Discours de M. de Ségur-Lamoignon
sur ces haules questions, il ne pouvait s'empêcher d'intervenir : c L'honorable M. Cousin, disait Montalivet, a fait une déclaration nette et explicite, qui n'avait encore été faite nulle party à savoir que, de peur d'inquiéter une seule conscience, il fallait que l'enseignement philosophique fût entièrement étranger au dogme, de telle sorte que l'université ne pourrait pas même se dire chrétienne aujourd'hui. > Remarquez ces expressions. En 1844, c'était, aux yeux de M. de Montalivet, une déclaration entièrement nouvelle et dont il n'avait jamais entendu parler, que l'enseignement philosophique devait n'avoir aucun rapport avec le dogme chrétien ; et, pour lui, c'était M. Cousin qui faisait celte déclaration pour la première fois, et cela avec assez d'énergie pour amener M. de Montalivet à la tribune et le faire parler sur un sujet où il se déclarait lui-même incompétent. Ainsi, à cette époque, des hommes pratiques, consommés dans les afiaires, d'une éducation toute moderne, sans aucune connivence avec la droite cléricale, n'avaient pas encore prévu cette attitude de la philosophie et cette conséquence de la sécularisation de l'État. Ils reculaient même devant cette conséquence, quoiqu'il semblât bien que la charte eût tranché la question en abolissant la religion d'État. Mais un pair de
France, M. le marquis de Barthélémy, faisait remarquer que l'article 38 du décret de 1808, constitutif de l'université, n'avait pas été abrogé. Or cet article portait que c les écoles universitaires devaient avoir pour base les préceptes de la religion catholique i. 11 concluait que, jusqu'à une nouvelle loi, « tout dans l'université doit être orthodoxe; tout doit respirer l'orthodoxie >. Et cependant, ajoutail-il, c on sait que l'université nomme non seulement des hommes de toute religion, mais des hommes sans religion )>• Ainsi parlait la droite ; mais M. de Montalivet lui-même, dont la parole avait d'autant plus de poids qu'on le savait ami particulier du roi Louis-Philippe, venait apporter à cette opinion l'appui de sa parole. Il disait que, selon lui, le maintien de l'article 8 du décret de 1808, imposant la religion catholique comme base de l'éducation, n'était pas en contradiction avec l'abolition de la religion d'État; car, en 1808, il n'y avait pas plus de religion d'État qu'en 1830. Il ajoutait que les mots de la charte : Religion de la majorité, devaient avoir un autre sens que celui de constater un fait, car on ne constate pas un fait dans une constitution. Cet article, selon M. de Montalivet, imposait à l'État f certains devoirs particuliers envers les catholiques *. Par
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ce biais, la religion d'état pouvait revenir tout entière. Aussi cette théorie amena-t-elle immédiatement les récriminations d'un membre protestant de la chambre des pairs, M. le baron Daunant. M. de Montalivet, reculant devant les conséquences qu'on évoquait contre lui, expliquait alors qu'il avait seulement voulu dire qu'il fallait respecter les scrupules des catholiques.
Qu'un homme d'administration et de pratique comme M. de Montalivet se montrât assez peu touché des intérêts de la philosophie, il n'y avait là, à vrai dire, rien de bien étonnant. Mais ce qui nous prouve combien la situation était alors délicate, glissante, peu assurée, combien la philosophie était en péril et que de prudence il fallait joindre à la fermeté pour la sauver, c'est de voir de quelle manière l'illustre rapporteur de la loi, bien autrement compétent dans la matière que M. de Montalivet, le feu duc de Broglie, philosophe lui-même, de quelle manière, dis-je, il jugeait l'enseignement de la philosophie dans les lycées. Il consentait sans doute à le maintenir dans les programmes de l'université, mais avec tant d'objections, que la vraie conséquence de ses paroles eût été de le supprimer. Il faisait remarquer que, nulle part, en Europe, on ne fait une aussi grande part à la philo-
Sophie dans renseignement secondaire. Quelle est d'ailleurs cette philosophie? M. le duc de Broglie, bien plus au courant de l'état des choses que les adversaires aveugles de l'université, savait bien que la philosophie enseignée n'était pas celle de M. Cousin, du moins dans le sens des doctrines de 1826 et 1828; ce n'élait pas l'éclectisme, si ce n'est par le côté de largeur et d'impartialité qu'il avait répandu. C'était, et ce devait être, disait-il, le cartésianisme, car « c'est la seule vraie philosophie 1. Mais celte philosophie même, si vraie qu'elle pût être, combien glissante, combien dangereuse pour de jeunes esprits ! Quelle en est, en effet, la méthode? C'est le doute. Quel en est le principe? L'indépendance réciproque de la philosophie et de la religion. M. le duc de Broglie était trop philosophe lui-môme pour ne pas reconnaître que ces deux principes fondamentaux de toute philosophie sont f des vérités » ; mais ces vérités sont de bien grands dangers pour de jeunes esprits, « qu'il ne faut pas troubler et auxquels il faut laisser la sérénité de la première jeunesse >. Ajoutez à cela l'histoire de la philosophie, c'est-àdire « le tableau des aberrations humaines > ; n'estce pas une école de scepticisme? Cependant le rapporteur ne concluait pas à la suppression de cet
