‹ Victor Cousin et son œuvreChapitre 18 sur 41 · Revue des Deux-Mondes, 1" mars · texte numérisé non relu

Revue des Deux-Mondes, 1" mars

plus loin encore, on alla jusqu'à mettre en question la théorie du progrès elle-même. Mais un nouvel ordre d'idées est venu récemment rendre à la théorie de Cousin une importance inattendue, en lui apportant l'appui et l'autorité de la science : c'est l'apparition de la doctrine évolutionniste ou transformiste. Cette doctrine repose, en effet, sur un principe fondamental, fort analogue au principe de Cousin et de Hegel, à savoir le principe de la survivance des plus aptes, c'est-à-dire des plus avantagés. Cette théorie est elle-même, sous une autre forme, l'apologie de la victoire, de même que la thèse du combat pour la vie est aussi l'apologie de la guerre, au moins dans le passé. Pour II. Spencer, comme pour Cousin, le plus puissant instrument de progrès a été la guerre, et le critérium du plus méritant, c'est la victoire. Seulement, dans Cousin elt dans Hegel, l'évolution est interne et idéale; le principe moteur est dans la pensée, qui n'est autre que Dieu lui-même ; tandis que, dans Spencer et Darwin, c'est simplement le conflit des forces matérielles d'où résulte le succès du plus fort. Dans la doctrine de Hegel, c'est la raison qui fonde la force ; dans la doctrine de M. Spencer, c'est purement et simplement le droit du plus fort qui assure la victoire. Seulement,

LE COURS DE i828. 265

quand il s'agit des hommes, II. Spencer fait entrer dans ridée de supériorité celle des mérites intellectuels et moraux, ce qui rapproche les deux doctrines; réciproquement la doctrine de Hegel, entendue dans la pratique, se traduit facilement en un droit de conquête matériel et brutal. La mission de la divine Providence sert de prétexte à la violation de tous les droits. La doctrine de Tapologie de la victoire devient alors une sorte d'offense au patriotisme. Gela était vrai même en 1828. Cousin tourna la difGculté à l'aide d'un paradoxe célèbre, à savoir « qu'il n'y avait eu à Waterloo ni vainqueurs ni vaincus > , et que, ce qui avait triomphé, € c'étaient la civilisation européenne et la charte >. La monarchie paternelle et la monarchie militaire s'étaient brisées l'une contre l'autre, et de leur choc était sorti le code de la société nouvelle, la monarchie constitutionnelle qui, victorieuse en France, devait se répandre ensuite dans toutes les parties de l'Europe. Aurions-nous aujourd'hui le droit d'invoquer le même genre de consolation? Il sérail trop délicat de discuter cette question. L'avenir seul peut nous dire si la liberté démocratique est la compensation suffisante d'une éclipse momen* tanée et le^gage d'une résurrection future. Le cours de 1828 a été le point culminant et le

Digitizeîl byVjÔPQlC

point final du développement de la philosophie théorique de Victor Cousin. L'histoire de la philosophie, à partir de cette époque, occupa tous ses efforts. S'il revint plus tard à la philosophie ellemême, ce fut pour refondre, remanier, corriger ses premières doctrines dans un sens que nous indiquerons bientôt. Ce fut aussi pour travailler et faire travailler ses élèves à l'histoire de la philosophie. Mais avant d'exposer cette dernière phase de ses études, nous devons considérer à part une œuvre des plus importantes dans sa carrière, et ^ui va nous le présenter à une autre point de vue, à savoir l'organisation de l'enseignement philosophique en France.

