Voir plus haut, p. 75 et p
mains de la réflexion devient une conception né* cessaire. Toute subjectivité avec toute réflexivité expire dans la spontanéité de Taperception. >
8"" La raison suprême des choses placée dans les lois de la pensée.
c Ces lois dominent et gouvernent Thumanité qui les aperçoit, comme la nature qui les représente, mais elles ne leur appartiennent pas. On pourrait même dire avec plus de vérité que la nature et l'humanité leur appartiennent, puisqu'elles n'ont point de beauté et de réalité que par leur rapport avec l'intelligence, et que la nature sans lois qui la règlent, et l'humanité sans principes qui la dirigent, s'abîmeraient bientôt dans le néant.
9"" Le moi résidant dans la volonté, selon la doctrine dé Maine de Biran.
f Le rapport de la volonté et de la personne n'est pas un simple rapport de convenance, c'est un véritable rapport d'identité. Etre pour le moi n'est pas une chose, et vouloir une autre ; car il pourrait y avoir alors ou des volitions qui seraient impersonnelles, ou une personnalité, un moi qui se saurait sans vouloir, ce qui est impossible ; car se savoir pour le moi, c'est se distinguer d'un non-moi; or il ne peut s'en distinguer qu'en s'en séparant, en sortant du mouvement impersonnel pour en produire un
qu*il s*impute à lui-même, c'est à dire en voulant.» iO'' La causalité résidant dans la volonté pure et non pas seulement dans reffort musculaire, comme le croyait Maine de Biran.
« Il ne faut pas confondre la volonté ou la causalité intérieure... avec les instruments extérieurs ou passifs de cette causalité... A proprement parler, ces actions ne sont que des effets enchaînés... Gherche-t-on la notion de cause dans Faction de la bille sur la bille comme on le faisait avant Hume, ou delà main sur la bille, ou même dans Faction de la volonté sur le muscle, comme l'a fait Maine de Biran, on ne la trouvera dans aucun de ces cas, pas même dans le dernier ; car il est possible qu'il y ait une paralysie des muscles... mais ce qu'une paralysie ne peut empêcher, c'est l'action delà volonté sur elle-même, la production d'une résolution, c'est-à-dire une causation toute spirituelle, type primitir de la causalité, dont toutes les actions extérieures ne sont que les symboles. »
il* La théorie de la liberté absolue, théorie que nous avons déjà rencontrée dans nos leçons inédites, mais sous forme très énigmatique (p. 135). Nous la retrouvons ici, encore obscure, mais avec plus de développement. Cette théorie a complètement disparu de la dernière édition.
c L'idée fondamentale de la liberté est celle d'une puissance qui, sous quelque forme qu'elle agisse, n'agit que par une énergie qui lui est propre. Le caractère propre de la liberté, c'est Tindétermination. La liberté n'est donc pas une forme de l'activité, mais l'activité en soi, l'activité indéter- . minée, qui précisément à ce titre se détermine sous une forme ou sous une autre, d'où il suit encore que le moi ou l'activité personnelle spontanée et réfléchie ne représente que le déterminé de l'activité, mais non son essence. La liberté est l'idéal. Le moi primitif doit y tendre sans cesse sans y arriver jamais; il en participe, mais il n'est point elle. Il est la liberté en acte, non la liberté en puissance. Il est une cause, mais une cause phénoménale, et non substantielle, relative et non absolue. Le moi absolu de Fichte est une contradiction. En fait d'activité, la substance ne peut donc se trouver qu'en dehors et au-dessus de toute activité phénoménale, dans la puissance non encore passée à l'action, dans l'indéterminé capable de se déterminer soi-même, dans la liberté dégagée de ses formes qui, en la déterminant, la limitent et la phénoménalisent... immortelle et inépuisable dans la défaillance de ses modes temporaires. »
iâ<> La doctrine de Tunité consubstantielle de rhomme, de la nature et de Dieu, doctrine résumée dans une phrase très célèbre qu'il faut lire dans la première édition .
