Discours du marquis de Barthëiem
i«8 VICTOR COUSIN.
ans après, en 1844, dans la pleine possession de son autorité philosophique, quelques années à peine avant sa chute, et au moment où le clergé reprenait une attitude offensive et où le gouvernement lui-même hésitait et n'était pas éloigné de se prêter à une réaction. A la vérité, en affirmant si hautement le caractère laïque de l'université, Cousin ajoutait « qu'elle respecte tous les cultes et même qu'elle les fortifie, qu'elle les sert tous sans se mettre au service d'aucun, qu'elle est profondément morale et religieuse »; qu'elle fait pénétrer dans les âmes les convictions qui font rhonnête homme et € les croyances générales qui servent d'appui à tous les enseignements religieux ». En un mot, il n'entendait pas la philosophie laïque comme le font aujourd'hui beaucoup d'esprits, en ce sens qu'il faudrait exclure de la philosophie toute idée religieuse, même naturelle. Mais à cette époque, personne, absolument personne, dans le parti libéral, n'aurait eu l'idée de demander une philosophie sans théodicée. C'étaitle parti catholique et non le parti libéral qui voulait supprimer la théodicée. Disons seulement que Victor Cousin entendait par laïque un enseignement affranchi de tout caractère confessionnel, et c'est là le vrai sens du mot de laïcité.
Voilà donc ce que Victor Cousin a voulu faire; voyons maintenant ce qu'il a fait. Inutile de dire que le programme de philosophie n'avait aucun caractère théologique, j'entends par là (ce qui était alors parfaitement clair), aucun caractère qui indiquât l'intervention du dogme révélé. Même cet article équivoque et susceptible d'être interprété dans le sens d'une religion d'État : De Necessitate religioniSyfixl supprimé. Mais ce n'était pas tant du programme qu'il s'agissait que du personnel enseignant. Par cela seul que ce personnel ne se recrutait plus dans le clergé, et surtout qu'il n'était plus surveillé par le clergé, toutes les croyances religieuses y étaient représentées. On vit alors ce qui scandalisait le marquis de Barthélémy à la chambre des pairs, « des protestants enseignant l'histoire aux catholiques, des israéliles enseignant la philosophie à des chrétiens >. Le jour où M. Ad. Franck fut reçu agrégé de philosophie, M. Cousin dit : « La philosophie est sécularisée *. > Plusieurs professeurs étaient protestants. Non seulement les professeurs n'étaient pas choisis dans un culte particulier, mais encore, ce qui en est la conséquence, ils pou-
1. Que ce fàt là une vraie conquête, comment ne pas le croire, lorsqu'on vit plus tard en 1850 renseignement de la philosophie interdit à un professeur parce qu'il était israélite?
vaient dans la pratique n'appartenir à aucun culte. Le personnel se recrutait à la fois parmi les croyants et les non croyants; et nous sommes obligé d'ajouter que le nombre de ceux-ci l'emportait de beaucoup sur ceux-là. Avons-nous le droit de parler ainsi et d'entrer dans l'intérieur des consciences? Ouiy sans doute; car cette indépendance à l'égard delà religion révélée se manifestait extérieurement et publiquement par des écrits, et relève par conséquent de l'histoire et de l'opinion. C'était, par exemple, Fr. Bouillier traduisant et publiant, avec une introduction franchement rationaliste, le livre de Kant intitulé : De la Religion dans les limites de la liaison. C'était Bersot engageante Bordeaux une vive polémique contre le père Lacordaire et disant : « On n'a pas le droit de me demander une proressiondefoi;je n'en ferai pas. > C'était Vacherot, qui, dans son premier volume de V École d'Alexandrie^ couronné par l'Institut, expliquait à tort ou à raison l'origine du dogme chrétien par l'influence platonicienne. C'était Emile Saisset, le plus circonspect, le plus équilibré des disciples de Cousin, et auquel on reprochait delenirla balance trop égale entre la religion et la philosophie, qui écrivait dans la Revue des Deux-Mondes en 1845 : < Nous tenons la distinction des vérités naturelles et des vérités
surnaturelles pour une distinction parfaitement artificielle. Il n^y a pas detix ordres de vérités, il riy a que des formes diverses de la vérité; » et qui disait encore, dans un autre travail, explicatif du précédent : c Nous ne nous attendions pas, il faut Tavouer, à être accusé d'exprimer une. ambition médiocre au nom de la philosophie. Que lui proposons-nous en efiei^ La conquête paci/iqtf£ du genre humain. > Ces doctrines libérales et* liardies étaient celles de presque toute l'école. A quelle époque, nous le demandons, avait-on vu en France dans l'enseignement public une telle liberté d'opinion, une telle franchise de langage? Enfin, ce qui met hors de doute le caractère de la philosophie d'alors, ce sont les attaques redoublées et véritablement furibondes dont elle était l'objet. Je ne parle pas des ouvrages sérieux et de haute polémique, tels que celui de Gioberti et celui de l'abbé Maret. Mais, à côté et au-dessous de cette controverse élevée et respectable, paraissaient d'indignes pamphlets, dont le principal : Le Monopole universitaire ^ parle chanoine Desgarets, mit en feu le monde philosophique et libéral, amena les représailles de Michelet et de Quinet, et accusait l'université de panthéisme, d'athéisme et des immoralités les plus immondes, en faisant retomber surtout sur Cousin
la principale responsabilité. Même à la chambre des pairs, ses adversaires le prenaient à partie personnellement, et l'un deux, s'adressant à lui en face, lui disait : < Oui, monsieur, nous vous connaissons bien, nous vous connaissons trop bien, car nous savons tout le mal que vous avez fait... nous proclamons fdneste la direction que, depuis plus de quatorze ans, vous vous efforcez avec tant de persévérance, avec tmit SardeuTy d'imprimer à l'enseignement philosophique en France*. » Que lui reprochait-on donc? Était-ce d'enseigner un déisme officiel? Non, mais bien au contraire d'avoir répandu et protégé un enseignement panthéiste et antichrctien.
La doctrine d'une philosophie laïque el indépendante était bien loin, à cette époque, d*avoir rallié tous les esprits ; au contraire, elle étonnait même les plus modérés et les plus sages. Un des hommes les plus éclairés et les plus considérés d'alors, que personne ne peut accuser d'esprit réactionnaire exagéré (nous l'avons vu finir comme sénateur républicain), M. le comte de Montalivet, se montrait , si étonné de cette doctrine que, sans aucune préparation et tout en reconnaissant son incompétence