Voir plus haut, p
l'École normale et la haute direction de M. Royer- Collard, nommé conseiller de Tuniversilé, donnèrent une forte impulsion à cet enseignement. Il fut organisé d'abord à Paris; il fut représenté au concours général ; les jeunes élèves de l'école commencèrent à se répandre en province. Il est évident que sice mouvement eût duré,. l'honneur d'avoir fondé un enseignement libre de la philosophie appartiendrait à Royer-Collard et non à Victor Cousin ; et même une part de cetl^nneur revient nécessairement au premier pour avoir donné le premier élan. Mais combien de temps dura cette action de Royer- CoIIard? M. Dubois, dans ses articles du Ghbe^ la réduit h deux ou trois ans tout au plus*. En mettant les choses au mieux, elle a duré au plus cinq ans, de 1815 à 1820. A cette époque, commença la réaction religieuse. M. Royer-GoUard est écarté. En 182S, l'École normale est supprimée. Le ministère de l'instruction publique passe entre les mains de l'évêque d'IIermopolis. L'abbé Nicole est le recteur de l'Académie de Paris. Les rectorats, les professorats, les directions des collèges communaux, les inspections sont en grande partie et presque partout confiés à des prêtres. La prétention de rendre
1. Fragments, t. II, p. 157 : a Nous osons k peine compter deux ou trois années de répit. »
renseignement au clergé et de le mettre en possession de l'université est partout affichée. La religion catholique étant la religion de TÉtat d'après la charte, renseignement devait être catholique. En même temps, on rétablissait l'ancienne scolastique. L'enseignement de la philosophie deivait se faire en latin. Le programme portait parmi les questions de morale celle-ci : de Definitione, et Necessitate religionis : ce qui ne pouvait s'entendre que de la religion catholique, religion de l'État. Cependant, sous ce régime même, un progrès important fut accompli : ce fut l'établissement d'une agrégation de philosophie. Mais veut-on savoir quels étaient les juges du concours? C'étaient M. Tabbé Daburon, inspecteur général, président, assisté de M. l'abbé Burnier-Fontanelle, doyen de la faculté de théologie*.
Ce qui résulte de ces faits, c'est que l'œuvre d'un enseignement libre, d'un enseignement séculier de la philosophie, séparé de toute théologie et de tonte
i. A ces deux personnages, qui garantissaient Torthodoxie du concours, étaient adjoints trois membres laïques, MM. Laromiguière, Cardaillae et Bousson. Cette liste nous révèle un détai piquant; c'est qu*à cette époque il se fit une alliance entre le cléricalisme et le condillacisme. Néanmoins il faut reconnaître avec M. Damiron {La philosophie du xix» siècle, t. II, p. 117) que c'est M. Laromiguière qui, seul à cette époque, a maintenu quelque esprit philosophique dans l'enseignement.
i76 VICTOR COUSIN.
influence ecclésiastique, était, en 1830, une œuvre encore toute neuve et à peine entamée. A cette époque, vingt ans à peine s'étaient écoulés depuis la création de l'université française; et ces vingt ans avaient été remplis d'abord par cinq années de despotisme impérial, puis par quinze ans d'existence disputée et en grande partie subjuguée par l'élément clérical. Tout était donc à faire. Le gouvernement de juillet était né principalement de la réaction contre le clergé. La plus considérable modification apportée à la charte avait été la suppression de l'article qui déclarait la religion catholique religion de l'État. L'État étant sécularisé, l'enseignement devait rôlre aussi, et l'enseignement de la philosophie également. Telle a été l'entreprise de Victor Cousin, son but unique et constant; tel a été aussi le résultat obtenu. Il a voulu fonder et il a fondé en France l'enseignement laïque de la philosophie.
