Probablement HumbokU
duite, et, avec eux, le très petit nombre d'hommes d'État de l'opposition; excepté les intrigants et les brouillons et quelques faux amis qui cherchaient depuis quelque temps des prétextes d'ingratitude et de trahison, le public, qui ne s'arrête pas aux bavardages, a compris l'ensemble de ma conduite. Toute cette affaire a prouvé deux choses : que j'étais invariablement attaché à la cause de la liberté, mais que m'entrainer dans aucune folie n'était au pouvoir de personne. Ceux qui, par leurs dénonciations, m'ont suscité cette persécution et ceux qui espéraient exploiter mes ressentiments sont découragés par la fermeté et la modération de mon attitude, et, en général, ma situation est à peu près celle que vous pourriez me désirer dans mon pays. >
Cette petite persécution à l'étranger valut à Cousin une sorte de réparation à l'intérieur. On lu promit de remettre son nom sur l'arfiche de la Faculté * ; on lui rendit son titre et son traitement de rÉcole normale. Le gouvernement fit dans le Moniteur une déclaration décisive à son égard et essaya ainsi de se disculper de toute complicité
1. Nous ne savons si cette promesse a été tenue. Le fait est qu*ii n'est pas remonté dans sa chaire ayant 1828.
dans l'ayenture de Berlin. Hegel, assez paresseux à écrire, on le comprend, dans une langue qui ne lui était pas familière, ne répondit pas à celte lettre. Cousin, la même année (décembre 1825), lui en adresse une autre par Tintermédiaire de Gans, qui venait dépasser à Paris. Cette lettre est triste et fait allusion à des chagrins dont nous ne connaissons pas la cause, c Comment allez-vous ? écrit-il. Comment va la bonne madame Hegel?et vos enfants? Votre âme est en paix, Hegel; la mienne est souffrante. Je passe ma vie à regretter ma prison. Mais je n'oublie pas que je ne suis pas avec vous, seul, la nuity assis sur votre canapé, et ce n'est pas à trois cents lieues de distance que nous pouvons causer intimement. — Le chagrin s'acharne sur moi, mais il n'a pas affaire à un lâche. Je supporte tout et je travaille. . . Vous connaissez ma vie comme si je vivais près de vous. Adieu. Aimez-moi toujours et ne craignez pas que jamais je vous oublie. Je ne passe pas un jour sans penseràvous; espérons que nous nous verrons encore. Adieu, mon ami; je vous embrasse de toutes les forces de mes bras et de mon cœur. »
En réponse à ces deux premières lettres si intimes et si affectueuses et aussi aux envois de livres (Proclus et Descartes) qu'il avait reçus de Cousin,
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Hegel lui adresse à son tour une très longue lettre remplie dedétails intéressants. Il reconnaît d'abord sa négligence et sa paresse» qui tiennent, dit-il, à € une idiosyncrasie de sa part >; Use fait mille reproches et avoue c sa culpa]»ilité. > Mais enfin, prenant la plume, il le remercie et le félicite de ses nombreux travaux. Il signale notamment Tenvoi d'un prospectus \ prospectus que nous ne connaissons pas et que nous n'avons pas pu retrouver, mais qui, si Ton en croit le témoignage de Hegel, devait avoir un véritable intérêt. « Dans votre prospectus, dil-il, dont j'ai soigneusement distribué les exemplaires, j'ai apprécié la profondeur des vues et des rapports aussi vrais qu'ingénieux que vous y exposez, autant que la force et la netteté de l'exposition; ce style vigoureux et expressif n'appartient qu'à vous. » Hegel exprime aussi son admiration pour l'immensité des travaux entrepris par Cousin, et il fait honneur à la France du goût que de telles publications supposent pour les hautes matières spéculatives, c Ayant ce grand travail sous mes yeux (Descartes et Proclus) , je vous félicite de
1. C'est sans doute leprospectus des œuvres de Descartes. Nous avons fait rechercher ce prospectus partout; nous ne l'avons retrouvé dans aucune bibliothèque, pas même dans celle de M. Cousin.
