de commencer son voyage d’exploration proprement dit, avant de se mettre à la recherche d’un territoire où le sol soit bon marché et présente pourtant une certaine fertilité, il lui fallait apprendre la langue, étudier les lois et les mœurs du pays et se faire un plan de conduite. Dans ce but, il alla passer six semaines dans uue association libre de New-Jersey, la North American phalanx, « cet enfant transatlantique de la pensée de Fourier. » Là, il trouve des ouvriers coopérateurs, libres et égaux, appliquant la loi d'association ; mais il constate à regret qu'ils n'observent en aucune facon la loi seriaire : aucune diversité dans les travaux, chaque individu s’immobilise dans sa spécialité, d’où absence totale d'initiative, une sorte de somnolence dans l'entreprise; il croit être en présence de communistes courbés sous une même loi et non de sociétaires participant librement au travail attrayant (1).
(4) Considérant à sa femme, 3 janvier 1853 : « L'enfant a été « changé en nourrice, ou bien il est venu au monde avec un « tempérament ultra-lymphatique qui le fait ressembler bien
AS
Puis il retourne à New-York, visite Boston, les bords du lac Erié et du Niagara, et au printemps rejoint Brisbane à Batavia. Le 30 avril, tous deux quittent le lac Erié, Coù floltaient encore des bancs de glace de plusieurs lieues de longueur », el se dirigent vers la frontière nord du Texas. À Cincinatti, ils sont reçus à bras ouverts par des amis phalanstériens et bientôt s'embarquent sur l'Ohio, n'ayant pour tout bagage que le striet nécessaire pour un voyage à cheval à travers un territoire presque inhabité. Ils descendent l'Ohio, puis le Mississipi, remontent l’Arkansas jusqu'à Little Roch, gagnent Preston à travers des terres à peu près vierges et remontent la rivière Rouge, parmi des peuplades complètement sauvages. Ils arrivent enfin à Fort Smith, limite extrême des Etats civilisés, traversent le Poteau sur un bac formé de troncs d'arbres et pénètrent sur le territoire des Coctaws, en pleine sauvagerie.
« À deux heures, écrit Considérant, nous étions encore dans la riante cité située au pied de Fort Smith. C’étaient des maisons blanches, ou en briques roses, entourées de warandes toutes ver-
« peu à sa mère. C’est si mal entamé, si mal greffé, que je « doute, avec un sentiment d’affliction composée, qu'il sorte « jamais quelque chose de cet embryon valétudinaire. Je dis « alfliction composée, parce que je souffre pour l’idée si mal « représentée sous son propre nom et pour les bonnes natures « qui s'épuisent et s'usent ici depuis sept ou huit ans en efforts « dont elles semblent elles-mêmes déjà accablées. L’harmonie « passionnelle a bien plutôt l'air ici d'être dans un linceul que « dans un berceau. C'est froid, glacé, mort, »
doyantes, séparées par des jardins en fleurs; des rues larges et parfaitement alignées ; des magasins de toutes sortes; des dames en robe de mousseline ; des enfants coquettement parés, jouant avec leurs ombrelles; des avocats, des médecins, des orfèvres, des horlogers, etc., et trois ou quatre grands bateaux à vapeur à quai sur l’Arkansas : toute une civilisation jeune, alerte et prospère. Moins de deux heures après, nos chevaux ne se dégageaient qu'avec de grandes difficultés des fanges, des branches mortes, des troncs d'arbres à demi pourris à travers lesquels nous suivions péniblement une espèce de chemin dans la forêt primitive, dont les voûtes épaisses nous faisaient une nuit anticipée sur le fond marécageux du Poteau. C’était la nature sauvage dans sa pureté; la solitude sombre, silencieuse, vierge, et ses âpres parfums; la végétation luxuriante et compacte des masses arborescentes et des lianes gigantesques qui étreignent les grands arbres et les enlacent en réseaux inextricables; des générations végétales s’élevant, sans interruption de temps ou d'espace, sur les débris séculaires des générations mourantes, mortes, entassées. Nous étions seuls et pour la première fois au sein de ces énergies indomptées de la nature naturante. C'était superbe! »
Les voyageurs arrivent enfin dans un village indien, rompus de fatigue; là, Considérant est atteint d’un violent accès de fièvre qui provoque chez lui quelques heures de découragement moral
aussi bien que d'abattement physique. Heureusement, la crise est de peu de durée, et le malade bientôt rétabli peut se remettre en route le lendemain. Le quatrième jour, nos voyageurs sortent enfin de la forêt impénétrable, des rivières encaissées, des terres boueuses ; la scène alors se transforme comme par miracle.