^ Le Dieu de la conscience n'est pas un Dieu abstrait, un roi solitaire relégué par delà la création sur le trône désert d'une éternité silencieuse et d'une existence absolue qui ressemble au néant même de l'existence : c'est un Dieu à la fois vrai et réel, à la fois substance et cause, toujours substance et toujours cause, n'étant substance qu'en tant que cause, et cause qu'en tant que substance, c'est-à-dire étant cause absolue, une et plusieurs, éternité et temps, espace et nombre, essence et vie, indivisibilité et totalité, principe, fm et milieu, au sommet de l'être et à son plus humble degré, infini et fini tout ensemble, triple enfin, c'est-à-dire à la fois Dieu, nature et humanité. En effet, si Dieu n'est pas tout, il n'est rien*; s'il est absolument indivisible en soi, il est inaccessible et par conséquent il est incompréhensible, et son incompréhensibilité est pour nous sa destruction... Dans tout et partout, il revient en quelque sorte à lui-même
1. Plus tard, en reproduisant ce passage, Victor Cousin a corrigé ainsi : « Si Dieu n'est pas daru tout, il n'est datu rien. » C'est un changement total de doctrine.
dâDsla conscience derhommedonl il constitue indirectement le mécanisme et la triplicité phénoménale par le reflet de son propre mouvement et de la triplicité substantielle dont il est Tidentité absolue. »
13* La réconciliation de la philosopjiie et du sens commun dans la doctrine de la spontanéité.
€ L'humanité en masse est spontanée et non réfléchie; l'humanité est inspirée. Le souffle divin qui est en elle lui révèle toujours et partout la vérité sous une forme ou sous une autre, selon les temps et selon les lieux. L'âme de l'humanité est une âme poétique qui découvre en elle-même les secrets des êtres et les exprime en des chants prophétiques qui retentissent d'âge en âge... La spontanéité est le génie de la nature humaine, la réflexion est le génie de quelques-uns... La vérité n'est pas la science; la vérité est pour tous; la science pour peu. Au fond, la philosophie est l'aristocratie de l'espèce humaine. i>
14'> EnGn, comme conclusion, la réconciliation de tous les systèmes ou Téclectisrae, c'est-à-dire une méthode d'impartialité qui, dans la conscience, accepte tous les faits, et qui ensuite transportée dans l'histoire, accepte tous les systèmes en tant que chacun d'eux est l'expression d'un des points de vue légitimes de l'esprit humain.
« Toujours fidèle à la méthode psychologique, je la traDsportai dans Thistoire, et, confrontant les systèmes avec les faits de conscience, demandant à chaque système une représentation complète de la conscience, j'arrivai bientôt à ce résultat que mes études antérieures ont tant développé, savoir: que^ chaque système exprime un ordre de phénomènes et d'idées qui est très réel à la vérité, mais qui n'est pas seul dans la conscience, et qui pourtant, dans le système, joue un rôle presque exclusif; d'où il suit que chaque système n'est pas faux, mais incomplet, d'où il suit encore qu'en réunissant tous les systèmes incomplets, on aurait une philosophie complète, adéquate à la totalité de la conscience. De là à un véritable système historique, l'intervalle est grand sans doute, mais la carrière est ouverte. J'essayerai de la remplir... en éclairant l'histoire de la philosophie par un système, et en démontrant le système par l'histoire entière de la philosophie. » Telle est, dans son ensemble, la célèbre préface de 1824; et, si l'on peut lui reprocher d'être trop vague, de trop rester sur les hauteurs, de manquer de développements concrets et de suffisantes analyses, on ne peut nier qu'il n'y ait là un ardent bouillonnement de pensées, et un souffle de haute métaphysique que Ton ne pourrait retrouver au
LA DISGRACE. i79
même degré chez aucun philosophe de cette époque. Nous en avons fini avec la première période de la philosophie de Cousin. Elle est plus ou moins dominée et commandée par l'esprit de Schelling. Nous allons voir maintenant l'influence de Hegel se substituer à celle de Schelling. Cette influence nous amène à parler de la rentrée de Cousin à la Sorbonne en 1828. Quelles circonstances l'y ramenèrent? Quels succès y obtint-il? Quelles idées y exposa-t-il ? C'est ce que nous avons maintenant à raconter.
