‹ Victor Considérant: Sa Vie - Ses IdéesChapitre 44 sur 47 · SECTION II ÉTAT DE L'OPINION · texte numérisé non relu

SECTION II ÉTAT DE L'OPINION

S I. — Etude des grandes divisions de la démocratie moderne.

Actuellement, l'esprit de l'ancien régime a disparu ; notre époque, comme notre Constitution, est démocratique ; les héritiers de la vieille aristocratie nobiliaire eux-mêmes acceptent -aujourd’hui l'esprit démocratique.

Par questions politiques, il faut entendre celles concernant les relations de peuple à gouvernement et les relations des gouvernements entre eux; les questions sociales sont relatives à l’ensemble des faits caractérisant l’état et la nature de la société, les rapports des classes, la constitution de la propriété et de l’industrie. Or, dans l’ordre politique, la révolution ne s’est pas contentée de détruire, elle a créé une administration centralisée et un système gouvernemental fondé sur l’élecüon, si bien qu'il n’y a plus de réforme capitale à opérer sur le terrain politique. Mais, dans l’ordre social, la révolution a procédé négativement ;-elle a renversé les corporalions et le système de la propriété féodale, elle a dépouillé la noblesse et le

clergé, mais n’a créé aucune institution nouvelle. Aussi la question politique est-elle au second plan ; la question actuelle est avant tout sociale, de nature économique et industrielle. « Le volcan politique, qui lançait autrefois des torrents de feu et de laves brûlantes, ne soulève plus maintenant, comme les cratères mourants de l'Islande, que des torrents de boue tièdes et fétides (1). »

Sur le terrain politique, on ne voit que torpeur et corruption; les intrigues et les combinaisons parlementaires ont amené dans l'esprit public lassitude et dégoût ; au contraire, sur le terrain social, nous assistons à un réveil du même esprit public. « Notre âge assiste à l'extinction d’un culte vieilli, d'une idée qui a fait son temps, épuisé ses formules, donné ce qu’elle contenait de capital; il assiste à la fin misérable d’un mouvement politique qui a porté ses fruits, qui a eu ses gloires et ses triomphes, qui a usé plusieurs grandes générations, mais dont la mission exclusive du moins est accomplie. Et comme l’humanité ne saurait faire halte dans la corruption, ni s'arrêter dans sa marche ascendante, notre âge assiste aussi à la naissance d’une foi nouvelle, aux premiers épanouissements de l’Idée généreuse et sociale dont les rayons bienfaisants ranimeront tous les nobles et religieux sentiments de l’âme humaine et en éclaireront bientôt sur la terre les réalisations les plus belles, les plus libérales, les plus saintes (2). »

(1) Principes du socialisme, p. 81.

(1) Id., p. 32.

Le parti démocratique se divise lui-même en trois catégories que Considérant passe successivement en revue : la démocratie immobiliste ou parti des conservateurs-bornes, la démocratie rétrograde ou parti révolutionnaire, et la démocratie progressive où parti pacifique et organisateur.

Le premier, qui est le parti de Guizot et des auires conservateurs-bornes des Débats et de la Presse, a occupé le pouvoir en France depuis la révolution de juillet. C’est lui qui a armé le peuple contre l’ancienne noblesse et qui a accaparé toutes les positions sociales réservées autrefois aux privilégiés de la naissance. Il réprouve comme subversive toute doctrine tendant à modifier le statu quo. Bien que les masses soient dans un perpétuel état de servage social et politique, Guizot ose dire dans La Démocratie moderne que « les relations réciproques des petits et des grands, des pauvres et des riches, sont réglées aujourd’hui avec justice et libéralité ».

La démocratie rétrograde comprend elle-même deux partis, un parti politique et un parti socialiste. Le premier a pour organe Le National, hostüile en principe à tout progrès social et à toute idée nouvelle; le but qu'il poursuit est le renversement du pouvoir politique actuel, et le seul moyen de salut du peuple français qu'il conçoive, c'est de mettre notre pays en guerre avec toutes les monarchies européennes. Il ne réclame que des réformes électorales, sans se soucier de la réforme

économique. Le parti socialiste voit dans le principe de la propriété la source de tous les maux actuels ; aussi il définit la propriété un vol et en poursuit l'abolition. En cela il fait fausse route, car le sentiment de la propriété est un élément fondamental et irréductible de l’individualité humaine. Ce qu'il importe, c'est de donner à cette propriété des formes plus parfaites et plus sûres, non pas au moyen de la communauté égalitaire, mais par l’association hiérarchique et volontaire de toutes les propriétés individuelles.