« Tout à coup, écrit Considérant, l'horizon s’élargit, la forêt s'ouvre et nous débouchons sur une tête de vallée d'un tel aspect que nous étions tentés de croire à la féerie. Cette vallée que nous dominions s'étendait devant nous dans le sens de la longueur. À droite et à gauche, de riches prairies s'élevant en ondulations élégantes, atteignaient des lignes de montagnes boisées dont les sommets, étagés sur plusieurs plans, verdoyant près de nous et bleuissant dans les lointains, encadraient le paysage. Du fond des vallons jusqu’à mi-côte, la prairie développait de superbes tapis, veloutés d'herbes et de fleurs; le long des lisières de la forêt, où les nappes de la prairie venaient mourir, la verdure plus sombre des bois dessinaïit des caps, des isthmes et des golfes aux contours les plus accidentés. Des bouquets de grands chênes, d’ormes, de noyers, s’élevaient çà et là, comme des îles, sur les pentes des coteaux, tandis que dans les fonds les sinuosités d’une végétation plus variée d’essences et de teintes que celles des hauteurs, accusaient les cours des ruisseaux qui les arrosent. Le paysage élait classique et charmant ; mais ce qui nous surprit au delà de toute expres-
et,
sion, C'était son caractère, Je n'ai rien vu, dans toute l'Amérique civilisée et cultivée, d'aussi propre, d'aussi coquet, d’aussi achevé que ces solitudes par où nous débouchions dans le haut bassin de la rivière Rouge. Un horizon d'idées, de sentiments et d’'espoirs nouveaux, s’ouvrait devant moi comme par magie. J'avais vu le buisson ardent. »
Poursuivant sa route, Considérant parcourt les grandes vallées du Texas, fertiles et riantes, visite les régions siluées aux environs de La Trinité, descend au sud sur le Colorado jusqu’à Austin-City, à l'est jusqu'à la baie de Galveston, puis se rend à la Nouvelle-Orléans où une épidémie de fièvre jaune le retient quinze jours. Le 5 août, il entrait à New-York, après avoir touché à La Havane, et le 29 août 1853 il débarquait à Ostende.
Il était alors plus convaincu que jamais que les régions du Texas situées aux environs des 33° et 34° degrés de latitude nord étaient l'idéal rêvé pour l'établissement du phalanstère : « Amis, s'écriait-il, la terre promise est une réalité : une résolution forte, un acte de foi collectif et cette terre est conquise. Je vous apporte la vie et le salut... Unissons-nous seulement de volonté résolue et l’ère nouvelle du monde est fondée (1).
(4) « Le 25 février et le 7 mars 1825, devant une assemblée composée des personnalités les plus importantes du monde politique américain, Robert Owen prononce, à la Chambre des représentants de Washington, deux discours dans lesquels il expose ses plans pour la régénération de lespèce humaine. À
Ale 2 TE PLL'urtité PER TN PNR
L'école phalanstérienne contient plus de force que l'iniliative de l'œuvre n’en exige. Qu'elles s'ébranlent, s'unissent et convergent; virtuellement et d'ores et déjà la fondation est opérée (2). »
En apprenant son retour, ses disciples étaient accourus en foule en Belgique, et déjà ils voyaient poindre le jour de l’'Harmonie; plus de doute maintenant, c’est sur celte terre privilégiée que les travailleurs de l'avenir doivent planter leur tente, Comme il avait lui-même alors l’enthousiasme le plus vif et la foi la plus complète dans le succès de l'entreprise, il publia un exposé des ressources du pays et des moyens de colonisation, un projet de société pour l’achat et l’exploitation des terres et provoqua des adhésions. Il y avait, pour la France, une agence à Paris dans les bureaux de la librairie phalanstérienne ; de la Belgique ou des autres pays étrangers, les adhésions devaient être envoyées à Considérant ou à son ami Cantagrel, à Bruxelles.