On peut dire que, de 1818 à 1826, Cousin paraît avoir subi Tinfluence de Schelling beaucoup plus que celle de Hegel : c'est là un fait qui paraît étrange ; car il était avec celui-ci dans des relations bien plus intimes qu'avec celui-là. Le fait cependant n'est pas difficile à expliquer. Il est vrai qu'en 1817, dans son premier voyage d'Allemagne, Cousin n'avait pas vu Schelling; mais il n'avait entendu parler que de lui. Lorsqu'il le vit en 1818, Schelling, par son éloquence naturelle, par la facilité de sa parole, le subjugua facilement. Il décrit l'un et l'autre maître d'une manière vive et saisissante : f On ne peut pas moins se ressembler, dit-il, que
le disciple et le maître. Hegel laisse à peine tomber quelques rares et profondes paroles quelque peu énigmatiques ; sa diction forte, mais embarrassée, son visage immobile, son front couvert de nuages, semblent l'image de la pensée qui se replie sur elle-même. Schelling est la pensée qui se développe; son langage est, comme son regard, plein d'éclat et dévie; il est naturellement éloquent. > Il est facile de comprendre qu'en présence d'une nature aussi semblable à la sienne, enthousiaste et expansive, Cousin ait été sous le charme. Hegel lui imposait par sa profondeur; mais il ne le comprenait pas bien, et causait rarement avec lui de métaphysique; tout l'intérêt de leurs conversations portait sur l'art, sur l'hisloire, sur la politique Enfin, après 1818, leurs relations avaient été tout à fait interrompues. Une circonstance nouvelle et étrange vint les renouer d'une manière beaucoup plus intime.
Victor Cousin, voyageant en Allemagne à la fin de 1824 avec les jeunes de Montebello, qu'il avait été chargé d'accompagner, se vit tout à coup à Dresde arrêté par la police allemande, envoyé à Berlin et mis en prison sous l'inculpation de jacobinisme ou d'espionnage; il y resta plusieurs mois. Cette arrestation devint un événement européen :
i82 VICTOR COUSIN.
la presse libérale de toutes les nations s'éleva alors contre cet attentai au droit des gens. Plus tard, sous le gouvernement de Juillet, on se moqua de cette prison de Victor Cousin; on dit qu'il s'en était fait un piédestal. C'est le contraire de la vérité. Il se refusa, au contraire, à son retour de Berlin, à toute protestation qui pût faire scandale. Dans tous ses livres, on trouve à peine la trace d'une allusion à cet événement. Pour ma part, je l'ai connu vingtcinq ans; et c'est seulement la dernière année, quelques jours avant son départ de Paris, que je lui ai entendu raconter cette aventure. Après tout, la chose n'était pas si plaisante. Supposons aujourd'hui, par exemple, une personne importante de France, membre d'un parti libéral et populaire, qui serait arrêtée, mise au secret à Berlin, et maintenue en état d'arrestation sans aucune raison, — car on n'a jamais cité aucun grief, — demandezvous quelle serait l'émotion et s'il pourrait y en avoir une plus légitime? Hegel, qui avait quitté Heidelberg depuis 1818, était alors professeur à l'université de Berlin. Quoiqu'il eût cessé d'entretenir des relations avec Cousin, aussitôt qu'il apprit la mésaventure de celui-ci, il s'entremit avec zèle et générosité en faveur de son ancien ami. M. Rosenkranz, dans la Biographie de He-
COUSIN BT HEGEL. 188
gels raconte avec quelques détails cet épisode et ce qui s'ensuivit :
« Cousin, en 1824-, se trouvait en voyage en Allemagne. Tout à coup, par suite des plus vagues soupçons et sur Tinstigalion du gouvernement prussien, il fut subitement arrêté comme suspect à Dresde et envoyé en prison à Berlin. A peine Hegel eut-il connaissance de cet événement, qu'aussitôt, le 4 novembre, il adressa au ministre de l'intérieur et de la police un écrit étendu dans lequel il s'employait chaudement à la délivrance du philosophe français. Par l'intervention de la médiation de Tambassade française, et, sur sa parole d'honneur, Cousin fut mis en liberté. Il resta encore quelque temps à Berlin, où il vécut avec Hegel et quelquesuns de ses disciples (Gans, Hotho, Henning, Michelet) dans un commerce amical et philosophiquement très fructueux. Depuis ce temps, il entretint une correspondance avec Hegel. En 4827, il fut le plus cordial et le plus remarquable des amis de Hegel à Paris, celui qui essaya de lui rendre son séjour le plus agréable possible, et Hegel, dans ses LeUres à sa femme, s'exprime sur lui dans les termes les plus affectueux et les plus reconnaissants.
i. ffegeVs Werke, t, XIX, p. 368.
