‹ Victor Considérant: Sa Vie - Ses IdéesChapitre 4 sur 47 · HAE · texte numérisé non relu

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d’hui, les passions portent les hommes à se haïr, demain, elles les rapprocheront les uns des autres en développant leur sociabilité. A la loi du devoir que philosophes et moralistes avaient présentée jusqu'alors comme la règle suprême de l'humanité, Fourier, identifiant vertu avec jouissance, entend substituer celle de l'attraction passionnée.

C’est donc un ordre social nouveau qu'il faut créer, de façon à placer l’homme dans un milieu favorisant le développement de ses facultés et satisfaisant ses désirs. Dans l’état actuel des choses que Fourier appelle la civilisation, l’homme repugne au travail, il en est détourné par ses passions. Or, le travail doit être pour chacun de nous un plaisir et non une peine, nous devons nous y porter par amour et non par contrainte, en un mot le travail doit être rendu attrayant. Pour cela, il est nécessaire de déterminer les trois passions motrices de l’homme : ce sont la cabaliste, la papillonne et la composite. La première est le besoin de lutte, d’intrigue, d’émulation résultant de la rivalité; lorsqu'elle nous domine, nous calculons nos actes de façon à ne perdre aucune chance de succès. La seconde est le besoin qu'’éprouve tout homme de varier ses occupations, le besoin de changement et de variété dans les travaux. Enfin la composite est une fougue irréfléchie, un enthousiasme aveugle qui nous porte à des actes de courage et de dévouement qui seraient impossibles si nous agissions de sang-froid. Pour

satisfaire pleinement à ces trois passions fondamentales, les travaux devront donc être variés et non monotones; ils seront exécutés simultanément par des groupes rivaux de travailleurs ayant les mêmes goûts, enfin tous seront faits dans un même lieu pour qu'on puisse passer aisément de l’un à l’autre.

Toutes ces conditions seront réalisées dans la phalange, et il en résultera pour tous la justice, la liberté et le bonheur. La phalange doit remplacer la commune actuelle; elle est formée par la réunion de plusieurs familles, seize cents vingt personnes environ, habitant un édifice commun, le phalanstère. Il y aura là des riches et des pauvres, des ignorants et des savants, des vieillards et des jeunes gens, formant tous une immense association pour l'exploitation agricole et industrielle du sol. Toutes les passions y seront représentées et tous les genres de lravaux exécutés. Chacun recevra en actions exactement le montant des capitaux qu'il aura apportés dans l'association, et la propriété individuelle se transformera peu à peu en co-propriété actionnaire. La répartition du produit total de l'exploitation s'effectuera en raison composée du travail, du capital et du talent, mais elle sera telle qu’un minimum de bien-être soit assuré à chaque individu. Le salariat sera supprimé, chaque travailleur étant un associé rétribué par un dividende. Il y aura dans la phalange autant de séries de travailleurs que de travaux différents et dans chaque série autant de

groupes que d'occupations analogues, la division du travail sera ainsi poussée jusqu'à ses dernières limites. Toutes les vocations pourront se faire jour et la nature humaine recevra dans tous ses instincts une satisfaction perpétuelle. Le travail divisé en courtes séances deviendra, par la variété des occupations, par les rivalités et les intrigues des travailleurs luttant d’adresse et de rapidité, le plus grand plaisir de la vie. Grâce aux économies que la vie en commun permettrait de réaliser, les jouissances matérielles et morales des associés seraient augmentées. La famille telle qu'elle existe serait remplacée par l'amour et le dévouement de tous pour tous; le mariage serait tempéré par la polygamie et la polyandrie; les enfants nourris et élevés par le phalanstère, trouvant dans son sein un avenir assuré, cesseraient d’être pour leurs parents une charge et un sujet d'inquiétude. Dans ce monde transformé, l'harmonie sociale naîtra du jeu naturel de toutes les libertés de l'individu. Partout règneront la concorde et l’amour. Parmi les animaux, les espèces laides et nuisibles disparaîtront et les bêtes féroces se transformeront en serviteurs domestiques.

Tel est, dans ses grandes lignes, le système de Fourier; on voit qu'il ne s’agit pas ici de bienêtre, mais de bonheur; on ne promet pas une révolution, mais une transfiguration, et si Jésus- Christ annonçait la grâce, Fourier assure à tous le paradis.

Pour faire comprendre toute la portée de cette

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étrange doctrine, nous devons rappeler en quelques mots les circonstances dans lesquelles elle s’est fait jour.

L’avènement de la branche cadette des Bourbons trouvait la France dans un état social difficile à définir : la masse du peuple formait alors dans la nation une classe bien distincte, la classe prolétaire, classe née avec la liberté du commerce et de l'industrie, quand les décrets de l’Assemblée Constituante ayant aboli les corporations, les jurandes et les maîtrises, l'équilibre entre la production et la consommation se trouva rompu.

Après les guerres du Consulat et de l'Empire, en effet, la vie industrielle, un moment suspendue, prit un essor rapide; on. vit s'ouvrir de vastes usines dans lesquelles affluèrent les populations des campagnes ; le perfectionnement des procédés industriels, le développement toujours grandissant du machinisme, déterminèrent un formidable accroissement de la production; on vit des fabricants réaliser des fortunes colossales, et le salaire des ouvriers fut porté à un taux énorme. Mais bientôt on constata une disproportion notable entre l'offre et la demande des produits ; par suite de la surproduction et d’une diminution sensible dans la consommation, par suite aussi de la concurrence aussi bien entre ouvriers qu'entre chefs d'ateliers, les salaires baïissèrent, des chômages se produisirent de plus en plus fréquents ; la misère et la détresse devinrent générales chez les ouvriers. Sismondi caractérise ainsi l’état des

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