Pour juger de l'importance d'une telle entreprise, mesurons-en les difQcultés. Ces difficultés nous paraissent peu de chose maintenant* que l'œuvre est accomplie. Plus le succès a été grand, plus nous oublions les efforts qu^il a fallu pour y arriver. Nous devrions cependant nous rendre compte de ces difficultés, en les voyant se repro-
duire sous nos yeux dans un autre domaine. Encore ne s*agil-il aujourd'hui que d'une extension ou application nouvelle du principe, tandis qu'en 1830 il s'agissait du principe lui-même. Il s'agissait de déposséder le clergé, au nom de l'État, d'un privilège qu'il avait exercé exclusivement pendant tant de siècles; il s'agissait de substituer à un corps célibataire, respecté à cause de sa robe, couvert de l'autorité religieuse toujours si sacrée, en possession d'une doctrine fixe, de lui substituer, dis-je, un corps mêlé au monde, partagé entre la famille et l'école, composé d'hommes de tous les cultes et même sans culte, dont chacun individuellement est inconnu, au moins quand il débute; il s'agissait, non plus, comme sous la Restauration, de marier lés deux éléments avec subordination de l'élément laïque à l'élément religieux, mais d'exclure absolument celui-ci (ou du moins de l'isoler dans sa sphère), pour assurer à l'autre l'indépendance. Était-ce donc là un problème si facile qu'il y ait lieu à tant de hauteur et de dédain envers ceux qui l'ont résolu ?
Si l'établissement de l'université en général était déjà une si grande difficulté, celte difficulté n'étaitelle pas doublée, quand il s'agissait en particulier de cet ordre d'enseignement que l'on appelle la
27a VICTOR COUSIN.
philosophie et qui louche de si près à la théologie ? Pouvait-on êtreassuréd*av?ince,avanltoute épreuve, qu'on aurait partout des maîtres circonspects, éclairés, délicats, attentifs à ne pas confondre la neutralité de TÉtat avec la prédication antireligieuse? Était-il donc si facile d'assurer la liberté de penser des maîtres sans mettre en péril la liberté de conscience des familles et des élèves? Et, lorsque nous voyons aujourd'hui la jJus légère imprudence, presque aussitôt réparée, mettre toul en feu et amener les conflits dangereux, n'a-t-on pas pu, à cette époque, avoir des inquiétudes du même genre? N'était-il pas possible qu'un professeur peu exercé, peu maître de sa parole et die sa pensée, fût amené, en parlant de l'immortalité de Vâkme^ à combattre l'éternité des peines; en parlant de l'origine du mal, à traiter du péché originel; en parlant de Dieu, à toucher au dogme de la trinité? Précisément, parce qu'à cette époque la séparation n'avait pas encore eu lieu, on se tenait à quatre pour ne pas parier de ces choses. Toutes ces difficultés ont disparu aujourd'hui. Il s'est fait une tradition que nos jeunes professeurs possèdent naturellement parce qu'ils Tont reçue de leucs maîtres. 11 y a un tact professionDiei qui s'est formé de soi-même avec le temps et qui n'a plus besoin
d'être enseigné. Mais, en 4830, on était en pré* sence de Tinconnu. Pour la première fois on envoyait des jeunes gens, à peine sortis des bancs de l'école, enseigner les matières les plus délicates et les plus hautes à d'autres jeunes gens à peine moins âgés qu'eux, et cela à huis-clos, non sous l'œil du public comme dans nos facultés, mais dans des classes fermées où personne ne pénétrart qu'une fois par hasard. On avait bien les cahiers des maîtres, mais non leur parole, leurs conversations, les discussions avec les élèves, toujours si habiles à tendre des pièges au maître et à l'attirer sur le terrain défendu. Et cette jeunesse du maître, qui était un si grand péril, était une nécessité : car il faut entrer jeune dans la carrière; et toutes les fois qu'on a voulu prendre des précautions contre l'âge, on a arrêté le recrutement.