l'assiduité dont vous êtes capable; je félicite aussi la France de ce que de telles entreprises de la lillérature philosophique y puissent être faites, et, en comparant le dégoût de nos libraires pour l'entreprise des ouvrages philosophiques, je dois me persuader que le publique (sic) français ait beaucoup plus de goût pour la philosophie ab-< straite que le nôtre. » Cet étonnement de Hegel devant les trois grandes publications de Cousin (Descartes, Platon, Proclus) doit nous rendre plus attentif qu'on ne Test d'ordinaire à l'immense service rendu par ces publications, service dû à Cousin, à lui seul, à son nom autant qu'à son travail. Que l'on y réfléchisse, en effet : quelqu'un croirat-il que, sous l'Empire, à l'époque de Laromiguière, on eût pu trouver des éditeurs et des lecteurs pour onze volumes de Descartes, treize volumes de Platon, six volumes de Proclus? Et si de telles entreprises étaient devenues possibles, ne le devait- on pas au succès de l'enseignement de Cousin, à l'impulsion qu'il avait donnée aux études philosophiques, à sa propre popularité, à ses liaisons libérales qui faisaient rejaillir sur la philosophie même la faveur de ses opinions? Sans doute ce ne sont que des éditions, mais un éditeur quelconque eût-il pu les faire, et ne fallait-il pas un philosophe pour les
rendre possibles et en assurer le succès? Que le témoignage d'un étranger nous serve ici au moins à reconnaître le mérite d'un grand compatriote.
Cousin, en envoyant à Hegel ses publications, lui avait fait adresser en même temps l'œuvre d'un de ses amis et camarades de l'école normale, la traduction développée des Religions de Vantiquité de Creuzer, par M. Guigniaut. Hegel, en remerciant celui-ci, apprécie son travail de la manière la plus flatteuse :
« Je vous prie défaire parvenirmesremerciments à M. Guigniaut... C'est sans doute à votre amitié que je dois cette bienveillance, dont j'ai été vivement touché; le travail de M. G... a fait un livre de l'ouvrage de M. Creuzer, et, en outre de ce mé-' rite de la réfusion (sic), il l'a enrichi tellement par son érudition et par les développements des idées, que je ne connaisse (sic) pas d'ouvrage qui puisse donner une idée plus nette et en même temps plus richement développée des religions ; aucun, surtout, qui me pourrait être plus commode pour l'espèce de mes études. » Viennent ensuite quelques appréciations et nouvelles politiques : ^ La marche publique de vos affaires a pris une couleur très dé- . cidément uniforme, de manière que je m'étonne même de la modération du parti dominant; si.
