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semble qu'un sort jaloux a été jeté sur moi. Voilà qu'on est revenu de Morée et toutes mes espérances ont été détruites. L'affaire d'Alger durera peu; ce n'est pas pour nous; et vous verrez que si l’on se bat plus tard, ce sera dans une cause qui me sera répugnante (1). Au milieu de ce système de couardise politique, il ne me convient pas d’être militaire et traîner de garnison en garnison pour faire des appels et des revues de linge et de chaussures. Il me faut une vie indépendante et libre, errante ou stationnaire à ma volonté. Je ne conçois pas qu’on se croie attaché à son état comme un serf à la glèbe, et probablement je retournerai un jour à cette vie comme une abeille renfermée dans sa ruche retourne à ses fleurs au printemps (2). » Enfin, il rompit définitivement tous ses liens avec l’armée en démissionnant le 16 août 1836 : désormais il allait pouvoir se donner tout entier à son œuvre de paix sociale. Il se rendit alors à Paris, où M Vigoureux avait loué pour elle et sa plus jeune fille un petit appartement rue Taranne ; il se logea dans le voisinage.
C’est vers cette époque que l’école fouriériste vit grossir le nombre de ses membres grâce à « l’éclatant naufrage » du saint-simonisme. Depuis longtemps, une sourde lutte entre Bazard et Enfantin avait ébranlé l’école de Saint-Simon; un événement plus considérable devait achever sa dissolu-
(1) Considérant à Thelmier, 21 février 1830, (2) Lettre non datée, timbrée de Metz, 14 décembre 1832.
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tion. En janvier 1832, les saint-simoniens, accusés d’outrage à la morale publique, furent traduits en cour d'assises. « Ils se présentèrent en tunique bleue, pantalon blanc, ceinture de cuir verni. Enfantin portait sur la poitrine, en grosses lettres, ces mots : «Le Père ». Il attesta qu'il était la loi vivante, irrita les magistrats par un pathos inintelligible et sa prétention d'essayer sur eux « la puissance de son regard ». Trois des accusés furent condamnés à un mois de prison. Les autres se sécularisèrent, c’est-à-dire se dispersèrent, et allèrent porter dans les arts, l’économie politique, la finance, un levain d’idées fécondes et originales (1).» Deux adeptes ardents de Saint-Simon passèrent alors au fouriérisme : Jules Lechevalier et Abel Transon, le plus grand prédicateur de l’école (2).
(1) RamBau», Civilisation de la France contemporaine, p. #15.
(2) Considérant à Fourier, 5 janvier 1832 : « Lechevalier les « a abandonnés. Quand il est passé ici (à Metz), j'ai eu avec lui « de longues conférences. Il sentait bien la vanité du bagout « Saint-simonien et commençait à vous comprendre. J’ai dit « alors qu'il allait tergiverser pendant quelques mois et qu'il € finirait par être des nôtres, car c'est un homme d'intelligence « et de cœur. »
Lechevalier à Fourier, 16 janvier 1832 : « De longs entretiens « avec M. Muiron et avec M®° Vigoureux me firent sentir la « haute portée de vos vues. Je me liai d'affection avec vos dis- « ciples; nous nous reconnûmes pour des hommes dévoués, « destinés à marcher dans la même voie et à nous rencontrer « un Jour... Je fus saisi de tout ce que ce livre (le Traité d'as- « sociation) contient de neuf, de profond, d’immense.... En ce « moment, je m'occupe presque exclusivement de vos travaux, « et je pousse tous les saint-simoniens que je crois capables de
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Mais toujours Considérant voulut préserver les idées du maître de tout mélange ; il tenait essentiellement à l'indépendance et à la pureté doctrinale : « Je crois, disait-il à Fourier dans une lettre du 5 janvier 1832, qu'il ne faut faire avec les transfuges simoniens aucune concession et conserver une ligne de démarcation entre le simonisme et la science du mouvement aussi distincte dans les apparences qu’elle l’est dans la réalité. »
La cause fouriériste gagnait de nouveaux partisans : Amédée Paget, docteur en médecine ; Le Moyne, ingénieur des ponts et chaussées à Roche-