Nous n'avons pas dit encore la difficulté la plus grave qui pesait alors sur l'université : c'était le monopole. On a oublié généralement qu'à celte époque on ne pouvait se présenter au baccalauréat ès-lettres sans avoir fait un an de rhétorique et xm an de philosophie dans un lycée de l'État. Or, comment imposer, d'une part, aux familles^ l'enseignemenl universitaire et, de l'autre, leur enseigner des doctrines que l'on pût appeler irréligieuses? Ne
serait-ce.pas à la religion de TÉlat substituer l'irreligion derÉtat,et faire de l'État Tinstrument d'une propagande antireligieuse? Toutes ces questions que nous voyons s'agiter sous nos yeux d'une manière si ardente en matière d'enseignement primaire étaient alors discutées avec la même passion à propos de la philosophie dans l'enseignement secondaire.
Enfin, ce qui compliquait le plus la question, c'étaient les doctrines exposées précédemment soit dans les cours, soit dans les journaux, soit dans les livres, par ceux qui prenaient possession de la direction de l'instruction publique et de la philosophie. Pour la religion, c'était Jouffroy, qui avait écrit: Comment les dogmss finissent; c'était Cousinqui avait dit que la philosophie, bien loin de détruire la foi, l'éclairé et la féconde, et l'élève doucement du demi-jour de la foi chrétienne à la grande lumière de la pensée pure. Pour la philosophie, c'était encore Jouffroy, suivant qui le problème de l'âme est un problème prématuré ; c'était Cousin, disant que si Dieu n'est pas touty il n'est rien. Les deux grands maîtres de la philosophie officielle représentaient donc, l'un un demi-scepticisme, une sorte de quasi-positivisme, l'autre un demi-panthéisme, sinon un panthéisme absolument
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE. i8l
déclaré. Comment concilier ces doctrines hasardées avec les nécessités d'un enseignement pratique de la philosophie?
Quelques esprits libéraux et même avancés diront peut-être aujourd'hui qu'il était facile d'éviter ces difficultés et de concilier la neutralité religieuse avec l'indépendance absolue due à la science philosophique : c'était de supprimer la philosophie dans les lycées et de la renvoyer à l'enseignement supérieur. Nous ne voulons pas traiter ici cette grosse question. Restant sur le terrain historique, contentons-nous de dire qu'à l'époque dont nous parlons, personne, absolument personne, parmi les libéraux, n'aurait eu une telle pensée : c'était le parti catholique et non le parti philosophique qui demandait la suppression ou la restriction de l'enseignement de la philosophie, et c'est à ce parti que la concession a été faite en 1852. Pour les libéraux, l'établissement d'un enseignement philosophique indépendant n'était pas seulement la conséquence de l'état laïque; il était en même temps un instrument de propagande pour le principe de la laïcité. Le même besoin qui a fait créer de nos jours le cours de morale dans les écoles primaires, a fait créer ou développer en 1830 dans les établissements secondaires le cours de philosophie. Par
cela seul que PÉtat se séparait de la religion, il se devait à lai<mème de ne pas se désintéresser du gouvernement spirituel des esprits. Les lettres et les sciences ne vont pas jusqu'au fond de Tâme. Les plus grands intérêts de la vie sont représentés parla philosophie. L'idéal était de créer une société qui reposât sur des principes communs et fraternels» sans exclure la diversité des opinions et des croyances. L'unité de la raison commune était le principe : la divergence des convictions ne devait venir qu'après. Telle était la doctrine de ce temps-là.