l'enseignement de la philosophie de 1830 a 1852. — philosophie et théologie

Après la révolution de 1830, Victor Cousin renonça à son enseignement de la Faculté des lettres. Il fut suppléé à la Sorbonne et ne remonta plus dans sa chaire. En même temps, il fut nommé membre du conseil royal de Tinstruction publique. Le conseil était alors très différent de ce qu'il est aujourd'hui : il était composé seulement de huit membres, il était permanent, il était rétribué, enfin il était inamovible. C'était une grande puissance. Cette puissance finit même par alarmer les ministres. M. de Salvandy fit des efforts pour rompre cette oligarchie; il n'y réussît pas, et ce

fut seulement la loi de 1850 qui vint mettre un terme à l'omnipotence dictatoriale du conseil. Sans doute, il y avait là quelque chose d'anormal et de peu d'accord avec la responsabilité du pouvoir exécutif; mais il ne faut pas oublier qu'on était encore à cette époque tout près de l'origine de l'université. Il s'agissait de constituer et d'organiser ce grand corps et de jeter les bases de l'enseignement nouveau. Le conseil royal, composé de tout ce qu'il y avait de plus éminent et de plus illustre dans tous les genres. Cousin, Poisson, Thénard, Rossî, Saint-Marc Girardin, Dubois, fut le principal organe de cette révolution. Cousin en fut l'un des membre les plus énergiques et les plus actifs. Ce fut à ce titre de conseiller de l'université que, pendant tout le règne de Louis- Philippe, il eut pour sa part la direction et le gouvernement de l'enseignement philosophique. Quel fut donc cet enseignement qui a soulevé tant de critiques et de protestations diverses, souvent même contradictoires? C'est ce que nous avons à examiner.

Si nous consultons sur cette question, comme nous l'avons fait pour la philosophie de Cousin ellemême, l'opinion des générations nouvelles, voici

ce qu'on nous répondra : Victor Cousin, dira-t-on, a pu être plus ou moins un philosophe, c'est-àdire un penseur libre, tant qu'il a été dans sa chaire ou dans l'opposition; mais lorsqu'il est arrivé au pouvoir, il n'a plus été qu'un administrateur. A ce titre, il a cherché à fonder une philosophie officielle, une philosophie d'état. Il a imposé un do^me, un Credo j un catéchisme; il a sacrifié la science libre aux conclusions dogmatiques d'une orthodoxie philosophique à peine différente de l'orthodoxie religieuse.

Voici, du reste, cette opinion récemment résumée par un de nos jeunes philosophes : « Quant à la philosophie, M. Cousin et son état-major l'avaient façonnée une fois pour toutes à l'usage des lycées, lui avaient assigné des limites fixes et avaient décidé qu'elle n'irait pas plus loin ni moins loin. Le professeur devait donc démontrer la spiritualité et l'immortalité de l'âme par les moyens officiellement reconnus, prouver le libre arbitre par ordre, chercher la substance et trouver Dieu sur commande, enfin se livrer tout entier et livrer ses élèves à l'éclectisme et aux doctrines brevetées avec garantie du gouvernements >

1. Voir la Revue internationale de Venseignement^ 15 novembre 1881. «

Cette opinion, aujourd'hui universellement répandue, repose sur une connaissance insuffisante des faits, sur l'oubli de l'histoire et du passé. Nous croyons, au contraire, pouvoir établir les deux pro« positions suivantes :

1** Victor Cousin a fait pour renseignement de la philosophie ce que Descartes avait fait pour la philosophie elle-même, il l'a séparé et affranchi de la théologie.

S"* Comme Descartes encore, il en a fini avec la scolastique et il a introduit dans les écoles l'esprit libéral de la philosophie moderne.

Voilà la vérité ; et nous croyons que ces deux propositions ressortiront d^une manière évidente de l'historique exact et complet que nous allons présenter.