pour des cas particuliers concernautla liberté delà presse, il a succombé dans une cour de justice, il a pris non seulement sa revanche dans la Chambre, mais d'une manière qui cause mon étonnement qu'il s'est contenté d'une telle mesquinerie. Pour nous, nous allons notre train ordinaire que vous connaissez ; une lettre qui commence à circuler en copie et qui a été écrite par notre roi, de sa propre main, à sa sœur (naturelle), la duchesse d'Anhalt- Cothen, lors de sa conversion à la religion catholique, en compagnie de son mari le duc, — très forte et très développée, — ferait un contraste singulier, si elle allait être imprimée, avec vos processions jubiliaires de Paris. »
La réponse de Victor Cousin est des plus intéressantes, et c'est même la plus intéressante du recueil. Il y exprime nettement la pensée d'introduire la philosophie allemande en France, mais en la proportionnant au tempérament français. Ce qui prouve l'importance de cette lettre aux yeux mêmes de Cousin, c'est qu'il en avait gardé copie ; elle existe à la fois en Allemagne et à Paris. M. Rosenkranz en a déjà donné un passage écourté dans sa Vie de Hegel : nous le donnons ici tout entier :
€ Je vous ai envoyé mes Fragments, c'est-à-dire^ lu Préface, qui seule est lisible, et sur laquelle
COUSIN BT HEGEL. Ml
seule je sollicite et j'attends votre opinion motivée. C'est un compte fendu de mes essais en philosophie de 1815 à 1819. Descendez un peu des hauteurs et donnez-moi la main.- Il y a quatre points dans ce petit écrit : 1« la méthode; 2^ l'application à la conscience, ou la psychologie; S"" le passage de la psychologie à l'ontologie ; 4° quelques tentatives d'un système historique. Laissez tomber de votre bonne tête quelque chose sur ces quatre points. Soyez d'autant plus impitoyable que, déterminé à être utile à mon pays, je me permettrai toujours de modifier sur les besoins de l'état, tel quel, de ce pauvre pays, les décisions de mes maîtres d'Allemagne. Je Tai dit fortement à notre excellent ami Schelling, et je crois l'avoir écrit aussi au docteur Gan s * ; il ne s'agit pas de créer ici en serre chaude un intérêt artificiel pour des spéculations étrangères ; il s'agit d'implanter dans les entrailles du pays des germes féconds qui s'y développent naturellement et d'après les vertus primitives du sol ; il s'agit d'imprimer à la France un
1. M. Kavaisson nous dit avoir la, il y a quelques années, des lettres imprimées de Cousin au docteur Gans et à quelques hégéliens dans un recueil de pièces inédites ; seulement, il ne se sou- Tient ni de la date de la publication, ni du nom de Téditeur. Mous avons fait chercher ces lettres, sans avoir pu les retrouver.
mouvement français qui aille ensuite de lui-même. Nulle considération ne me fera abandonner celte ligne de conduite. Par conséquent, de là-haut, nos amis peuvent être avec moi d'autant plus sévères qu'il ne doivent pas craindre de m'entraîner icibas dans des démarches mal calculées. Je mesurerai la force du vent sur celle du pauvre agneau ; mais, quant à moi, qui ne suis pas un agneau, je prie le vent de scîuffler dans toute sa force. Je me sens le dos assez ferme pour le supporter ; je ne demande grâce que pour la France. Hegel, ditesmoi la vérité, puis j'en passerai à mon pays ce qu'il en pourra comprendre ».
Dans la lettre suivante de Hegel, qui ne répond pas trop à ce qui précède, nous remarquerons son jugement sur Descartes, jugement inspiré par une sincère admiration, avec quelque retour sur lui même : « C'est un beau présent que vousr m'avez fait de votre édition complète de Descartes; la naïvité (sic) de sa marche et de son exposition est admirable ; on peut regretter de n'être pas doué de la puissance à forcer les hommes à recevoir l'initiative de la philosophie par les études de ces traités si simples et si clairs, i»