ensei^ement, comme il semble qu'il eût dû le faire; mais pourquoi? C'est qu'en France cet enseignement est une tradition et que la philosophie y a toujours fait partie des écoles secondaires. < Ce ne serait d'ailleurs, ajoutait-il, qu'avec des ménagements infinis qu'il faudrait procéder à cette réforme afin de ne pas avoir l'air d'agir par des raisons de circonstance. > En attendant, on devait se borner à c la logique, à la morale, à quelques notions de psychologie élémentaire >. C'était d'avance indiquer à peu près le plan de réformes qui eut lieu plus tard, après le coup d'État.
En lisant ce rapport, qui émanait d'un des esprits les plus éclairés et les plus généreux de ce temps, on voit combien les jeunes générations d'aujourd'hui, qui transportent dans le passé leurs propres idées, comprennent mal ce qu'était alors la situation des choses. Même le cartésianisme^ paraissait alors une doctrine dangereuse à enseigner; même l'indépendance réciproque de la philosophie et de la religion était une hardiesse qui étonnait et effrayait. Introduire et acclimater le, cartésianisme 'dans l'école eût donc été déjà par soi-même une entreprise des plus libérales; mais nous verrons que l'enseignement était bien loin de se borner au pur cartésianisme, que l'esprit du
.^ooglx
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xvm* et du xix* siècles entrait pour une grande part dans cet enseignement, que l'introduction de l'histoire de la philosophie ouvrait une large porte, et sans danger, à l'esprit de liberté. Mais nous reviendrons sur ce point quand nous nous demanderons quel était le contenu de cet enseignement. Remarquons seulement que, si restreint que le supposât le duc de Broglie, en le confondant exclusivement avec le cartésianisme, il aurait encore voulu le restreindre en le réduisant à la logique, à la morale et à quelques notions élémentaires de psychologie.
Ce plan, que le duc de Broglie avait indiqué sans le traduire en résolution ferme et en formule législative, un pair de France, M. de Ségur-Lamoignon, se chargea de le transformer en amendement, et la chambre manifesta sa défiance contre l'enseignement philosophique en renvoyant l'amendement à la commission. La commission le rejeta : mais pourquoi ? Pour raison de forme. C'est que c'était un programme, et que le droit de programme n'appartenait qu'au ministre, assisté du conseil de l'instruction publique. L'amendement était donc écarté ; mais, en le rejetant, la commission le remplaçait par un autre bien plus dangereux encore et dont voici la teneur : « La matière et la forme des
examens du baccalauréat ès-lettres seront déterminées par un règlement arrêté en conseil royal de rinstruclion publique. Ledit règlement sera soumis à l'approbation du roi et converti en ordon-nance royale rendue dans la forme des règlements d'administration publique. » Sous cette forme technique et administrative se cachait une révolution des plus graves. Que signifiait, en réalité, cet amendement? Il signifiait que le pouvoir de faire des programmes, qui, en principe, appartient souverainement au conseil de l'instruction publique, présidé parle ministre, était transporté au conseil des ministres et au conseil d'État. Le pouvoir pédagogique était sacrifié au pouvoir politique. La question des limites de la philosophie était renvoyée à un cabinet dont le président était le maréchal Soultet où se trouvaient, par hasard, deux membres de l'université, M. Villemain et M. Guizot,mais pas un philosophe. En entendant cette proposition, Victor Cousin bondit, et, sous l'empire de la plus vive émotion, il fit un de ses plus éloquents et plus spirituels discours, qui eut alors un grand retentissement :
« En vérité, je marche d'étonnement en étonnement. Hier et avant-hier, j'avais vu mettre en suspicion le règlement et le programme du conseil