« les comprendre à les étudier... Je fais chaque jour de nou- « veaux pas vers vous. Saisi de vos grandes idées, convaincu « de leur puissance, je veux employer tous les faibles moyens « que je puis avoir à vous faire rendre justice par ce monde « qui vous a si longtemps méconnu. En conséquence, je mets à « votre disposition ma parole et ma plume. J'essaierai de répa- « rer envers vous les torts de mes anciens maîtres; mon « dévouement s'accroît de toute l'injustice dont vous avez été « l’objet. »
Transow, simple écrit, 29 janvier 1832 : « Le problème social « de l'avenir consiste uniquement à savoir diriger, ordonner, « combiner les appétuts des sens et les appétits intellectuels. « Fourier a, dès l’année 1808, proclamé l'unité, l’harmonie, « l'association universelle ; dès cette époque, il a eu la vigueur « peu commune de poser ce large principe auquel la société « saint-simonienne n'arrive en 1832 qu’à grand prix et à travers « une crise douloureuse. »
Gabet à Fourier, 11 février 1832 : « Le cercle saint-simonien « de Dijon attaque vos écrits dans nos journaux ; je lui réponds « que ces écrits changeront la face du monde, que les saint- « Simoniens seront les premiers à se ranger sous vos ban- « nières ; et à présent ce cercle se rend chez moi les soirées « pour entendre la lecture de l'analyse de vos ouvrages et « reconnaître combien le grand Saint-Simon est petit devant € vous. »
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fort ; H. Renaud, ancien polytechnicien ; Pellarin, qui écrivit une nouvelle biographie de Fourier, et Adrien Berbrugger, bibliothécaire de la ville d’Alger et membre de la commission scientifique d'Afrique. Mais, à la fin de l’année 1832, l’école fouriériste n’avait encore d’une école que le nom, et ses membres avaient assurément plus de bonne volonté que de talent.
Fourier et ses disciples.
D'après les seuls rapports extérieurs, il y eut au début, entre Fourier et ses disciples, une entente parfaite, un accord intime et profond, une collaboralion étroite. Le maître était écouté religieusement et vénéré à l’égal d’un dieu par tous ceux qui se croyaient, selon l'expression de Mme Vigoureux « chargés impérieusement de le rendre heureux jusqu’à ce que le genre humain l’ait reconnu . pour son Messie », et qui eussent été heureux, s'ils avaient vécu en 1900, de voir sa statue sur un des boulevards populaires de Paris, au coin de la rue Caulaincourt et du boulevard de Clichy. Dans une ode à Fourier du 21 mai 1826, Godin le compare à Colomb, à Galilée, au soleil; d’autres l’appelaient le révélateur, l’architecte du bonheur sur la terre. Voici, d’autre part, quelques extraits de lettres reçues par Fourier, qui sont tout à fait
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caractéristiques : « Je n’ai pas cru devoir, par la continuation d’une correspondance sans utilité pour vous, vous dérober des instants si bien employés à la confection de cet ouvrage, le plus grand qu'un mortel puisse entreprendre (le traité de l'Association), qui bientôt doit annoncer au monde les destins fortunés qui l’attendent » (1). « Après vous, il n’y a peut-être personne en France qui prenne autant d'intérêt que moi à votre sublime entreprise. Elle est l'unique objet de mes méditations, de mes conversations, J’en parle à tout le monde, j'en deviens fatigant pour ceux qui n'ont pas mon enthousiasme, et personne ne peut l'avoir » (2). « Pendant mon séjour à Trouville, j'ai beaucoup lu et étudié vos livres; plus je les étudie, plus je comprends, et aussi il me devient impossible de lire autre chose » (3). «C’est à mon beau-frère que je dois le bonheur d'être à moitié initié dans la science divine que vous avez créée. J’ajouterai que je suis déjà tellement convaincu de l'excellence de vos principes sociaux et des moyens que vous avez ingénieusement imaginés de mettre en pratique et de faire immédiatement fructifier, que si je n'étais pas marié et père d’une nombreuse famille, et si j'avais un peu d’argent mignon pour attendre une réussite qui me paraît certaine et devoir être pro-
(1) Bernard à Fourier, 3 septembre 1819.
(2) Gabet à Fourier, 17 août 1825.
(3) De Bazaine à Fourier, 18 septembre 1826.