Cousm lui avait envoyé son troisième volume de Platon, précédé d'une dédicace à Hegel, dans la-
quelle il craignait d'avoir fait. une allusion un peu trop viveà lapolicede Berlin. Hegel lui répond spirituellement que, € pour Tomniscience de cette police, Platon est un coin obscur dans lequel, probablement, elle n'a pas pénétré ^. Nous rapprocherons de ce passage ce qu'il dit, dans la lettre suivante, des mérites de la traduction de Platon: t Mon cours pour l'histoire de la philosophie m'a conduit à consulter votre traduction et de regarder de plus près plusieurs morceaux ; c'est un modèle de traduction d'après mon sens : vous avez conservé la précision, la clarté, l'aménité originales, et on la lit comme un orginal français ; vous êtes maître de votre langue ; il se retrouve de même dans vos arguments la même originalité et force de tours de phrase. Dans quelques-uns de ces articles, je ne serais peutêtre pas tout à fait de votre avis sur le mérite que vous attribuez à votre protégé Platon, — voir, par exemple, l'argument d'Enthydème ; — j'ajoute cela parce que vous voulez de ma critique, et je trouve très naturel que, n'étant pas satisfait de ce que vous avez trouvé dans un tel dialogue, vous y suppléez en donnant à attendre {sic)2L\x moins où cela aurait pu être conduit. > Dans la même lettre, et en ' post^scripiuniy il ajoute sur le même sujet : t Dans ce moment, il m*arrive un cahier du Lycée; je vois
que je le dois à vous par un arlicle dont vous êtes l'auteur; je Tai parcouru avec plaisir. Au reste, Kant tant au-dessous de Platon ! Les modernes audessous des anciens! Sous beaucoup de rapports, sans doute; mais, pour la profondeur et retendue des principes, nous sommes en général sur une ligne plus élevée*. »
Voici enfin la grande année 1828 marquée parle triomphe du parti libéral en France. Nous voyons, par les lettres de Hegel, combien ce succès eut de retentissement en Europe, et quelle attente anxieuse l'avait précédé. « Mais comment ça va de votre travail et de votre assiduité? Je n'ai rien appris de vous pendant tout l'hiver ; mais je me suis toujours figuré que vous ne vous êtes pas enfoui dans la solitude projetée au voisinage des vagues de la mer, et que vous avez préféré à leur brut rugissement d'être près de la musique du tocsin de l'énergie libérale dont Paris, toute la France et l'Europe retentissent. Je vous vois poussant de votre côté et rayonnant de satisfaction des victoires dont chaque
1. Ce passage nous fait mesurer Tinfluence que Hegel exerçait sur Cousin. Cet article du Lycée fut réimprimé plus tard comme note à la traduction du Phèdre (t. VI); et le jugement qui mettait Kant au-dessous de Platon a disparu. Plus tard encore, réimprimé dans les Fragments de philosophie, toute comparaison entre Kant et Platon a disparu.
jour de poste nous annoncé une nouvelle ; je partage particulièrement avec vous la satisfaction de voir un professeur de philosophie à la tète de cette Chambre, dont la composition a si furieusement trompé les calculs des gens en place ; mais il reste encore beaucoup à faire, avant tout de rétablir vos cours. »
La rentrée de Victor Cousin à la Sorbonne fut, en effet, un des premiers actes de réparation obtenus par la victoire libérale. Les lettres de Cousin nous donnent quelques détails sur cet épisode intéressant de sa carrière. Après avoir parlé de la situation politique en général, et avoir caractérisé le ministère Martignac comme c un ministère de transition », il disait :
f Je viens à moi. J'ai pris mon parti. Non, je ne veux pas entrer dans les affaires : ma carrière est la philosophie, renseignement, Tinstruction publique. Je Tai déclaré une fois pour toutes à mes amis, et Je soutiendrai ma résolution. J'ai commencé dans mon pays un mouvement philosophique qui n'est pas sans importance ; j'y veux, avec le temps, attacher mon nom : voilà toute mon ambition , j'ai celle-là ; je n'en ai pas d'autre. Je désire avec le temps affermir, élargir, améliorer ma situation dans l'instruction publique. Qu'en dites-vous,