relatif àrenseignementphilosophique. Aujourd'hui je vois mettre en suspicion la puissance même qui a fait les programmes, qui a fait les règlements et qui peut les réformer. Enfin je viens d'entendre M. le ministre de l'instruction publique adhérer à l'amendement... Je résiste de toutes mes forces à cette innovation. Vous livrez l'instruction publique à la politique. Un pouvoir politique fera le programme du baccalauréat ès-lettres. Ce programme entraînera tous les règlements d'étude, et voilà le vent de la politique agitant tous nos établissements. Citez-moi un seul cas où l'État se soit adressé au Conseil d'État pour faire un règlement d'études ou un programme d'examen. Grâce à cet amendement, voilà les questions philosophiques transportées de l'humble conseil de l'université dans le grand conseil des ministres. Il faudra que MM. les ministres délibèrent sur ces questions. La tâche est nouvelle pour eux et quelque peu singulière. On verra donc MM. les ministres et, entre autres, un illustre personnage devant lequel je parle et dont la responsabilité sera particulièrement engagée, débattre Tordre, la convenance, la clarté, l'exactitude, la parfaite précision dans l'idée et dans les termes des questions philosophiques. Je ne me permettrai pas de donner un conseil à MM. les ministres; mais il
s'agira de n'insérer aucune question qui puisse de près ou de loin exciter l'inquiétude de l'orthodoxie la plus sévère ; il faudra au conseil des ministres un théologien comme en avait autrefois la république de Venise. Quel sera le théologien du conseil des ministres ? Je l'ignore ; mais j'affirme qu'il y en aura un. On consultera quelqu'un, un peu dans l'ombre peut-être. Il faudra aussi un philosophe en qui on ait confiance pour éclairer le conseil et son illustre président sur la portée souvent cachée, sur la portée de ces malheureuses questions, qui en contiennent beaucoup plus qu'elles n'en disent et sous lesquelles d'habiles gens, ces tyrans du conseil de l'université, auront caché un imperceptible venin. La discussion qui aura lieu à cet égard entre MM. les ministres sera certes d'un grand intérêt. Je ne suis pas curieux ; mais j'avoue que je voudrais bien assister à la séance du conseil où l'on rédigera définitivement le programme des questions philosophiques. »
Malgré les efforts et l'éloquence de Cousin , l'amendement proposé par la commission, accepté par le ministre, fut voté par la chambre des pairs. Ainsi, en 1844, un des grands corps de l'État reculait devant une philosophie laïque et cartésienne ! Car c'était bien là le sens du vote précédent. A
coup sûr, ce n'était pas pour augmenter la liberté philosophique que la chambre des pairs renvoyait au roi et au conseil des ministres le programme de philosophie. Bien- loin de là; le rapporteur demandait au contraire que € renseignement de la philo* Sophie fût, non seulement réservé, mais unt/brm^ b; il disait que, « l'université étant un corps, devait répondre de ses professeurs et en rester le législateur et l'arbitre ». C'était donc dans un sens de restriction que l'on voulait exclure la philosophie de Victor Cousin. Ce que l'on condamnait dans cette philosophie, c'était de toucher aux matières religieuses sans relever de la religion. Ne pouvant pas avoir une philosophie catholique, on aimait mieux ne pas en avoir du tout ou n'en avoir que très peu. Telle fut la mémorable discussion de 4844, où Cousin défendit non seulement sans faiblesse et sans fléchir un instant, mais peut-être même avec exagération et quelque intolérance le principe de la laïcité. Serait-il revenu plus tard sur cette doctrine lorsqu'une grande crise politique, poussant à l'extrême le principe de la démocratie et faisant apparaître d'une manière subite le gouvernement républicain, précipila tant d'esprits éclairés et libéraux du côté de la réaction religieuse? On le croit généralement. Voyons les faits. La révolution
de février trouva Victor Cousin à l'état de disgrâce. La rupture avait été en s'accusant de plus en plus entre ses amis et le ministère. Il était alors avec M. Thiers dans l'opposition; et il eût fait partie du ministère de la régence au 24 février, si la régence eût été proclamée. L'année précédente, en 1847, soit volontairement, soit plus ou moins contraint, il avait renoncé à la présidence du concours d'agrégation pour la philosophie. M. Carnot, le ministre républicain, n'eut pas de raisons de le rappeler à cette présidence. Victor Cousin reprit seulement un moment de faveur sous le général Cavaignac^ Cependant la réaction faisait des progrès. La présidence de Louis Bonaparte débuta avec l'appui du parti catholique, de M. de Falloux, de M. de Montalembert, en un mot, du parti que Cousin avait combattu si énergiquement à la chambre des pairs. Que va-t-il faire ? Va-t-il, comme son illustre ami, M. Thiers, alarmé pour la sûreté des grands principes sociaux, demander à la religion et au clergé l'appui de leur haute autorité? C'était le cas.« à ce
1. Ce fut alors, soug le ministère de M. Freslon, qu'il fit faire un règlement sur l'agrégation des Facultés, et qu'il présida le dernier concours de ce genre qu'il y ait eu en philosophie. 11 y était assiste de M. de Rémusat et de M. Jules Simon, membres de la mnjorité dévouée au général Cavaignac.
