‹ Victor Cousin et le mysticismeChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

POUVONS-NOUS, SUR LES DONNÉES DU SENTIMENT, ARRIVER A LA CONNAISSANCE DU VRAI, DU BEAU ET DU BIEN?

Que devons-nous entendre par raison?

Dans son enthousiasme métaphysique, Cousin nous entraine bien haut, trop haut pour que nous puissions le suivre. Sa raison spontanée, impersonnelle et infaillible, héritage précieux de l’ignorant et du savant, est sans doute un beau rêve... mais rien qu’un rêve. Cette raison, fragment de la raison divine, qui voit d’un seul coup d’œil la Vérité dans tout son ensemble, est trop grande pour que l'esprit humain la puisse comprendre..., il faudrait être dieux pour saisir une seule étincelle de la raison divine !

On ne peut s'empêcher de demander à Cousin comment il à eu lui-même conscience de cette raison idéale, voilée pour tous les autres hommes. Comment a-t-il pu sentir une aperception, de son propre aveu «si pure qu'elle est insensible » ? Le grand professeur aurait-il été favorisé d'une révélation spéciale ?

Sa théorie de la raison spontanée ne peut être qu’une hypothèse, une hypothèse inutile et qui n’explique rien. À quoi sert-il d'avoir une raison absolue en relation directe avec la Vérité, si nous n’en savons rien et si,

en toutes choses, nous agissons comme si nous ne l’avions pas ? Cousin comprend très bien tout cela, et

après ce petit voyage fantaisiste dans l'inconnu et

dans infini, il éprouve le besoin de nous ramener icibas. « Cette raison, qui en elle-même est universelle et absolue, et par conséquent infaillible, tombée qu’elle est dans l’homme... est devenue faillible. » ! C’est le dogme de la chute ; nous n'avons pas à le discuter, car il wa absolument rien à faire ici. À quoi bon parier d’un état disparu qui peut faire l’objet de tous nos regrets et de tous nos vœux, mais dont on ne peut plus tenir compte pour déterminer le mode d'acquisition de nos connaissances ?

Si l’hypothèse était vraie, plus que le mysticisme, la théorie de Cousin devrait conduire à l’inaction absolue. Si c’est par son passage dans l’homme que la raison perd sa valeur et ses qualités, que l’homme se détruise lui-même ; que dans une sorte d’anéantissement il abandonne sa volonté et sa liberté, et alors on verra reparaitre omnisciente cette raison un moment disparue ! Non, nous:ne pouvons pas appeler raison une chose à jamais passive, miroir toujours terni qui recoit une image plus ou moins vague de la réalité. Pourtant, pas plus que Cousin, nous ne croyons confondre la raison et le raisonnement, La raison est une faculté dont nous devons nous servir ; le raisonnement n’est que l’acte, le produit de cette raison ; mais que le raisonnement disparaisse, et celleci ne sera plus qu’une puissance vide, une faculté silencieuse comme un instrument de musique oublié

1 Histoire de la philosophie; o"*lecon,

sur un meuble. Un jour deux hommes s’approchent de l'instrument : l’un ne peut en faire sortir que des bruits discordants, tandis que l’autre en tire des sons harmonieux et captivants. Ainsi en est-il de la raison. En tant que puissance elle se retrouve chez tous les hommes, et en ce sens, nous pouvons dire qu’elle est impersonnelle et toujours identique à elle-même ; mais tous les hommes ne s’en servent pas de la même facon, de là les différences de pensée et l'erreur.

Nous sommes déjà bien loin de la raison spontanée de Cousin; reconnaissons pourtant le fond de vérité que reuferme la théorie. Après quelques mois d’efforts, l'enfant marche sans s’en rendre compte, le tisserand dévide sa navette sans y songer, le laboureur maintient sa charrue en regardant autre chose, et tous les travaux, sous l'influence de l'habitude, demandent chaque jour moins de réflexion. Ainsi en est-il dans le domaine intellectuel. Il est bien certain que parfois nous pensons spontanément, pour ainsi dire sans Pavoir voulu, sans réfléchir sur notre pensée et presque sans la saisir ; si nous la saisissons quelquefois, ce u'est qu'après coup. Cousin n’avait pas besoin de s'enfoncer bien avant dans l’observation pour découvrir cela, et s’il s’y était enfoncé encore un peu plus avant il aurait vu que, même dans ce cas, la raison n’a pas des intuitions immédiates et infaillibles de la vérité.

Quand on peut remonter le courant de ces pensées .involontaires, il est facile de voir que, là encore, la raison suit sa marche ordinaire ; elle engendre le raisonnement, et ce raisonnement est toujours sujet à l'erreur.

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