Nous devons dire à la louange de Considérant que, loin de spéculer sur l'enthousiasme, il s'attachait à en montrer les périls ; le but à atteindre était la fondation d’une colonie prospère où on
New-Harmony, va s'ouvrir pour l'humanité une ère de paix et
de bonne volonté. Grâce aux circonstances nouvelles qui entou-
reront sa formation physique et mentale, grâce aux principes
nouveaux qui dirigeront sa conduite, l'homme pourra atteindre
un état de force, de vertu, d'intelligence et de bonheur supé-
rieur à toute imagination. » (DoLLÉéANs. Robert Owen, p. 231.) (2) Au Texas, p. 83.
D. le. 2 im ES Ie ès C'OSTEES AN em d ,
trouverait plus tard le noyau d'un phalanstère. «€ Gardez-vous des illusions, disait-il, gardez-vous de croire à une réalisation immédiate de notre idéal, de nos vœux les plus chers, de nos aspirations les plus ardentes; gardez-vous même de la pensée de l’y vouloir prématurément entreprendre (1). » Il n’était pas non plus partisan d’un départ précipité auquel tous étaient trop portés ; aucun membre de la société ne devait s'embarquer avant la fondation d'un premier établissement dont les éléments essentiels étaient l'acquisition et la délimitation des terres, la constitution d’une station provisoire où on centraliserait la correspondance, les plants, les graines, les instruments de travail nécessaires à l'exploitation et surtout un abri pour les arrivants. Il avait déjà en vue l’acquisition du fort Worth, où l’on pourrait donner asile aux cent cinquante premiers travailleurs : ceux-ci devaient être choisis parmi les natifs du pays, beaucoup plus aptes à un premier défrichement que des Européens, même pris parmi les travailleurs manuels. Considérant faisait appel à tous les gens de bonne volonté, socialistes ou autres, attirés par cette entreprise colonisatrice ; le temps, l'expérience, l'entente commune devaient décider plus tard de lessai.
Tout à coup, au milieu de son travail de recrutement d’adhérents, ct pendant que les croyants lui envoient les fonds nécessaires à l'expédition, il
(1) Au Texas, p. 121.
est arrêté sous la prévention de complot et de fabrication d'armes prohibées ; dans la correspondance d’un industriel liégeois, chez lequel on avait saisi des engins suspects, le Parquet avait trouvé deux lignes relatives à une commande faite par Considérant pour le compte de son frère. Immédiatement le souvenir du complot du 13 juin s'était présenté à l'esprit du magistrat instructeur, lequel avait immédiatement décerné contre Considérant un mandat d'amener, sans même rechercher de quelle nature était la commande faite à Liège. Or il s'agissait d’un dessin à graver sur un fusil dont la ville de Salins avait fait don au frère de l’ancien Montagnard. De ce fait, ce dernier dut subir une détention préventive de huit jours « pour deux lignes de l'écriture du premier venu ».
Mais la justice lui avait fourni l’occasion d’attirer à nouveau l'attention des Belges sur l’entreprise du Texas : dans une brochure intitulée Ha Justification, du 30 août 1854, il soutient que c'est en Amérique que doivent se résoudre les difficultés sociales ; la réclame était des plus curieuses « L'école phalanstérienne, avec ses hommes, ses ressources, ses capitaux, a entrepris, sur ma proposition, la formation d’une colonie européoaméricaine au Texas. Le but est de fonder dans un pays superbe, où les terres les plus fertiles du monde sont encore à deux francs cinquante l’hectare, un champ d’asile ouvert à ce que nous appelons, nous, la poussée progressiste de l’humanité au xix° siècle, et qui, sous le nom de socialisme,
épouvante tant de gens en Europe, où, j'en conviens, la solution est plus difficile. Tous les gouvernements et toutes les respectabilités sociales sont éminemment intéressés au succès de l'entreprise (1), et les honnêtes gens, s'ils ont de l'argent et du patriotisme, doivent s’empresser de nous prêter concours. » Considérant annonce ensuite au public que le personnel prêt pour l'émigration est déjà très considérable et riche en éléments de toutes sortes, depuis les maçons, charpentiers, brasseurs, tanneurs, cultivateurs, jusqu'aux ingénieurs, architectes, médecins, professeurs, et qu'il a déjà reçu des propositions formelles pour installer là-bas des fabriques d'armes, d’horloges, des fonderies, des verreries.