qu'il semble, de faire céder quelque peu les principes abstraits de la laïcité et de la sécularisation de rÉlat devant des intérêts plus pressants. Voyons quelle fut Taltitude de Cousin en cette circonstance. M. de Falloux, avant de présenter à la chambre la fameuse loi de 1850, l'avait fait préparer à l'avance dans une commission extra-parlementaire, où étaient représentés tous les personnages les plus importants du parti catholique : M. de Montalembert,M.Dupanloup, M.Laurentie, M.deRiancey, M. Gochin, M. de Gorcelles, M. Fresneau, M. de Melun. Deux grands laïques, s'il est permis de s'exprimer ainsi, en faisaient partie : M. Thiers et M. Cousin. Ce qui se passa dans cette commission nous a été transmis par un membre dont le nom nous est inconnu, mais qui avait certainement assisté aux débals. C'est le sujet d'un mémoire, non destiné à la publicité, adressé au pape et aux évêquea, mais qui fut cependant publié le 11 septembre 1849 dans le journal VAmi de la religion *. Voici maintenant ce que cette pièce nous apprend sur la participation de Victor Cousin aux travaux de la commission.
1. Cette pièce a été réimprimée récemment dans le Journal général de ^Instruction publique, novembre 1880.
« Dès le premier jour et jusqu'à la fin, la lutte de M. Thiers contre M. Cousin fut constante. Nul de ceux qui en furent les témoins ne peut l'avoir oublié . Il y eut là souvent, entre ces deux hommes, dans la vive Tamiliarité de ces solennelles discussions, des scènes inattendues, involontaires, d'une émotion, d'une force supérieure et qui demeureront un souvenir ineffaçable pour tous. Et toujours M. Cousin défendait l'Université à outrance et reprochait à M. Thiers de ne plus la défendre, de la livrer au clergé, lorsque M. Thiers ne voulait en réalité qu'une chose : sauver la société à l'aide de l'Église.
]» Tout se personnifiait dans ces deux hommes : l'un peut être étonné de son rôle, mais, trouvant dans sa riche nature tout ce qu'il fallait pour s'y élever noblement et le remplissant jusqu'au bout, avec une admirable droiture et une vigueur d'esprit et de bon sens invincibles : c'était M. Thiers; — l'autre, moins étonné du sien, le soutint aussi jusqu'à la fin avec une force et une souplesse prodigieuse, avec des ressources inépuisables d'esprit, d'éloquence et d'habileté : c'était M. Cousin. € Nous rendons à M. Cousin, en présence de toute l'Université, encore et pour longtemps peutêtre vivante en France, grâce à lui et au vote du
7 novembres nous lui rendons cel hommage qu'il a vaillamment combattu contre nous. Rien n'a pu lasser son courage ; il a fait durer la lutte quatre mois entiers ; il n'a pas déserté un seul jour, un seul moment, sa cause. Il l'a soutenue par tous les moyens : les plus faibles dans ses mains devenaient forts. 11 n'y a rien qu'il n'ait défendu, même après l'avoir abandonné ; rien qu'il n'ait essayé de sauver, rien surtout où il ait déployé plus de zèle que pour empêcher l'institution des conseils départementaux et délivrer le recteur de la présence redoutée de^'évêque. Enfin M. Cousin fut vaincu; il l'avoua, car il avoue tout ; mais, le dernier jour même, il fit un dernier effort pour empêcher sa défaite d'être constatée. Et aujourd'hui, il est vainqueur; tout lui a réussi*. >
1 . Vote de TAssemblée législative qui avait renvoyé la loi au conseil d'État, et dont le parti catholique s'exagérait la portée.