Ces rapports durèrent autant que la vie de Hegel et ne cessèrent pas même après la révolution de Juillet, quand Cousin fut devenu pair de France et promu au ministère. »
Ce récit est exact, sauf le dernier trait*. En effet, de 4824 à 1832, malgré la différence d'âge (Hegel avait vingt-trois ans déplus que Cousin), malgré réloignement, il s'établit entre les deux philosophes un commerce de véritable affection. Cousin eut toujours pour celui qu'il appelait son maître une déférence et une vénération particulières; et, par l'entrain de sa nature, quand ils étaient ensemble, il animait et égayait l'austère philosophe. On en voit la preuve dans les Lettres de voyage écrites par Hegel à sa femme % et où il parle souvent de Cousin. Ces détails, à la vérité, n'ont rien de philosophique; mais ils sont intéressants parce qu'ils témoigent de l'intimité des deux amis. On nous permettra d'en donner quelques extraits :
1. Cousin ne fui pas ministre après 1830; il ne le fut qu*en 1840, et Hegel était alors mort depuis huit années (1832).
2. HegeVs Werke^ t XVII, p.. 600. Ces lettres sont très amusantes et nous reproduisent les impressions àe Hegel sur Paris. Nous n'avons dû en extraire que ce qui avait rapport à notre sujet.
« 3 septembre 1827.
> Enfin, ma chère amie, je t'écris de celte capitale du monde civilisé, dans le cabinet de Tami Cousin; celui-ci, pour le dire tout d'abord, m'a remis ta chère lettre, et j'ai reçu enfin des nouvelles de toi et des enfants, dont la lettre m'a fait grand plaisir. Arrivé ici vers onze heures. Descendu à V Hôtel des Princes. Aussitôt visite de Cousin. Inutile de dire que nous sommes ensemble dans les termes de la plus affectueuse cordialité. Nous n'avons pas été longs à déjeuner (côtelettes et une bouteille de vin); car, dit-il, il a à veiller aux intérêts de madame Hegel (en français), et il faut que cette lettre parte aujourd'hui pour la poste avant deux heures. j>
« 9 septembre.
> Tout mon temps se passe à courir et à voir des choses merveilleuses, à bavarder et à manger avec Cousin, dont l'amitié dévouée prend soin de moi de toutes les manières; si je tousse par hasard, le voilà inquiet des responsabilités qu'il a envers
madame Egell K — 11 y a aujourd'hui une dédicace de chapelle à Saint-Cloud. Cousin me conseille de n'y pas aller. R... doit avoir, cette après-midi, une audience de mademoiselle Mars; Cousin dit qu'il serait plaisant d'y aller. 11 dit qu'il m'aurait conduit chez Talma et chez madame Pasta s'il eussent été ici. Nous avons avec Cousin des délibérations et des querelles au sujet du dîner. Quand nous dînons ensemble, c'est lui qui commande ; quand je suis seul, je ne comprends rien à cette énorme carte de restaurant. »
a 13 septembre.
» Dimanche dernier, après avoir déjeuné avec Cousin, et avoir fait une grande promenade au Champ-de-Mars, après avoir traversé les Champs- Elysées, j'ai été pris, la nuit, de douleurs d'entrailles. J'ai payé mon tribut aux eaux de la Seine. Quoiqu'on m'assurât qu'on n'avait pas besoin de médecin pour se remettre, Cousin, m'ayant trouvé l'autre jour un peu mal à l'aise, a insisté pour m'envoyer
1. Plaisanterie sur la prononciation de Cousin, qui, à la manière française, ne faisait pas sentir respiration dans Hegel, et mettait Taccent sur la dernière syllabe.
son médecin*; c'est un jeune homme très intelligent, très prudent, et qui m'a traité à la manière française; quelque confiance que j'eusse en lui je ne pouvais m'erapêcher de penser qu'avec les moyens allemands j'eusse été quitte beaucoup plus vite. >
« ^ septembre.
» C'est un grand plaisir pour moi que Cousin m'ait promis de m' accompagner à Bruxelles; il viendra avec moi jusqu'à Cologne. C'est chose convenue (en français). »
« 26 septembre.
» Notre départ est fixé à lundi prochain; mais il ne faut pas trop s*en rapporter à Cousin. Quand nous avons dit dix fois : Convenu^ tout est de nouveau bouleversé. »
1. Je suppose que c'était M. Ândral, le gendre de Royer-Collard, et qui plus tard était encore le médecin de Cousin.
« 30 septembre.
> J'ai dîné hier avec Fauriel, l'éditeur des Chants populaires de la Grèce, Quelques jours auparavant, j'avais dîné avec Mignet, Thiers et Fauriel *. Ce soir, nous avons, Cousin et moi, pris nos billets pour la diligence de Bruxelles et nous nous sommes en* gagés à partir mardi. En trente-six heures nous serons à Bruxelles. »
(( 7 octobre, de Bruxelles.