L'école répondit à son appel avec un élan magnifique : en moins de trois mois, la souscription minima demandée par lui était décuplée ; aussi c'est au capital d'un million de dollars (5.400.000 francs) que se fonda, à Bruxelles, le 26 septembre 1854, la Société européenne de colonisation du Texas, sous la forme d’une commandite par ac-
(1) « Robert Owen affirme qu'il n’a pas d'autre prétention que de montrer la voie au gouvernement : New-Harmony est une expérience qui doit convaincre les esprits éclairés de la vértu du système et amener les gouvernements à en généraliser l'application ; en peu de temps, il n'y aura plus dans le monde une personne qui consentira à vivre malheureuse dans les cadres anciens de la vieille société individualiste, de cette société de concurrence et d’antagonisme, en présence du bonheur et de l'harmonie qui règneront au sein des villages de coopération mutuelle. » (DozLéans. Robert Owen, p. 232.)
tions; Considérant, Bureau, Guillon, Godain- Lemaire formèrent la gérance.
Seul Considérant devait partir pour l'Amérique, chargé des mesures préparatoires ; les autres devaient rester à Paris pour centraliser dans les anciens salons de lécole les relations avec les souscripteurs. La Belgique fournit à la colonisation du Texas beaucoup moins de recrues que Considérant l’avait pensé; beaucoup en restèrent à la théorie et, comme on dit, aimèrent mieux croire que d'aller voir ; d’ailleurs, les proscrits français, dont le nombre allait grossissant depuis le coup d'Etat du 2 décembre, désapprouvaient l’entreprise, prélextant que le moment était peu favorable pour aller fonder une société nouvelle en Amérique, alors qu'il fallait renverser un gouvernement en France. Aussi y eut-il parmi les Belges plus de vœux platoniques que d’adhésions formelles et surtout plus d'articles enthousiastes de journaux que d'argent et d'hommes ; on vit dans les réunions phalanstériennes de grands élans de religiosité mystique et des effusions de tendresse fraternelle (1).
L'école, malgré les recommandations instantes
(1) « Aux heures des tempêtes, l'esprit de Dieu. touché de la tristesse des âmes sérieuses, descend sur ses élus pour y verser sa lumière féconde en germes de résolutions soudaines et triomphantes... Les phalansiériens sont les élus de Dieu pour le salut du monde. Ils vont concourir à une œuvre historique et religieuse pratique. » (Revue trimestrielle, 1855 : « L'Ecole phalanstérienne et le Texas ».)
PPTAS 1) PP L' RQ e, AH ON OUT ENS 0 77 RS . è 7 w s os
et les prudents avertissements de son chef, ne vit dans cette colonisation que l'essai si longtemps rêvé du système, et Considérant lui-même se laissa bientôt gagner par l'enthousiasme commun ; l’homme d'affaires disparut devant l'apôtre. «Vous êtes les élus de Dieu pour le salut social du monde, ditil, l'heure est venue et vous êtes prêts; si je disparais, enterrez-moi sans vous arrêler un jour. Emportez mon souvenir dans vos cœurs et suivez le soleil jusqu’à la terre qu'il illumine, quand il abandonne aux ombres de la nuit les vieilles civilisations qui s'éteignent. » Voilà le rêve et voici la réalité !
En décembre 1854 partirent sur L'Union une centaine de colonisateurs français, belges, suisses et polonais, sous la conduite de Considérant. Crespel, juge au Tribunal de: Commerce de Bruxelles ; Cousin, ingénieur à Mons ; le peintre Haghe et le chansonnier Adolphe Le Ray étaient parmi les colons. Arrivé à New-York avec sa famille, Considérant, surmené par le travail intense des derniers mois, se heurte à mille difficultés imprévues : des changements survenus dans la législation concernant l'appropriation des terres compliquent le premier établissement ; les concours sur lesquels il comptait lui font défaut. De plus, il apprend qu’en Europe toute une population s'apprête au départ sans en avoir reçu l’ordre : en effet, le 12 janvier 1855, un second groupe de quatre-vingts Français et Belges s’embarquait à Anvers sur le voilier Lexinglon et arri-