Enfin, la démocratie pacifique, progressive et organisatrice, reconnait pleinement les droits et les intérêts de tous, proclame la légitimité de tous les droits méconnus et consolide les droits acquis. Elle procure à chacun de nous des moyens de développement physique, intellectuel et moral ; elle entend réaliser l’ordre, la justice et la liberté, l’organisation libérale et hiérarchique des familles et des classes dans la commune, des communes et des provinces dans la nation, et l'association des peuples dans l'humanité.

$ II. — Doctrine du journal « La Démocratie pacifique ».

Dans cet organe périodique destiné à vulgariser la science sociale. on étudiera les problèmes dont la solution intéresse ceux qui souftrent, c’est-à-dire l'humanité entière; celle-ci est appelée à réaliser une association de plus en plus forte des indivi-

dus, des familles. des classes, des nations et des races qui en forment les éléments. Victor Considérant appelle à lui tous les hommes sincères des différents partis politiques et des diverses confessions religieuses.

Puis il explique les raisons qui l'ont poussé à modifier le titre de son journal et à remplacer La Phalange par La Démocratie pacifique ; c’est que beaucoup de gens croyaient que pour lire et comprendre un journal appelé La Phalange, il fallait déjà être initié aux doctrines phalanstériennes. Il fallait donc que cet organe, destiné à porter à tous des paroles de paix et d'association, ne pût sembler à quelques-uns l'organe d’une secte sociale renfermée dans des formules et des termes particuliers. Quant au choix du titre Démocratie pacifique, il s'explique par cette considération que l'esprit moderne est porté par un grand mouvement à l'émancipation des faibles et des opprimés et que le caractère de ce mouvement se traduit par le mot démocratie.

Les révolutionnaires font de ce moi une arme dirigée soit contre le gouvernement et l’ordre politique, soit contre la propriété et l’ordre social. Or, ce doit être un instrument de paix ; les véritables démocrates doivent persuader le peuple que ceux qui lui font espérer une vaine conquête de droits politiques le trompent, et, loin de le pousser à la révolte, doivent lui enseigner ses droits sociaux et en poursuivre la reconnaissance.

C'est à ce prix seulement que l'unité sociale

existera, car elle ne peut se réaliser que dans un système qui satisfasse les intérêts de toutes les classes. Qu'on fasse donc pour le droit au travail, qui est la seule propriété des masses, ce qu'on fait pour le droit de propriété du petit nombre, qu’on le reconnaisse et qu'on le protège. A l'extérieur, l'unité sociale résultera d’une politique d’association qui verra dans chaque Etat une personnalité propre et distincte des autres nations. De plus en plus, les peuples comprennent qu'ils ne gagnent rien aux guerres qui ensanglantent le monde, leur patrie commune; ce fléau aura à jamais disparu quand le congrès des puissances sera devenu une institution permanente chargée d'opérer la conciliation des grands intérêts internationaux.

Pourquoi La Démocratie pacifique s’intitulet-elle « journal des intérêts des gouvernements et des peuples »? C'est que les gouvernements ne sont pas, a priori, les ennemis du peuple ; c’est là un préjugé absurde ; bien au contraire, les intérêts des gouvernants et des gouvernés sont, au fond, identiques ; un monarque, par exemple, est l'homme le plus vivement intéressé au bonheur, à la prospérité, à la gloire du royaume ; malheureusement, il ne sait pas toujours faire ce bonheur.

La Démocratie pacifique admet intégralement le régime constitutionnel «avec un monarque héréditaire et une chambre élective »; le principe démocratique n’est pas incompatible avec une monarchie constitutionnelle, car c’est sous la pro-

tection de la monarchie que l'élément démocratique a grandi historiquement en France ; c’est à l'alliance de la royauté el des communes qu'est dû le renversement définitif de la féodalité,.

Mais on ne saurait attacher une valeur sans borne aux formes politiques; la Prusse est mieux gouvernée par un roi absolu que nous par des ministres et par des Chambres, et l’Angleterre, terre classique de la liberté politique, est le pays où le sort des masses populaires est le plus misérable, Si donc nous sommes, parmi les grands peuples, celui où règne le plus de liberté et d’égalité, cela tient plus à notre tempérament et à nos mœurs qu'à nos formes politiques. € Notre cause, concluait l’auteur, est la cause de Dieu et de l’humanité ; notre drapeau, celui de la justice, de la paix du monde et de l'association des peuples. Que les esprits et les cœurs qui se sentent embrasés par cette cause sainte s’enrôlent avec nous sous le drapeau libérateur. »

Propositions de loi et discours du 14 avril 1849.

Ces propositions de lois socialistes et réformatrices furent déposées et soutenues devant l’Assemblée nationale. La première réclamait l’inscription des hypothèques légales et judiciaires. € A partir de deux mois après la promulgation de la présente loi, les hypothèques légales et judiciaires

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