‹ Victor Cousin et le mysticismeChapitre 9 sur 16 · MAR DU · texte numérisé non relu

MAR DU

La raison est donc divine, si l’on veut, en ce sens que Dieu nous l’a donnée comme il nous a donnétoutes choses, mais elle est néanmoins humaine et faillible, dans l’état spontané comme dans l’état réfléchi, la plus humaine peut-être de toutes nos facultés. En dernièreanalyse, ladivision de Cousin reste sans importance pour la solution du problème que nous nous sommes posé : La priorité de la raison où du sentiment dans la connaissance du Vrai, du Beau et du Bien.

La connaïssance du Vrai

D’après Cousin, tout découle du vrai : « Le Vrai existe en lui-même, engagé sous les formes sensibles il devient le Beau, réalisé dans les actions humaines, il devient le Bien!. » S'il en était ainsi, nous ne refuserions pas à Cousin le droit de placer la raison à la base de la connaissance de toutes choses.

Mais le vrai nest pas pour nous une entité métaphysique, il n’est pas davantage une qualité des choses qui se retrouverait dans toutes à des degrés différents. Si le vrai avait une existence réelle, il ne pourrait être autre chose que l'existence eile-même.

Dire que l’on a trouvé la vérité sur tel ou tel point, cela signifie que l’on est arrivé à expliquer et à comprendre ce point. Le vrai est donc simplement un jugement de l'esprit qui correspond à la réalité des choses. L'univers nous étonne, certaines de ses parties nous paraissent bonnes et belles, d’autres nous paraissent mauvaises et laides ; il en est de même de

1 Du Vrai, du Beau, du Bien, 1" édition 1836 ; 22° lecon,

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l’homme intérieur et des actions de sa vie. Notre esprit travaillant là-dessus essaye de comprendre l’homme et l'univers, il essaye de les expliquer. De là les différentes sciences, de là les différents systèmes... ils sont vrais dans la mesure où ils approchent de la réalité des phénomènes étudiés.

Le vrai est la qualité d’un raisonnement ; mais on ne raisonne pas à vide et la raison, pour s'exercer, ne saurait se passer du beau et du bien. Des lors, au lieu d’être la source de ces deux dernières idées, le vrai n'en peut plus être que lexpression adéquate. Il leur est subordonné, et dans la suite de notre étude, nous n’aurons plus à tenir compte que du beau et du bien.

Remarquôns encore qu’on dit indifféremment, et le langage a Son importance, une belle ou une bonne action. Nous pourrions nous demander si la bonté ne serait pas seulement la beauté du monde moral ; mais la chose a peu d'importance, il nous suffit de savoir que le beau et le bien sont de nature analogue.

Les données du problème nous paraissent plus claires maintenant, et la solution facile à prévoir. Est-ce la raison une et humaine, ou le sentiment qui s’exerce d’abord dans la connaissance du beau et du bien, deux choses de même nature ?

Cousin croit avoir tout dit quand il s’est écrié: «Pour s'émouvoir à l'idée d’une chose ne faut-il pas comme les termes eux-mêmes le donnent à entendre avoir eu d’abord cette idée? » Raisonnement rigoureux en apparence, Sophisme insensé en réalité. La question est précisément de savoir si c’est l’idée qui nous émeut ou si c'est le sentiment qui la précède et qui la fait naître.

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Etudions séparément le phénomène esthétique et le phénomène moral, nt

La connarïssance du Beau

Pour que dans la connaissance du beau il soit possible de placer le fait rationnel en premier lieu, il faudrait que la beauté fut définie d’une manière claire et précise, qu'il-y eut, en un mot, une beauté type connue de nous à laquelle nous comparerions les différentes beautés particulières. Mais qui se chargera de définir la beauté ? Depuis de longs siècles Phumanité la cherche et l’adore, le monde produit des artistes qui font notre admiration, et, malgré tout leur zèle et tout leur talent, les meilleurs artistes n’ont pu dire ce qu'était la beauté. Elle n'est pas l’ordre, encore moins le désordre ; elle n'est pas la symétrie, l’arrangement, la régularité des lignes, pas plus qu’elle n’est l'assemblage des différentes couleurs... elle est tout et elle n’est rien. En vain le maître voudrait-il essayer de donner des règles à l'élève, l'élève se moque des règles et dépasse le maitre. Il est des tableaux que tout le monde admire du fond de l'âme. Si vous demandez pourquoi, les uns vous répondront qu ils n en savent rien... Gardez vous de sourire, c'est la réponse la

plus sensée. Les autres voulant essayer de masquer

une ignorance fatale vous donneront des raisons de leur admiration, mais peu de personnes seront d’accord là-dessus. Cela ne revient-il pas à dire que la beauté n’est pas du domaine de l'intelligence ? Personne ne la comprend et tout le monde la sent. Cousin, il est vrai, croit se tirer d'embarras en fai-

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sant appel à l’aperception pure. L'homme a la connaissance immédiate de la beauté absolue ; il y rapporte l’objet, de là le jugement esthétique’. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit de la raison spontanée, mais nous nous demanderons cependant comment il est possible de rapporter telle ou telle beauté particulière à une beauté absolue dont on n'a plus souvenance.

La conséquence de cette vision spontanée devrait être l'identité du jugement esthétique chez tous les hommes, puisque tous auraient le même type de comparaison. C’est bien un peu ce que prétend Cousin qui veut éviter à tout prix la subjectivité du sentiment. D'après lui, quand notre raison a affirmé la beauté d'une chose, nous avons le droit de considérer comme insensés ceux qui jJugeraient autrement. La prétention de le faire, peut être, mais le droit c’est une autre question.

Je crains bien qu’en fait l'identité du jugement esthétique n'existe que dans l'esprit de Cousin et dans le monde imaginaire où il nous transporte.

Dira-t-on quela majorité des hommes admire les mêmesobjets? Ilest également des metsetdes parfumsque l'on s'accorde à trouver agréables, et l'on ne voit pas trop bien pourquoi les ressemblances du sentiment esthétique devraient nous étonner plus que les ressemblances du goût et de l’odorat.

En est-il donc moins vrai que des chefs-d’œuvres remarquables ont été longtemps méconnus par les personnes les plus compétentes ; et que d’autres,

! Du Vrai, du Beau, du Bien, Edit. 1853 (6° lecon),

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