» Nous sommes donc partis le 2 octobre, à sept heures du matin; nous étions seuls l'un et l'autre dans le coupé. C'est un grand plaisir pour moi, et dont je suis fort reconnaissant à Cousin, qu'il ait bien voulu partir avec moi. Je suis las de voyager avec des étrangers. >
« 12 octobre.
» L'ami Cousin ne pouvait rien faire pour moi de
1 . Hegel dînant avec Thiers ! Quelle rencontre entre la spéculation et la pratique ! Et qui ne voudrait avoir plus de détails sur ce dîner, dont M. Mignet nous parlait encore quelques mois avant sa mort?
GOUSIX ET HEGEL. 189
plus agréable que de m'accompagner à Cologne. Sans cela, j'aurais pris le bateau à Rotterdam, et je serais allé par mer à Hambourg. — En bavardant, mangeant et buvant (car aucune de ces trois occupations ne nous a fait défaut), nous avons fait un tour charmant et des plus agréables, et j'en serai toujours reconnaissant envers Cousin, pour lequel j'ai pris plus d'affection que jamais. »
Lorsque Hegel écrivait cette dernière lettre, la séparation avait eu lieu, et on voit combien, jusqu'au dernier jour, Hegel avait été satisfait de son ami. Dans la lettre qu'il lui écrivit quelque temps après son retour (mars 1828), il rappelle c les agréables souvenirs que lui a laissés son séjour à Paris et le voyage au Rhin » ; il se loue encore de son ami, « des agréments et de l'hilarité que son esprit, sa gaieté, sa bonne humeur a répandus partout, i^
Nous sommes ainsi amené à parler du commerce de lettres qui a existé entre Cousin et Hegel, commerce, à la vérité, assez intermittent, comme il arrive entre savants très occupés de part et d'autre, mais qui est sur un ton de cordialité et de sympathie réciproques, rare entre deux hommes d'âge si différent et séparés par la nationalité et par la langue. La correspondance est en français. Cousin
ne savait pas assez Tallemand pour écrire dans cette langue; Hegel, au contraire, maniait la langue française d'une manière quelquefois pénible, mais souvent heureuse et originale. M. Rosenkranz, dans sa Biographie de Hegel, a déjà donné quelques extraits des lettres de Cousin; mais nous devons à une confiance obligeante et généreuse la communication de la correspondance entière ^ Nous en citerons les passages qui peuvent servir à éclairer l'histoire personnelle ou philosophique de Victor Cousin de 4824 à 1830. Les lettres de Cousin sont au nombre de douze; mais un certain nombre ne sont que des billets. Nous n'en avons que . cinq de Hegel; mais elles sont longues et détaillées. Enfin, une dernière lettre du philosophe Gans, qui annonce la mort de Hegel à Cousin, nous apprend sur cette mort quelques détails dignes d'intérêt. La première en date est de Hegel. Elle est du 5 août 1818, en réponse à un billet de Cousin que nous n'avons pas, où celui-ci annonçait son prochain voyage à Munich et lui demandait des lettres
1. M. Karl Hegel, fils du philosophe et professeur d'histoire à rUniversité d*£rlaDgen , a bien voulu nous communiquer les lettres originales de Victor Cousin et nous en laisser prendre copie. M. Barthélémy Saint-Hilaire nous a confié également les lettres de Hegel. Nous les prions ici Tun et Tautre de vouloir bien agréer tous nos remerciements.
COUSIN ET HEGEL. m
d'introduction pour ses amis. Nous en extrayons tout ce qui a quelque rapport aux affaires de la philosophie et ce qui intéresse Hegel lui-même :
€ M. Roth, historien et politique, habite la même maison que M. Jacobi, à qui je le prie de vous présenter et auquel vous ne manquerez pas sans cela de rendre visite: je vous prie de lui témoigner toute l'estime et l'amour que je ne cesse de lui porter, et encore de lui dire que je n'ai pas oublié que c'est lui qui a donné la première impulsion à ma vocation pour Berlin *. Ensuite je vous prie de faire mes compliments à M. Méthamer, conseiller à la section des études... Pour la manière de penser de ces messieurs, vous les trouverez très libéraux, du reste avec des nuances que vous saisirez aisément, et qui tirent peut-être un peu vers ce patriotisme teutonique et antifrançais. PourM.Schelling, je vous prie de le saluer de ma part; vous trouverez sans doute auprès de lui un accueil ouvert et une façon déparier politique sans préjugés antifrançais. Il est peut-être superflu d'ajouter que MM. Schelling et Méthamer sont bien ensemble; mais que MM. Schelling et Jacobi sont sur un pied tel, qu'il
1. Il veut 'dire que c*est Jacobi qui, le premier, a pensé à le faire appeler à Berlin.
19a VICTOR COUSIN.
