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CHAPITRE HI

Œuvres de second plan

Discours à l'Hôtel de Ville (1835).

Il est un fait que nul ne saurait dénier, c’est qu'ici-bas tout être fuit la souffrance et recherche la jouissance. Cette loi est aussi un critérium social : (la souffrance est done la révélation naturelle ou divine des choses contraires à l’ordre; la jouissance, la révélation naturelle ou divine des voies de l'ordre (1) ». Dieu a créé l’homme pour le bonheur, puisqu'il lui a donné des passions, «seuls éléments possibles du bonheur de l’homme et de la société ». Or, c’est en développant ces passions saines et bonnes qui le conduisent à la jouissance que l’homme fondera le royaume de Dieu sur la terre. & Si l’on veut réaliser le Bien, entendez-vous, réaliser le bien sur la terre avec

(1) Discours à l'hôtel de ville, p. 34.

les hommes tels que Dieu les a faits, il faut chercher, découvrir et organiser les moyens propres à harmoniser les intérêls que vos codes veulent vainement détruire; il faut développer au profit de l'individu et de la société ces passions que Dieu a faites, que vous déclarez mauvaises de nature, parce que vous n'avez pas encore su trouver à quoi elles sont bonnes; il faut utiliser ces passions que vous prétendez sacrifier (1) ».

La doctrine de Fourier s'élève contre le dogme de la malignité originelle, &« Une voix s’est levée et a dit : Dieu est bon, il y a un but à toute chose dans la création de Dieu ; l'homme a reçu l'intelligence, la force et la passion; il a donc un rôle sur la terre, il doit gouverner la terre. » Or, « croire que Dieu est bon, croire que l’homme est bon, croire que la forme sociale est vicieuse, croire qu'il faut corriger la société et non pas la nature de l'homme, croire que la contrainte des facultés naturelles est un principe funeste et que le développement des facultés naturelles est le principe heureux, annoncer et proposer une forme sociale heureuse, en demander l'étude, l’examen, le jugement et enfin l'expérience, une expérience qui ne compromet pas le plus petit des intérêts existants, croire que cette forme sociale qui accepte, emploie, satisfait tous les intérêts actuels et toutes les passions de l’homme, sera bientôt accueillie avec transport et ivresse par les

(1) Discours à l'hôtel de ville, p. 35.

peuples et par les rois, par les riches et par les pauvres, tout cela peut paraître à beaucoup de bonnes gens, et même à beaucoup de gens d’esprit, fou, extravagant et fort gai, mais à coup sûr il n'y a rien là d’immoral et d’impie (1). »

La doctrine de Fourier se sépare aussi du christianisme quant à la morale et à ses applications à la société : « Les moyens mis en œuvre depuis dix-huit siècles par le christianisme ont été impuissants ou contraires dans l’œuvre du bien que se proposait Jésus. » Par conséquent «& il faut que les moyens capables du bien soient autres que les moyens chrétiens. Voilà qui est certain : si les moyens capables du bien sont, ils sont autres que ceux du christianisme puisque le mal a été maintenu sous le christianisme » (2).

Victor Considérant repousse les dogmes fondamentaux du christianisme qu'il déclare inadmissibles moralement et socialement. « Le chrétien accusait lâchement la nature, sa mère, et la damnait... Cette religion était une religion d'esclaves, faite par des esclaves; car elle s'attache à formuler ce dogme qui déclare la nature humaine impuissante et infâme... Aussi les seuls chrétiens conséquents au dogme furent-ils ces héroïques et puissants égoîïstes qui allèrent immoler leur chair et leur humanité dans les déserts et les Thébaïdes (3). »

(1) Discours à l'hôtel de ville, p. 46.

(2) Id., p. 49.

(3) Id., p. 83.

Si la société a réalisé de grands progrès, c'est grâce aux passions constitutives de la nature humaine et non par suite de l'influence du dogme chrétien. Il ne faut pas conclure de là que les progrès ultérieurs doivent tendre à l'extinction du sentiment religieux ; mais «il faut distinguer entre une manifestation des besoins du sentiment religieux et un retour aux théories religieuses du catholicisme » (1). Ce qu'il faut éviter, c’est le retour à des erreurs et à des solutions fausses condamnées par le sens commun, comme le dogme de l'égalité inventé par les philosophes du xvrrr° siècle. « L’inégalité est de nature. Si elle n'existait pas il faudrait l’inventer, attendu qu'on ne pourrait pas plus composer une harmonie sociale avec une somme de termes égaux qu'une harmonie musicale avec une somme de sons égaux (2). »

Nécessité d'une dernière débäcle politique en France (1836).