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Hegel ? En conséquence, je n'ai demandé à la nouvelle administration que ma réintégration dans ma chaire, mais avec un titre plus solide que celui de professeur suppléant. Pour rien au lûonde je n'eusse souffert que M. Royer-GoUard donnât sa démission : son nom sur Tafliche de la Faculté est pour la Faculté un honneur et une force que je n'eusse jamais consenti à lui ôter. Voilà comment je ne suis ni suppléant, ni titulaire, mais adjoint, ce qui est mieux que l'un et moins que l'autre, et me confère l'indépendance et l'inamovibilité... Je recommence mes cours le 45 avril; dans quelques jours, je reparaîtrai sur mon ancien champ de bataille et ferai ma rentrée par des considérations générales sur l'histoire de la philosophie comme introduction. C'est maintenant que j'ai grand besoin de vos conseils, i^
Le cours fini, Victor Cousin écrit à Hegel pour lui en raconter le succès et les péripéties : c Mes leçons viennent de finir, dit-il, et je m'empresse de vous écrire, mon très cher Hegel. Entre nous, elles ont eu un peu de succès ; on leur a fait l'honneur de les sténographier, et elles ont couru le monde. Sont-elles venues jusqu'à Berlin et jusqu'à vous ? Dans le doute, je vous envoie un exemplaire complet, à la condition qu'il vous plaira, seigneur, d'en
dire votre avis. Ce n'est qu'un début, une affiche, une introduction à mon enseignement ultérieur sur l'histoire de la philosophie. Il s'agissait de reprendre position, et pour cela, il ne fallait pas trop effaroucher le public. En somme, le résultat a été pour moi : j'ai eu, jusqu'au dernier jour, un immense auditoire ; j'ai provoqué des discussions animées et donné une certaine impulsion aux études philosophiques. Trois mille exemplaires de mes leçons ont été vendus. Voici maintenant le revers de la médaille. Il y a eu une vraie insurection de tout le monde matérialiste. Les vieux débris de l'école de Condillac se sont soulevés en reconnaissant leur ancien adversaire. Faute de bonnes raisons, les accusations et les injures ne m'ont pas manqué. Mais je ne suis pas homme à me troubler beaucoup de tout cela. D'un autre côté, la théologie m'a fort surveillé ; et elle me regarde d'un œil inquiet. Elle ne me tient pas pour un ennemi, mais pour un suspect. J'ai tâché de ne lui fournir aucun prétexte^ : mais la suprématie de la raison et de la
1. Cousin s'exagère ici sa prudence'; car il y a , dans le cours de 1828, des phrases qu'on ne lui a jamais pardonnées, par exemple lorsqu'il dit que la philosophie fait passer les âmes c du demi-jour de la foi chrétienne à la pleine lumière do la pensée pure 9.
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philosophie ! Enfin l'autorité, tout occupée d'ellemême et de la Chambre, n'a pas pris garde à moi, ni en bien ni en mal ; et c'est précisément le seul succès que j'ambitionne auprès d'elle. »
Cet envoi des Leçons de 1828 occasionna quelque refroidissement, et quelque interruption de rapports entre les deux amis. Hegel fut-il froissé de voir que Cousin s'était inspiré de sa philosophie sans l'avoir nommé et sans lui en avoir renvoyé l'honneur ? On lui a attribué ce mol, à propos du cours de Cousin : c II y a rais sa sauce, mais il m'a pris les poissons*. » Si ce sentiment a traversé un
1. 11 s'agirait de savoir de quel ton et sous quelle forme cette parole a été prononcée, si toutefois elle l'a été; car Roseokranz ne la rapporte pas dans son chapitre sur Hegel et Cousin; et M. Karl Hegeli le fils du philosophe, nous écrit : « Ce mot m'est aussi inconnu qu'à Rosenkranz ».