Ce fut donc au milieu des difficultés de toute nature que nous venons de résumer, que Victor Cousin s'attacha à cette grande entreprise, à savoir rétablissement d'un enseignement laïque de la philosophie. Mais peut-être se demandera-t-on si ce fut bien là son entreprise, si nous ne lui prêtons pas après coup des idées d'un autre temps, si, peut-être involontairement et par une partialité excusable, nous n'essayons pas de lui faire une popularité posthume à l'aide des passions de notre temps. Il faut donc recourir aux sources et aux textes, invoquer ses propres déclarations, répétées à plusieurs reprises, dans les occasions les plus solennelles, et qu'il n'a jamais démenties :
nous les tirerons de la grande discussion qui eut lieu en 1844, à la Chambre des pairs, à l'occasion delà loi sur la liberté de l'enseignement, loi votée par eette Gliambre après deux mois de savantes et profondes délibérations, mais qui ne fut pas transportée à la Chambre des députés. Dans eette discussion mémorable, Victor Cousin, avec une élo* quence supérieure et une ténacité infatigable, tint tète à lui seul non seulement à son jeune et brillant adversaire, le chef de la droite, M. de Montalembert, mais même au parti ministériel, à ses anciens amis Yillemain, Guizot, le duc de Broglie, qui essayaient alors de tenir la balance égale entre l'université et le clergé. Voici comment Cousin s'exprimait sur le principe de la laïcité dans l'ensei^ gnement secondaire, et en particulier dans l'enseignement de la philosophie :
< L'enseignement de la philosophie est donc un enseignement nécessaire. Mais, pour quMl remplisse sa grande et salutaire mission, précisément pour qu'il serve et la religion et la société, il faut qu'il ne repose point sur les dogmes particuliers d'aucun des cultes reconnus, ear autrement il ne les sert pas tous, il n'en sert -qu'un seul, il ne s'applique qu'à une certaine partie de la jeunesse, il n'est plus fait pour la société tout entière. Il ne
peut donc plus être donné au nom de TÉtat, mais au nom seul delà religion catholique; il ne peut être institué que par elle et ne peut être surveillé que par elle à tous ses degrés. 11 faut alors, pour être conséquent, remettre au clergé la direction des concours d'agrégation en ce qui concerne la philosophie; il faut lui remettre l'enseignement philosophique de l'École normale, qui y prépare, et encore le droit d'interroger au baccalauréat èsletlres sur la partie philosophique de l'examen, c'est-à-dire qu'il faut bouleverser de fond en comble l'université. — Pourquoi pas ? dira- t-on. Eh bien ! à la bonne heure. Mais voici une autre conséquence un peu plus embarrassante, car elle n'atte'nt plus seulement l'université, mais la société tout entière, telle que nous l'ont transmise la révolution et l'empire. Encore une fois, qu'a voulu la révolution et qu'a fait l'empire ? Une société où tous les membres de la même patrie, quel que soit leur culte, servant dans la même armée, portant les mêmes charges, sont également admissibles à tous les emplois, doivent être imbus du même esprit civil, et par conséquent recevoir à peu près la même éducation. Tel est le fondement sur lequel est établi l'université... L'unité de nos écoles exprime, confirme l'unité de la patrie... Pour
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE. i85
maintenir donc l'esprit de notre société, il faut maintenir celui de l'université et le caractère séculier de l'enseignement de la philosophie ^ >
Cette idée d'une éducation civile et humaine, commune à tous les cultes, était si profondément ancrée dans l'esprit de Victor Cousin, qu'elle lui faisait même repousser < avec indignation >, c'est son expression, le principe de la liberté d'enseignement : c II faut alors, dit-il, et c*est ce que j'entends demander avec indignation, il faut des collèges différents pour les différents cultes, des collèges catholiques et des collèges protestants, des collèges luthériens et des collèges calvinistes, des collèges juifs et bientôt des collèges musulmans. Dès l'enfance, nous apprendrons à nous fuir les uns les autres, ànous renfermer dans des camps différents, des prêtres à notre tête, merveilleux apprentissage de celte charité civile qu*on appelle le patriotisme ! > C'est là, — reconnaissons-le aujourd'hui, — une sorte d'intolérance, mais c'est de l'intolérance en sens inverse de celle qu'on impute d'ordinaire à Victor Cousin; c'est l'intolérance de l'esprit rationaliste, de l'esprit laïque contre l'esprit catholique ; c'est la subordination de l'église