Le but de cette espèce de factum était de signaler l’inanité des discussions politiques et de montrer par quelles études positives il serait utile

de les remplacer. Dans un pareil sujet, il fallait frapper fort pour frapper juste, il fallait n’épar-

(1) Discours à l'hôtel de ville, p. 182.

(2) Id., p. 97.

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gner aucun parti pour garder l'avantage sur tous (1).

L'ouvrage débute par une conciliation de l’ordre et de la liberté et par la réfutation dela théorie du progrès continu « doctrine professée par la Revue encyclopédique,une des filles du saint-simonisme ». Puis l’auteur pose, en termes fort énergiques, la question sociale qui domine toutes les autres : « Il est des millions d'individus qui n’ont pas de pain ou qui en ont peu, qui n’ont pas de travail ou qui n'ont qu'un travail misérable et précaire, qui ne sont pas logés ou qui sont logés comme vous et moi serions bien malheureux de l'être, qui vivent dans la misère, dans la crapule, qui n'ont pas de plaisirs supérieurs à ceux d'une grossière et fangeuse débauche, qui sont venus au monde avec d’admirables facultés qui pourraient réaliser des merveilles et qui restent ensevelies sous une croûte épaisse, qui sont venus au monde avec des passions pour aimer et jouir et qui haïssent et souffrent, qui font des légions d’en-

(1j « Victor Considérant {c'est un ennemi qui parle) s'était blotti dans le silence, avec un engorgement de rancuneuse récurrence contre l’infernale civilisation. La fiasque de Condé, au lieu de le décourager, n’avait été prise par lui que comme un défi fait à la doctrine de rien réaliser. En conséquence, il se prépara au combat en ramassant des munitions rationnelles, construisit une citadelle, s’enferma avec trois ou quatre compagnons d'armes ; une fois les batteries mises en place, il commença le feu sur le civilisé par Débdcle politique. » (Daurio. Observations critiques sur les principes organiques de la doctrine de Fourier et sur la marche des principaux disciples de son école, p. 171.)

fants qui tous devraient être des hommes et que l'absence d’une éducation sociale laissera devenir des brutes (1). »

La souffrance et la misère sont donc à peu près générales, mais c’est surtout au point de vue économique que leurs funestes effets se font sentir; le désordre de la production et la non organisation du travail en sont les deux grandes causes. « Le mal n’est pas que quelques-uns aient trop, mais bien que presque tous n’aient pas assez. » On doit donc songer à accroître la richesse générale, car « la satisfaction des besoins physiques est la condition élémentaire de la concorde sociale » (2).

Considérant revient alors sur la vanité d’une prétendue réaction catholique ; cette réaction n’est pas à craindre car « un dogme mort ne ressuscite pas, on ne refait pas le passé » (3). Aussi bien Qil y a des dandies au Café de Paris et au bal de l'Opéra qui se disent chrétiens et catholiques parce que leur épicier est incrédule. Or, ils sont encore plus ridicules que leur épicier ». Le christianisme a donc été impuissant à établir la paix entre les hommes, puisqu'il n'a pas su remonter jusqu'aux causes sociales de leurs conflits ; une dernière débâcle politique et morale doit permettre à l'œuvre de rénovation sociale de s’accomplir, profonde et durable. Ainsi, en 1835 et 1836, se manifestaient

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les tendances politiques et religieuses de Considérant, son détachement du christianisme philosophique et social et sa préférence pour toutes réformes économiques.

Bases de la politique positive, manifeste de l'école sociétaire fondée par Fourier (1841).

La politique, dans son sens le plus élevé, est «la science de l'existence et de la vie des sociétés, la connaissance des lois fondamentales de l'hygiène du corps social ». L'objet de cet écrit est la détermination rigoureuse de ces lois, c’est-à-dire la fixation des conditions régulières de la stabilité et du progrès, de la conservation et du renouvellement, qui sont les deux faces de la vie des sociétés et de tous les êtres organisés. Le but de la politique est « la réalisation de l'association universelle des individus et des peuples pour laccomplissement des destinées de l'humanité » (1). Puisque l'homme n’est pas mauvais naturellement, la perfection n’est pas un vain mot, l'espoir d'y atteindre n’est pas chimérique. Le mal social vient du désaccord des intérêts, mais on peut créer un mécanisme social qui engendre le bien au moyen d’institutions appropriées aux conditions pratiques de l'union des hommes.

