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aussi remarquables, après quelque temps de popularité étonnante, tombent dans le plus profond oubli ? Un seul cas de ce genre suffirait pour infirmer la théorie de Cousin. Et qu'importent après tout cette subjectivité et ces variations d’une connaissance tou- Jours imparfaite ? La beauté en existe-t-elle moins pour cela ?
Nous croyons donc sincèrement que le sentiment est à la base du phénomène esthétique. En présence de certains objets ou de certains spectacles, l’âme éprouve instantanément des émotions plus ou moins intenses. Voilà le fait primordial et universel qu’il ne nous est pas donné d'expliquer. La raison ensuite intervient; elle s'empare de ces différentes émotions, et cherche à s’en rendre compte ; elle les compare entre elles ainsi que les différents objets qui les ont fait naître : peu à peu, elle arrive ainsi à certaines régles toujours relatives. En comparant les émotions, la raison arrive progressivement à un degré de beauté de plus en plus élevé : elle conçoit bientôt la possibilité d’une beauté sans mélange et s’arrête enfin à la nécessité de son existence.
La connaissance du bien
Ce que nous avons dit de la beauté, nous pouvons également le dire du bien.
Est-il possible, un seul instant, d'admettre avec Cousin que nous possédons primitivement toutes les idées morales ? Nous savons implicitement, dit il, qu’il est bien de mourir pour sa patrie, et c’est pour cela qu’en présence de la mort de Léonidas nous
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pouvons dire : cet homme a bien fait de mourir ainsi. ! L'exemple est habilement choisi car, à toutes les époques et chez toutes les races, le principe du dévouement à la patrie a été fort en honneur. Mais si nous possédons ainsi tous les principes, si tous les hommes savent encore, par exemple, qu'ilest bien d'aimer ses vieux parents et d’en avoir soin, comment se fait-il que certaines peuplades sauvages les précipitent du haut d'un rocher sans en éprouver aucun remords et sans croire mal faire ? Comment se fait-il que des nations civilisées aient tardé si longtemps à considérer l'esclavage comme une honte et comme un crime? Pourquoi encore parmi nous tant d'abus, tant de coutumes barbares dont bien des hommes ne semblent pas même soupconner l'existence ? Si la théorie de Cousin était vraie la science du bien devrait être faite ; l'humanité, en théorie au moins, devrait avoir trouvé la perfection, la morale devrait être une et universelle.
Et pourtant le bien existe malgré les variations de la conscience morale. Chez tous les hommes et dans tous les pays, retentit le « tu dois » impérieux et inexorable. L'obligation, voilà ce qu’il y a d’absolu, voilà le véritable fondement dela morale ; c’est en vain que Cousin essaye de renverser la théorie et s'efforce d'établir l'obligation sur une connaissance que nous n’avons pas. Tout homme a le sentiment d’un devoir. Mais quel devoir ? ici S’introduit la subjectivité la plus grande et personne ne saurait la détruire.
Tout homme a le sentiment d’un devoir avons-nous dit. L'obligation est bien en effet un sentiment ; c’est
! Du Vrai, du Beau, du Bien, 1853, — Quatorzième lecon,
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la force expansive et mystérieuse du cœur qui nous pousse à sortir de nous-mêmes : et en définitive la morale n’a pas d’autre fondement que l’amour, non pas l'amour volontaire et réfléchi, mais l'amour instinctif, spontané, irrésistible. Ce sont les hommes qui ont obéi sans réserve à cet élan impétueux de leur âme, qui sont devenus les bienfaiteurs de l'humanité, Le christianisme a eu dans le monde une action moralisatrice étonnante, cela vient de ce qu’il a été, non pas la religion de la raison, mais la religion de l'amour, ce sentiment que le Christ, sans se lasser, a prêché durant toute sa carrière et qui l’a conduit à mourir sur la croix.
Si nous voulons maintenant analyser dans son ensemble le phénomêëne moral, nous y trouverons autre chose que le « tu dois ». Pour faciliter Paccomplissement du devoir, à ce sentiment primitif d’obligation s’ajoute le jugement de la conscience ; elle approuve ou désapprouve selon que nous avons obéi ou désobéi. Un sentiment de satisfaction ou de malaise suit enfin le jugernent de la conscience.
Et la raison, dira-t-on, que fait-elie ? Elle fait ce que nous venons de faire; elle sonde, elle étudie le phénomène moral, elle cherche à le comprendre et à l'expliquer. Comme dans le phénomène esthétique, par sa puissance de généralisation, elle s’élève peu à peu à certaines règles qui cependant resteront toujours relatives ; le sentiment sera toujours la puissance qui aura le don de nous révéler le devoir. Cousin semble un moment je reconnaitre, et lui qui avait affirmé que le sentiment est toujours une conséquence de l’acte moral, écrit cette phrase caractéristique : « Combien
de fois n’arrive-t-il pas qu'en des situations délicates, compliquées, difficiles, on ne sait pas démêler où est le vrai ou le bien! Le sentiment vient au secours du raisonnement qui chancelle ; il parle et toutes les incertitudes se dissipent. En écoutant ses inspirations on peut agir imprudemment, mais rarement on agit mal ; la voix du cœur c’est la voix de Dieu. ! »
À chaque nouvelle découverte du sentiment, la raison examine et note ; comme elle voit le nombre de ses connaissances morales augmenter graduellement, sans que la force expansive du cœur perde Jamais de son intensité, elle conçoit bientôt la possibilité d’un bien parfait, d’un être qui serait tout amour, et elle s’arrête enfin à la nécessité de son existence.
Nous nous sommes donc élevé au bien absolu comme nous nous étions élevé à la beauté absolue. Le sentiment nous a d’abord révélé un beau et un bien relatifs, la raison est ensuite venue expliquer et généraliser les données du sentiment, et elle a concu de la sorte un être infiniment beau et infiniment bon.
Mais que sait-elle de cet être idéal ? Rien, sinon qu'il existe, et sur ce point nous sommes d’accord avec Cousin. Nous nous séparerons encore de lui quand il dira que le sentiment suit la raison et trouve son épanouissement dans l’amour de ce Dieu qu’elle a pu concevoir. Nous croyons bien que le cœur aime Dieu, mais non pas un Dieu connu dialectiquement et dont on ne soupçonne que l'existence.
Non, ce n’est pas l’idée abstraite qui nous émeut, car elle est toujours incapable de produire le sentiment.
1! Du Vrai, du Beau, du Bien, 1853. — 17xe lecon.