CD
couches inférieures de la population d'alors : « Aucune jouissance n’est plus attachée à l’exis-
tence de ces classes malheureuses ; la faim, les souffrances étouffent en elles toutes les affections morales. Lorsqu'il faut lutter chaque heure pour vivre, toutes les passions se concentrent dans l’égoïsme, chacun oublie la douleur des autres dans la sienne propre ; les sentiments de la nature s'émoussent, un travail constant, opiniâtre, uniforme, abrutit toutes les facultés. On a honte pour l’espèce humaine de voir à quel degré de dégradation elle peut descendre, à quelle vie inférieure à celle des animaux elle peut se soumettre » (1).
Ainsi, quand Louis-Philippe monta sur le trône,.
un sourd conflit naissant divisait les classes sociales. C’est de ces besoins impérieux et légitimes des masses populaires, dont s'inquiétaient déjà quelques esprits attentifs, que Fourier avait fait le sujet de ses méditations; il entrevit le péril ignoré des hommes d'Etat que la révolution de 1830 portait au pouvoir. D'ailleurs, cette époque vit apparaître une multitude de doctrines et de systèmes religieux ou sociaux qui longtemps agitèrent les esprits ; mais c'est de Fourier que partit la première impulsion de ce mouvement. Désormais, les puérilités plus où moins sentimentales des socialistes du dix-huitième siècle allaient faire place à d’autres systèmes, mais qui ne fai-
(1) Histoire des Français, p. 124.
, Li SES
Lan
saient que continuer les utopies antérieures. Au delà des partis politiques qui se disputaient dans le présent le gouvernement de la France, d’autres réformateurs réclamaient l'empire de l'avenir.
Formation de l'école.
Tout d’abord, le nouvel évangile social de Fourier ne fut pas pris au sérieux; persuadé qu'il apportait aux hommes la bonne nouvelle, il croyait, en la leur annonçant, provoquer chez eux un extraordinaire enthousiasme. Son attente fut vite déçue : son œuvre rencontre partout indiftérence et dédain, on ne le lit pas, on le traite de fou. Tous les jours, de midi à une heure, il attend en personne chez lui le « réalisateur », c’est-à-dire le baïlleur de fonds qui devait exécuter ses plans grandioses, mais dispendieux, pour la régénération et le bonheur de l'humanité ; il mourut sans avoir entendu ce coup de sonnette. Heureusement qu'à défaut de monarques qui lui tendissent la main et de capitalistes qui lui ouvrissent leur bourse, il trouva des disciples qui allèrent vers lui sans qu'il fût allé vers eux. Seize ans seulement après la publication de son premier ouvrage, le baron de Férussac en rendit compte au public dans son Bulletin universel des sciences et de
A A RS hdd : Lorie gras fist
se Ma
l’industrie (février 1824). Le 25 août 1825, Genisset, secrétaire perpétuel de l’Académie de Besançon, avait fait à cette occasion un long rapport.
Le premier disciple de Fourier fut un ancien préfet de l’Empire, Just Muiron, qui occupait alors une situation importante à la préfecture de Besançon, et qui fut légataire de tous les livres et manuscrits du maître. Il publia, en 1824, les Aperçus sur les procédés industriels pour répandre la théorie sociétaire, puis, en 1829, dans le même but, il accepta la direction d’une feuille d'opposition libérale modérée, L’Impartial, mais il fut peu soutenu dans cette œuvre de propagande (1).