(1) Bases de la politique positive, p. 1.

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Une double nécessité s'impose donc à l’école sociétaire : réaliser l’association intégrale et déterminer le mécanisme nouveau qui l’établira. La politique sociétaire, essentiellement pacifique, est favorable aux partis réformateurs et hostile à toute idée révolutionnaire. « Nous proclamons radicalement vicieux l’état de choses actuel ; nous proclamons radicalement insensé le renversement de cet état de choses et nous demandons la transformation de cet état de choses en un état meilleur, par des voies et par des moyens que la raison puisse approuver, que l'expérience puisse confirmer el que tous les intérêts puissent accepter (r).»

Mais si la réforme sociale ne doit pas attenter au gouvernement, peut-elle au moins compter sur son concours? Rien n’est moins sûr, car ses vues sont étroites et bornées. Pourtant, l'intervention de l'Etat pourrait seconder puissamment l’œuvre des individus en stimulant l'élan des réformes économiques. C'est ici qu'est réclamée, pour la première fois, des gouvernements, la création d’un ministère du travail et du progrès chargé de diriger, de discuter et de vérifier par l'expérience les interventions et propositions relatives aux progrès industriels et aux améliorations sociales (2).

(1) Bases de la politique positive, p. 39.

(2) Le 26 février 1848, le gouvernement provisoire rendait publique la proclamation suivante :

« Le gouvernement provisoire d2 la République française « s'engage à garantür l'existence de l'ouvrier par le travail.

« Il s'engage à garantir du travail à tous les citoyens.

« Il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre eux « pour jouir du bénéfice légitime de leur travail. »

Le seul plan de réforme qui mérite créance et adhésion est celui de Fourier; la doctrine sociétaire n'entend pas faire dominer ses idées ni les imposer à ceux qui contesteraient leur légitimité; elle ne poursuit que la découverte de la vérité et se soumet à ses seules lois, elle s’interdit toute autre voie que « celle de la démonstration scientifique, de la vérification expérimentale et de l’imitation spontanée, autrement dit toute voie autre que l’appel à la raison intellectuellement éclairée et absolument libre de la société » (1). Les phalanstériens qui sont & des ingénieurs sociaux » ont inventé un mécanisme qui fera un emploi utile de toute « la force motrice » de la nature humaine; le fonctionnement de ce mécanisme se fera d’ailleurs progressivement : « Nous ne proposons nullement l'application générale de notre système à la société, mais seulement l'expérience locale de ce système devant la société » (2). Théoriquement, « un système social dans lequel la réalisa” tion absolue du bien général résulterait de la liberté absolue de l'individu serait le système social le plus parfait qu’on pût concevoir, c'est-à-dire le bien social absolu lui-même (3)». Mais en pratique, la liberté de l'individu est loin d’être absolue, elle se heurte à tout un ensemble de règles et de conditions qui constituent l’ordre social lui-même.

(1) Bases de la politique positive, p. 28.

(2) Id., p. #1.

«L'école sociétaire vise à l'établissement du plein développement de la liberté humaine, mais ce dans l'hypothèse de conditions sociales pratiquement vérifiées, dans lesquelles le développement de la liberté individuelle se concilierait pleinement avec l’ordre général (1) ».

L'école sociétaire n’est pas un parti politique, car, ce qui caractérise un tel parti, c’est la prétention de modifier les lois et le gouvernement de la société, et de faire triompher ses idées particulières en les imposant au pays par l’autorité de la loi. Or, la réforme économique que propose l’école sociétaire n'exige la modification d'aucune loi civile, politique ou religieuse, le renversement d'aucun pouvoir. L'école sociétaire n’est pas davantage une secte religieuse, car elle ne propose pas à la société l’adoption d’un culte nouveau et ne fait dépendre la réforme sociale d'aucune innovation religieuse. Elle est seulement une école scientifique qui, conformément au droit commun, expose dans le domaine des faits intellectuels ses idées sur Dieu, sur l'univers et sur l’homme, et qui, dans le domaine des faits sociaux, se propose de « faire l'application locale de son principe scientifique à une opération économico-industrielle, dans le but d’édifier le monde sur la valeur de ce principe et de mettre l'humanité en possession de ses destinées heureuses, si ce principe est

(1) Bases de la politique positive, p. 45.