Il est possible que Hegel, qui était d'une nature bienveillante et élevée, eût dit au contraire : a Oui, c'est vrai; il m'a pris les poissons, mais il y a mis sa sauce. » C'est-à-dire qu'en traduisant les logogryphes de Hegel en langage humain et intelligible, en les animant par l'éclat de la parole, en les faisant applaudir par mille auditeurs, en les répandant dans toute l'Europe, Cousin a fait pour introduire dans le monde Vesprit de la philosophie hé^ gélienne ce que n'aurait pu faire Hegel lui-même avec ses formules abracadabrantes. Que, d'ailleurs, il ait méconnu môme .dans ce cours ce qu'il devait à l'Allemagne, c'est ce qui n'est pas exact; car il y disait : a Comme aujourd'hui la France ne croit pas sa gloire compromise pour demander des inspirations d la philosophie de V Allemagne, de même, ce n'est pas une illusion patrio-
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instant son âme, il ne fut pas durable ; car ce fut lui-même qui reprit la correspondance au commencement de 1830, dans une lettre des plus amicales, où il faisait allusion à ses griefs avec beaucoup de discrétion et de délicatesse, mais sous une forme des plus entortillées :
c La raison principale de ne pas vous avoir écrit quelques lignes de lettre, c'était la bonne volonté de vous adresser une grosse épître devant le public, c'est-à-dire : il était arrêté et même publiquement annoncé que je ferais dans notre journal critique une analyse de vos deux tomes de Fragments, en outre de vos cours. Je croyais devoir à vos tra-
lique qui me fait supposer que les plus illustres représentants de la philosophie de la nature s*inléressent aux progrès de la philosophie française, et que Munich et Berlin ne dédaignent plus Paris. » ITétait-ce pas là une allusion évidente aux rapports qui l'unissaient à ScheUing et à Hegel? Que Cousin, d'ailleurs, qui affichait la prétention de réconcilier la philosophie allemande avec la philosophie expérimentale de TAngleterre et de TÉcosse, n'ait pas voulu se reconnaître comme un simple disciple de Hegel, et -qu'il ait attribué à son éclectisme plus d'originalité qu'il n'en avait peut-être, c'est là un genre d'illusion, en supposant que ce fût une illusion, qui se rencontre chez tous les chefs d'école. Enfin il ne faut pas oublier que Cousin avait dédié son Proclus à ScheUing et à Hegel, Amicis et Magistris, disait-il, qu'il avait dédié à Hegel seul le troisième volume de la traduction de Platon. Plus tard encore, dans la préface de 1833, il a hautement et largement reconnu ce qu'il devait à l'un et à l'autre.
ftlO VICTOR COUSIN.
vaux un remerciement motivé et public ; mais il était écrit dans le ciel que je ne devais pas exécuter ni les résolutions de ma volonté, ni les engagements solennels. J'avoue que je n'étais pas libre d'un sentiment qui a gêné ma promptitude de me mettre à la besogne^ J'ai bien conçu votre position devant le public français ; mais je n'ai pas vu la nécessité d'entrer dans des rapports historiques; voilà, pour en parler en passant, aussi la raison que je n'ai pu être mécontent par rapport à ce que j'ai travaillé dans la philosophie ; car lorsqu'il m'a paru superflu que vous parliez du tour que la philosophie ait pris chez nous en général, il me devait paraître encore moins nécessaire de vous étendre à une époque plus avancée... J'aurais dû dire que la philosophie de Schelling dont vous faites mention embrassait dans ses principes beaucoup plus que vous lui attribuez, et que vous-même deviez bien savoir cela. Je n'aurais pu blâmer votre silence ; mais j'étais dans l'embarras de noter un air de réticence. »
En d'autres termes, Hegel eût mieux aimé que Cousin ne parlât pas du tout de la philosophie allemande que de la limiter, comme il le fait, à la philosophie de la nature, c'est-à-dire de passer sous silence la moitié de la philosophie de Schelling et
COUSIN ET HEGEL. Mf
celle de Hegel tout entière. Le grief est fondé ; mais ici il faut dire que Cousin n*a jamais bien démêlé ce qui distinguait Hegel de Schelling, et qu'il les a toujours tous deux enveloppés sous la dénomination commune de « philosophie de la nature » : ce qui est une erreur d'interprétation^ non de conduite ; et Hegel lui-même ne parait ici rien dire de plus. Quoi qu'il en soit, les relations amicales ont continué jusqu'à la mort de Hegel. Après 1830, Cousin, devenu conseiller de l'Université, fit un dernier voyage, mais celte fois officiel, en Allemagne ; il retourna à Berlin, et il revit encore Hegel et sa famille ; et, de retour à Paris, il lui écrit toujours sur le même ton d'afiectueuse cordialité :
€ Me voici, mon cher ami. Causons un moment comme si nous étions encore couchés l'un et l'autre sur votre sofa, à trois cents lieues des importuns et des affaires... Pour la carrière politique, je vous répète que je ïfy veux pas entrer. La députation elle-même me tente assez peu, et je reste fidèle à la philosophie. Ma place au conseil de l'instruction publique m'est agréable par les services qu'elle me permet de rendre à la philosophie,... le jour où je n'aurais plus cette utile influence sur les études philosophiques, ce jour-là je me retirerais. Mettez-
fis VICTOR COUSIN.