Demandons -nous d'abord ce qu'était l'enseignement de la philosophie sous l'ancien régime. Avant 1 789, l'État était chrétien, et même exclusivement catholique. La loi était donc chrétienne et catholique. Renseignement, expression de l'État et de la société elle-même, devait être aussi catholique et chrétien. Si nous consultons le cours de philosophie le plus célèbre et le plus éclairé de la fin du wnv siècle, cours qui a conservé longtemps son autorité même dans ce siècle-ci, la Philosophia

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE. 27f

Lugdunensis « , nous y voyons exposée à la suite de la morale religieuse toute la théologie catholique, et cela non pour les séminaristes, mais pour les laïques : Cum inter philosophiœ candidatos plurimi sint qui theplogiœ limen nunquam adituri sunt, eos a scholis dimissos noluimus quin brevem reli^ gionis christianœ tractatum exceperint. Ce n'est pas d'ailleurs seulement à la fin de l'ouvrage et dans les conclusions de la morale, c'est dans le corps même du cours que le dogme théologique est partout présent. Nous y voyons enseignée par exemple Vangélologiej ou la théorie des anges, la doctrine de l'éternité des peines, la doctrine de la loi divine positive, c'est-à-dire l'autorité des lois ecclésiastiques. Ainsi, à n'en pas douter, en 1788 (c'est la date de notre édition), l'enseignement de la philosophie était tout imprégné de la doctrine catholique '.

1. La Philo$ophie de Lyon date de 1782. Elle n'était pas destinée aux ecclésiastiques, mais aux écoles. Le titre porte : Ad U8um scholarum, sans restriction.

2. On le voit d'ailleurs également par d'autres cours ou manuels du même temps : par exemple, le cours de Tabbé Hauchecome, professeur au collège des Quatre-Nations, le cours d'un nommé Caron, chirurgien-major à l'hôtel des Invalides, et dont le manuel a pour objet la préparation au baccalauréat. Ce sont là des manuels infimes, mais qui résument par là d'autant mieux r état moyen des éludes et les idées consacrées : nous y retrou-

Non seulement la doctrine enseignée était la doctrine catholique; mais tout le monde sait que renseignement en général était exclusivement entre les mains du clergé, et que, soit les congrégations enseignantes, soit l'université elle-même, étaient des corps ecclésiastiques. Enfin le caractère officiel de la religion dans l'enseignement résultait de la formule même imposée au baccalauréat ès-arts : Juramenta prœstabit candidatus dextra supra Evangelium posita^ gemia fleclens. — D. Juras le profiteri religionem catholicam apostolicam et romanamf — R. Juro, Ce sont bien les laïques à qui cette obligation de jurer à genoux sur l'Évangile était imposée, car précisément les ecclésiastiques en étaient exempts : nisi fuerit in sacris ordinatus.

Tel fut l'enseignement de la philosophie dans l'ancien régime. Que devint-il pendant et après la révolution? Il dut d'abord naturellement disparaître avec totis les établissements d'instruction publique. Il y eut quelques velléités d'organisation

vons en abrégé les mêmes points de doctrine ecclésiastique que dans la Philosophie de Lyon. Notamment, nous remarquerons dans le cours de Tabbé Hauchecorne la réfutation de TindifTérentisme en matière religieuse, en d'autres termes de la doctrine de la tolérance.

PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE. i73

nouvelle dans ce qu'on appela les écoles centrales. Dans ces écoles, on vit la philosophie se cacher sous le nom d'idéologie et de grammaire générale. Mais on sait combien ce genre d'établissements laissaient à désirer. Les écoles centrales échouèrent presque partout et laissèrent très peu de traces. Il est vraisemblable d'ailleurs que ce ne fut que dans un petit nombre d'entre elles que le cours de grammaire généi^ale fut organisé. Ce qui est certain c'est que, dans les commencements de l'université, quoique l'existence d'une classe de philosophie fût établie en principe, elle n'exista d'abord presque nulle part*. En 1810, Cousin entrait à l'École normale au sortir de rhétorique, sans avoir fait de classe de philosophie : c'est qu'il n'y en avait point. Il en fut de même probablement pour Jouffroy : autrement il n'aurait pas été si étonné qu'il nous le dit l'avoir été du problème de Torigine des idées. M. Mignet nous a attesté luimême qu'en 1819, au lycée d'Avignon, où il a terminé ses études, il n'y avait pas de classe de philosophie; il en était de même à Marseille, où M. Tbiers a Gni les siennes. Il devait en être de même à peu près partout. Cependant la création de

Page 1