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reconnu avoir la valeur sociale que cette école lui attribue » (1).

Tous les membres et tous les amis de l’école sociétaire doivent se grouper autour de La Phalange, organe de la doctrine et moyen d’action de l’école. En terminant, Considérant adressait un vibrant appel « aux hommes sincères de tous les partis, de toutes les classes, de toutes les commurnions religieuses, de toutes les nations ».

Exposition abrégée du système phalanstérien de Fourier (1845).

A cette exposilion, Victor Considérant consacra quatre séances, dont il a été rendu compte dans le Journal de la Côte-d'Or.

PREMIÈRE SÉANCE. — Position du problème social.

Deux partis se divisent la société : le parti novateur ou du progrès et le parti conservateur ou de la stabilité. Le premier se pose en défenseur des intérêts des classes inférieures, le second protège les hautes classes. Or, il n’y a pas d’hostilité fondamentale entre le principe du progrès et le

(1) Bases de la politique positive, p. 144,

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principe de la stabilité : la société se transforme continuellement, mais l’ordre lui est nécessaire, et il ne peut exister que si les droits nouveaux prennent place dans la société sans opprimer les droits anciens. Donc, il s’agit de trouver une organisation nouvelle qui puisse opérer la fusion des partis par l'accord des intérêts de toutes les classes de la société. C’est là l’œuvre de la science sociale.

Quel est donc le caractère général de la science ? Ce qui constitue à proprement parler une science, ce sont les principes générateurs d’où découlent tous les faits de cette science. La science sociale sera donc constituée lorsqu'elle possédera un principe capable d’embrasser tous les phénomènes sociaux et de satisfaire tous les intérêts. Mais il est certaines sciences dont l’objet n’est pas seulement l'explication des faits, mais la création de phénomènes. La science sociale est de celles-là ; elle doit expliquer les faits du passé et déterminer d'une façon générale ceux de l’avenir; elle doit découvrir des procédés pour perfectionner l’ordre social existant ou pour lui substituer un ordre meilleur.

Pour bien résoudre un problème, il faut le poser dans toute sa généralité; donc, pour trouver une nouvelle organisation sociale, il convient de chercher un système applicable à toutes les nations. Un être organisé implique deux choses : un centre directeur et une hiérarchie des différentes parties qui composent le lout. Supposons la

société universelle organisée : ôn ne pourra concevoir cette organisation qu’en admettant, sur un point donné du globe, un gouvernement central qui devra se mettre en rapport avec chaque commune. Le globe sera donc divisé en continents, les continents en empires, les empires en provinces, les provinces em départements et ceux-ci en communes, Chacune de ces divisions aura son gouvernement respectif, ce qui fait que l’ensemble des communes du globe sera rattaché au gouvernement suprême. Le monde ainsi organisé ressemblerait à la France dont les provinces autrefois hostiles forment aujourd'hui une même unité nationale. Or, le monde n’est, comme la France, qu'une vaste réunion de communes, et la commune est la base de la société; donc, pour instaurer sur la terre un ordre social nouveau, il faudra le réaliser d’abord dans les communes, de sorte que le problème de l’organisation sociale du globe se réduit à la détermination du meilleur système d'organisation de la commune.

Tout plan de construction sociale, pour être réalisable, doit pouvoir être expérimenté sur une lieue carrée de terrain au plus; il ne doit pas s’imposer par la force, mais être accepté librement en raison des avantages réels qu'il procure à toutes les classes. Le plan d'organisation de la commune proposé par Considérant consiste à instaurer l’industrie, c’est-à-dire la réunion de toutes les branches de l'activité productive de l’homme; pour atteindre ce but, la commune devra être assez

forte pour que l’homme y trouve tous les éléments de la vie sociale, et que son territoire puisse être considéré comme le domaine d’un seul homme.

DEUXIÈME SÉANGE. — Solution économique du problème social.