Au moment où Victor Considérant entrait au lycée de Besançon, Just Muiron avait réussi, en dépit de sa surdité, à constituer un petit groupe adonné à l'étude du fouriérisme ; Me Vigoureux, «la femme qui, la première, a compris la parole de Fourier », était au nombre des néophytes, et c'est grâce à elle que le jeune Victor fut admis dans ce cénacle, au sein duquel il allait recevoir les premières impressions de la doctrine qui devait laisser dans son esprit une empreinte ineffaçable. Sa curiosité fut aussitôt éveillée, son imagination juvénile fut vite séduite par les conversations auxquelles il assista, et, avant même d'avoir compris l'œuvre, il éprouvait pour l’auteur un sentiment
(1) Muiron à Considérant, 14 août 1836 : « J'ai été seul quinze « années durant, car c'est en 1831 qu'enfin j'ai trouvé quelques « personnes qui ne reculaient point, qui ont revêtu le caractère « de partisans déclarés. »
de respectueuse admiration (1). Aussi, lorsqu'il partit à Paris, en 1896, il emporta, pour les étudier dans ses loisirs, les deux grands ouvrages de Fourier, parus respectivement en 1808 et 1822 : la Théorie des quatre mouvements et le Traité de l'Association. Durant tout son séjour à l'Ecole polytechnique, il voyait souvent Fourier, car, dans une lettre du 9 juin 1828 à Mme Vigoureux, il se plaint de ne l'avoir pas vu depuis longtemps comme d’un manquement à une habitude bien chère. Ni les études scientifiques ardues auxquelles il se livrait, ni les examens difficiles qu'il dut subir ne l'empêchaient de suivre de près les travaux du grand homme, et fréquemment il entretenait ses camarades d'école de la nouvelle doctrine (2), Bientôt, le nombre de ceux qui portaient inté-
(1) Considérant à M"* Vigoureux, 15 juillet 1828 : « Vous « avez dû recevoir un billet de moi par M. Fourier. J'étais con- « tent de vous le faire tenir par un tel messager. Je jouis de « votre bonheur et j'espère que vous me le ferez partager en « m'en parlant souvent... Présentez à M. Fourier mes hom- « mages les plus dignes de son génie et dites-moi ce qu'il vous « apprendra d’intéressant. Ah! si je le trouvais encore en « Franche-Comté, que je serais content! Je crois qu'il serait « obligé de traiter son disciple à coups de bâton comme faisait « cet ancien Grec ; heureusement, il ne pousse pas la philoso- « phie si loin. »
(2) LecnevaLrier, Etudes sur la science sociale, p. 15 : « Vic- « tor Considérant, l'un d’entre nous, dès son entrée à l'Ecole « polytechnique, parlait à ses camarades d’une théorie qu'il « avait pour ainsi dire respirée en air natal. Par une circons- « tance bien rare aujourd’hui, Victor Considérant a eu le bon- « heur de mettre du premier coup la main sur lé trésor, ou « plutôt il l’a reçu en dépôt dans un esprit bien préparé par les « études spéciales de sa profession. »
L'OÎUE
rêt aux travaux de Fourier augmenta : ce fut d’abord Isidore de Rubat, neveu de Fourier (1); puis Bernard, de Nantes; Gréa; Godin, juge de paix à Champagnole; Gabet, propriétaire bourguignon, qui publia dans le Journal de la Côted'Or du 8 juillet 1829 une notice sur le « Nouveau monde industriel ».
Ces disciples de la première heure étaient d’ailleurs peu susceptibles de propager une doctrine que la plupart d’entre eux ne comprenaient qu'imparfaitement ; c'étaient de bons bourgeois, d’une valeur intellectuelle assez commune, et que les conditions mêmes de leur vie raltachaient aux assises de la société. Quant à Fourier, convaincu qu’il tenait entre ses mains le bonheur de l'espèce humaine, il ne songeait, ni en parlant, ni en écrivant, à être compris de ceux auxquels il s’adressait; aussi lui reprochait-on souvent sa pensée obscure, son style confus et ses critiques parfois injustes ; ce fut en vain. € Mon style, répondait-i}, est celui d’un homme qui n’a pas de prétention au fauteuil et va droit au but sans patelinage académique. On me reproche que la civilisation et la morale sont des mots toujours pris en mauvaise
(1) Lettre à M. le gérant du journal Le Phalanstère, 5 août 1832 : « Veuillez avoir la bonté de m’abonner pour six mois à « votre journal. Je tiens beaucoup à l'envoi de tous les numé- « ros qui ont déjà paru, parce que je me propose de le prendre « pour guide dans les études que j'avais ébauchées en 1826 par « la lecture du Traité de l'Association industrielle et agricole, « poussé que j'étais par la curiosité et le désir de connaitre le « mérite de la théorie de M. Fourier, mon oncle maternel, »