est plus convenable de ne pas faire mention d'une liaison avec l'un dans la conversation avec l'autre. .. A Stuttgart, ma ville natale, où j'ai passé ce printemps quelques jours, après vingt ans d'absence, il m'est bien resté quelques anciens amis, surtout M. Schelling, frère du philosophe et médecin. Pour des philosophes, il y a M. Fischaber, professeur au gymnase, qui vient de publier le premier cahier d'un journal philosophique où il y a plusieurs articles de M. Schwab, philosophe et antikantien, quia remporté, je crois, en partage avec M. Rîvarol, il y a trente ans, un prix à l'Académie de Berlin sur les causes de l'universalité de la langue française; mais je ne connais aucun d'eux personnellement. Pour Tubingue, j'ai écrit une lettre pour vous à M. Eschenmaier, philosophe, surtout ami du magnétisme animal. Vous ne m'indiquez pas l'époque à laquelle vous pensez à peu près arriver ici : c'est Heidelberg qu'il vous plaît d'appeler votre patrie adoptive; je l'échangerai cet automne contre Berlin, où j'ai été appelé. »
A la suite de cette lettre, Cousin alla à Munich; dans ce voyage, il revit encore une fois Hegel à Heidelberg. Celui-ci passa à l'université de Berlin, et, comme nous Tavons dit, toutes relations furent interrompues pendant six ans. Elles reprirent
en 1824 : à cette époque, Cousin passa six mois à Berlin, partie en prison, partie en liberté. La première lettre qui rouvre la correspondance est de lui. Il récrivit après son retour à Paris; elle est, ce nous semble, du plus vif intérêt :
a Paris, 1«' août 1825.
> Je vous écris, mon cher ami, le cœur navré de chagrin; après un mois de la plus douloureuse incertitude, je reçois la nouvelle certaine que S.-R. n*est plus ^ Il est mort cherchant à donner l'exemple à des lâches qui ne l'ont pas suivi. Vous savez comment j'aimais S.-R. J'ai perdu, Hegel, ce que je ne retrouverai de ma vie, l'alliance intime et profonde des deux seules choses que j'estime le plus, la tendresse el la force. Pardon si je n'insiste pas; mais, si je commence à parler de lui, je ne pourrai plus vous parler d'autre chose, etjeveuxvous apprendre tout ce qui m'est arrivé depuis notre séparation. »
Après avoir raconté les détails de son voyage et
1. Il s*agit de la mort de Santa-Rosa. Tami le plus cher de Cousin, celui pour lequel cette nature mâle et un peu dure s'était en quelque sorte attendrie, et qui a jeté un rayon de poésie sur sa jeunesse. Il était allé mourir en Grèce comme lord Byron. Voyex, dans les Fragments littéraireSy Tarticle sur Sania-Rosa.
lui avoir nommé les personnes qu'il a vues sur sa route, entre autres Goethe, qui Ta reçu quoique malade, il lui rend compte de son arrivée.
« A Paris, un certain parti me préparait une sorte d'ovation que j'ai refusée pour plus d'une raison. J!ai trouvé tout le monde furieux contre la Prusse. On aurait voulu que je fulminasse un pamphlet contre elle et sa police. Assurément je n'aime pas cette police; mais, après avoir été modéré contre elle à Berlin, il ne me convenait pas de m' aviser tout à coujp'de me mettre en colère à Paris, à trois cents lieues du péril. Je suis donc resté tranquille, libre dans mes propos, selon mes principes et mes habitudes, mais sans violence. Même j'ai osé dire que la vie, à Berlin, était fort supportable, et cela a fait jetter (sic) les hauts cris à un Prussien*, plein de génie si l'on veut, mais méchant et tracassier, qui aurait été charmé que je tournasse tout Berlin en ridicule. Enfin, pendant quinze jours, j'ai surpris et mécontenté les amateurs de scandale. Puis tout a passé, comme tout passe à Paris.
}) Cependant vous concevez que mes vrais amis, Humann et Royer-Gollard, ont approuvé ma con-