Aujourd’hui, la commune est divisée en autant d'exploitations distinctes qu'il y a de familles; par suite de cette extrême division de la propriété, une grande partie du terrain est rendue improductive. Or, pour que l'exploitation du sol soit faite le plus avantageusement possible, il faut qu'on puisse former de l’ensemble de ces propriétés individuelles une vaste propriété où on pratiquerait la culture en grand. Ce résultat peut être atteint sans que le droit de propriété, tel qu'il est réglé par nos lois, soit compromis. En effet, nous voyons chaque jour des propriétaires, grands et petits, s'associer pour une exploitation commune; la propriété alors est collective, et cependant la part individuelle de chaque intéressé est représentée par un titre particulier qui donne un droit proportionnel aux bénéfices, Ce système étendu à l’agriculture donnera des associations agricoles, de même qu’on a des associations industrielles. Donc, pour que le territoire de la commune puisse être exploité unitairement comme le domaine d’un seul homme, il faut remplacer la propriété individuelle morcelée par la propriété individuelle sociétaire

ou associée. Beaucoup de travailleurs, absorbés par les complications d’un ordre industriel basé sur le morcellement, se trouveront ainsi disponibles et emploieront leur activité à des travaux productifs.

TROISIÈME SÉANGE. — Organisation du travail dans la

commune sociétaire.

Pour que l'accord règne entre les hommes, deux conditions sont indispensables : un bien-être matériel qui les dispose à une bienveillance mutuelle et une solidarité d'intérêts qui n’existe pas aujourd’hui. Or, dans la phalange, tous les individus élant associés, le malheur du voisin vous trouble personnellement; on n’augmente son bien-être qu’en augmentant le bien-être général et on ne peut nuire aux autres sans se nuire à soi-même.

Les hommes qui cherchent la liberté à travers les révolutions politiques, la trouveront dans le travail attrayant. Le travail était déjà répugnant dans l'antiquité ; aussi les républiques grecques et la société romaine étaient-elles en réalité des aristocraties de patriciens et d'hommes libres exploitant une multitude d'esclaves. Aujourd’hui la masse des travailleurs n’est pas encore libre, on travaille par contrainte. Mais le travail n’est pas répugnant en lui-même; s’il le devient, c’est par les conditions dans lesquelles il s'exerce.

En effet le travail, d’abord mal rétribué, s'exerce

dans des ateliers humides, malpropres et mal aérés; l'isolement du travaiileur est pour lui une cause d’ennui, tandis que le charme et l’entrain président aux travaux qui se font en réunion; on en a une preuve à l’époque des moissons et des vendanges, où l’ardeur et la gaïeté animent les travailleurs. De plus, un même travail trop longtemps soutenu est une source de lassitude et de malaise, car la nature exige que l’homme développe à la fois ses facultés physiques, morales et intellectuelles. Enfin l’absence d’émulation est un dernier facteur de répugnance ; les hommes sont capables de grands efforts quand la rivalité les anime ; la concurrence excitant cette émulation, les travailleurs devront être répartis en groupes pour que des rivalités ardentes s’établissent entre groupes opposés.

Or cette rivalité est favorisée par le système sériaire. En effet, un groupe fait toujours une sorte de travail qui diffère peu de celui des groupes voisins; cette similitude d’occupations fait naître entre groupes contigus une concurrence émulative qui pousse chacun à déployer une grande habileté, de façon à surpasser ses rivaux. Il n’est pas à craindre que ces rivalités dégénèrent en haines, car plus l’émulation est grande entre groupes, plus les liens affectifs se resserrent entre les membres de chaque groupe; la rivalité existera donc de groupe à groupe et non d’individu à individu. Le contraste et la diversité des caractères, loin d’engendrer la discorde, seront, au contraire, une

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condition d'harmonie; en effet, si tous les hommes avaient les mêmes penchants, tous voudraient les mêmes occupations et beaucoup de fonctions indispensables seraient négligées. L’ambition, elle aussi, sera une source de prospérité pour la nouvelle société; dans les différentes fonctions, on établira une hiérarchie et chacun aura le droit de parvenir aux plus hautes situations. On commencera par être aspirant dans un groupe, puis on sera admis comme travailleur de troisième, puis de seconde et enfin de première classe; plus tard on deviendra chef de groupe, et enfin chef de sé-

rie.

Mais, pourrait-on objecter, les gens sans capapacité vont se trouver humiliés d’être dans les derniers rangs. Non, car dans les phalanges il y a pour chacun des occupations de toute espèce, et comme le même individu participe à dix ou vingt travaux différents, on ne peut admettre raisonnablement qu'il sera inférieur dans toutes ces fonctions ; un individu supérieur à un autre dans une fonction donnée lui sera inférieur dans une autre, et réciproquement.