VOUS bien dans l'esprit, cher Hegel, que toute mon âme est toujours à la philosophie. C'est là le fond du poème de ma pauvre vie ; comme je vous le disais, la politique n'en remplit que les épisodes. »
Dans la même lettre, il annonce un projet de biographies des grands philosophes qui n'a pas été réalisé, sinon ea partie : < Je veux donner les trois grands révolutionnaires en philosophie, Socrate, Descartes et Kant; et peut-être aussi ceux que j'appelle organisateurs viendront-ils après : Platon, Aristote, et Leibniz. S'il me reste du temps, Proclus me fournira toute une vie de commentateurs. » Avec cette lettre finit la correspondance, sauf un billet sans importance pour envoi de livres. Hegel ne répondit plus. Enfin, le 7 décembre 1834, une lettre du docteur Gans annonçait à M. Cousin la mort de son illustre ami.
c Cher monsieur, j'étais sur le point de vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. La nouvelle de la mort de notre cher et illustre ami nous a frappés comme elle doit vous avoir étonné ! car elle est venue subitement sans que beaucoup de ses amis sussent qu'il était tombé malade. Hegel a été malade à peu près deux jours. Il est tombé malade, lundi 13 novembre à cinq heures d'après midi. Les deux médecins qui le traitaient ont répondu qu'il était
mort du choléra ; mais c est bien incertain, les symptômes qui accompagnent ordinairement cette maladie ayant tous manqué. Il est mort tranquillement, on peut dire même philosophiquement, travaillé et usé par une vie donnée à des pensées qui vivront longtemps de toute la force de son esprit. Ses ennemis mêmes ont avoué que l'Université de Berlin avait fait la plus grande perte qu'elle pût faire. Le nécrologue que j'ai fait de M. Hegel a été travaillé parles censeurs de la Gazette d'État; je ne le reconnais plus moi-même. J'avais parlé de vous et de votre liaison : tout a été rayé ; et il n'est resté, de tout ce que j'avais dit, que votre nom, ajouté à d'autres qui n'ont jamais vu ni connu M. Hegel : Voilà comment on est imprimé dans ce pays.* > Ainsi finissent, par la mort du grand philosophe.
1. Le reste de la lettre de Gans contient des appréciations politiques, qui n*ont plus rapport à notre sujet, mais qui sont curieuses comme témoignage de l'époque : « J'avais le dessein de venir en France; mais voyant la chute de la Pologne, voyant que le gouvernement mesquin et peureux de la France avait déshonoré ce pays que j'adore, pour déshonorer en même temps TEurope dont elle est la tôte, je m'ahstins, et en désespoir je retournai dans mes foyers pour voir l'esclavage et l'indifférence de Fabrutissement plus près de sa source, et pour mourir, s'il le fallait, du choléra. Je ne vous parlerai plus politique car vous en êtes; mais il faut vous dire comment je gémis de voir la France réduite comme elle est par des ministres banquiers. »
il4 VICTOR COUSIN.
les relations de Hegel et de Cousin. C'est aussi l'époque où celui-ci commence à s'éloigner peu à peu de TAllemagne, n'y étant plus rattaché par les liens de l'intimité. Les exagérations de ce qu'on appela plus tard la gauche hégélienne contribuèrent pour beaucoup à ce résultat. Mais nous sommes encore en 1826, au plus fort de l'influence hégélienne. Nous allons en retrouver les traces dans les travaux qui vont suivre.