Enfin, les hommes étant à tout moment sollicités par une foule de plaisirs et de travaux, passeront fréquemment d’un objet à un autre et goûteront successivement toutes les jouissances physiques, morales et intellectuelles que la Providence nous a réservées ; la modération en toutes choses résultera de l’affluence même des plaisirs.

QUATRIÈME SÉANCE. — Effets harmoniques âe l’organisation sociétaire.

Tout d’abord, la répartition des dividendes se fera d’un commun accord entre les membres de l'association ; le bénéfice total sera divisé en trois parts correspondant aux trois facultés industrielles : capital, travail, talent. Les capitaux étant très recherchés, le prix de l'argent s’élèvera d'autant plus que la demande sera plus considérable ; si une phalange prétendait payer un intérêl au-dessous du cours, les capitalistes placeraient leur fortune ailleurs. Pour régler la part due au travail, on distinguera les travaux de nécessité, d'utilité et d'agrément, ces derniers étant moins rétribués que les deux autres. Chaque série recevra un dividende qui sera réparti entre les groupes et chaque groupe fera la sous-répartition entre ses membres. Enfin pour la rétribution du talent, les hommes les plus capables s'élèveront au rang qui leur est dû ; le grade qu'un individu occupera dans chaque série où il est employé sera l'expression exacte du talent dont il aura fait preuve dans chaque espèce de travail; il sera donc facile de le rétribuer proportionnellement à son talent. Mais les chefs de groupes et de séries ne s’entendront-ils pas pour s’attribuer de gros dividendes au détriment des travailleurs, ou bien ceux-ci ne se ligueront-ils pas contre leurs maitres dans un but analogue ?

Non, car chaque individu sera au nombre des chefs dans certaines séries et au nombre des subordonnés dans d’autres, de sorte que les chefs ne sauraient faire preuve d’injustice envers les simples travailleurs sans se porter préjudice à euxmêmes.

Dans l’ordre sociétaire, les médecins auront un rôle tout spécial : aujourd’hui ils ont intérêt à ce qu'il y ait beaucoup de malades; dans les phalanges, leur intérêt sera qu'il y en ait le moins possible. C’est qu'ils ne recevront directement aucun salaire des malades; seulement à la fin de l’année ils toucheront, comme tous les membres de l’association, un dividende qui sera d’autant plus élevé que le nombre des malades aura été plus faible. Aussi quelle que soit leur position sociale, les malades seront assurés d’être traités avec les mêmes soins, Le rôle des médecins ne sera donc pas tant de guérir les maladies que de les prévenir au moyen de mesures d'hygiène publique et privée. En Harmonie, il n’y aura donc ni maisons de santé, ni hôpitaux, tout comme dans le pays de cet empereur mogol, Aureng-Zeb, qui, à un de ses sujets lui demandant pourquoi il ne bâtissait pas d’hôpitaux, répondait : « Je rendrai mon empire si riche qu'il n’en aura pas besoin. »

En terminant, Considérant exprimait le désir de voir substituer aux armées destructives et guerrières de son époque des armées pacifiques et industrielles qui seraient employées à des travaux d'utilité générale en vue d’assainir, d’embellir et

d'exploiter toute la surface du domaine terrestre dont l'humanité est l’usufruitière perpétuelle. L'orateur terminait ainsi la série de ses conférences : &« Messieurs, tous les livres sacrés s’accordent à proclamer que l'homme est le roi de la création. Telle est en effet sa destinée. Mais, je vous le demande, l'homme mérite-t-il aujourd’hui de porter ce titre glorieux? Quel est donc ce roi encore tout couvert de haillons, dévoré par la faim et les maladies, et qui vient étaler ses plaies sur les places publiques? Je ne reconnais pas là le roi de la terre. Les prophéties ne se sont pas accomplies. Que toutes les nations s'associent, que tous les peuples s’unissent et s'organisent dans l’unité de la grande famille, que l’homme emploie ses bras et son intelligence à la culture générale du globe au lieu de le dévaster: qu'il prenne possession complète de son domaine et qu'il applique au bonheur de tous les richesses produites; alors il pourra s’appeler roi de la créaüon. Mais, aujourd'hui encore, il n'en est que le rebut, car la condition des animaux est meilleure et souvent plus noble que la sienne. »

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Principes du socialisme, manifeste de la démocratie au X1X° siècle (1845)

SECTION PREMIÈRE

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