2. Pour juger de Tattitude de Victor Cousin dans la commission de 1849, nous n'avons pas seulement le^témoignage anonyme que nous venons de citer, nous avons les documents eux-mêmes. Les procès-verbaux de cette Commission de 1849 ont été récemment publiés par les défenseurs de la loi de 1850, mais pas avec une entière impartialité. Par exemple, on nous dit (p. 112) : a Après une nouvelle critique de M, Cousin, M. l'abbé Dupanloup parla plus longuement... » On nous donne le discours de l'abbé Dupanloup, mais non la critique de M. Cousin. Et plus loin : c Répondant à M. Dubois qui avait repris les objections de M. Cousin»
On voit, par ce témoignage désintéressé, qu*en 4849, même dans cette grande crise sociale qui
M. de Melun dit... » On ne nous donne pas davantage les objections de M. Dubois. Mais voici le passage auquel il est fait allusion dans la note citée plus haut : « Oui, disait M. Cousin, vous ne faites avec votre malencontreux projet autre chose que désarmer rÉtat en lui laissant cependant la responsabilité : c'est odienx ! Aussi j'espère bien qu'il ne se rencontrera jamais d'assemblée assez aveugle pour convertir en loi déQnitive ce que vous proposez... Et dussiez -vous, vous M. Thiers, mon vieil ami, vous faire en cette circonstance le soutien de ce projet... je m'élèverais contre vous pour combattre avant tout et de toute l'ardeur de mes convictions cette détestable invention du comité départemental, qui va dévorer tous les pouvoirs connus... Institution monstrueuse qui ne vivra pas longtemps, j'en suis sûr, mais trop encore pour le mal qu'elle fera inévitablement à TËglise dans l'intérêt de laquelle, par une étrange aberration d'esprit, on prétend agir. Gomment! dirais-je à ceux qui se posent en défenseurs de l'Église : c'est quand tout le monde va à elle, quand les préventions qui existaient à son égard font place à d'autres sentiments, que vous venez ainsi de gaieté de cœur et par des prétentions absurdes, compromettre cette heureuse tendance des esprits! C'est à n'y pas croire! » Nous devons dire qu'après cette objurgation vigoureuse et si clairvoyante, M. Cousin, intimidé par M. Thiers dont il avait toujours subi le prestige, finit par céder, mais en réclamant la subordination du Conseil départemental au Conseil supérieur de l'Instruction publique. De plus, nous voyons par la note située plus haut qu'il n'est rien qu'il n^it essayé de sauver, « même après ravoir abandonné et qne le dernier jour encore il fit un dernier effort ». Or la publication des procès-verbaux ne nous donne que la discussion générale et non la discussion des articles du projet de loi. Il est probable qu'après avoir cédé sur le principe, il a essayé de ressaisir le plus possible dans la discussion de détail. Mais cette partie est restée inconnue.
avait changé les idées de M. Thiers, Victor Cousin était resté inQexible : il continuait à défendre contre le clergé la cause de l'Université, c'est-àdire la cause de Tenseit^nement laïque et séculier tel qu'il l'avait entendu et défendu en 1844. Car on ne supposera pas que c'est par un esprit étroit de corporation qu'il étaitanimé. Il avait assez dit quel principe l'Université représentait à ses yeux : c'était le principe d'une éducation nationale et commune, non séparée par des passions religieuses : et c'était la philosophie à ses yeux qui était le principal agent de celte éducation : c'était donc la philosophie qu'il défendait en défendant l'université. Qu'il défendît celte cause axec exagération, qu'il ne fît pas une part suffisante au principe de liberté, nous pouvons le penser aujourd'hui; mais, à cette époque, dans le parti libéral, on voyait dans la loi nouvelle non une loi de liberté, mais une loi de réaction; on n'y voyait pas l'Église affranchie d'un monopole excessif, mais l'Université soumise à son tour à un joug humiliant. C'était donc l'affranchissement de la raison qui était en péril, on le croyait du moins : et c'était pour garantir cet affranchissement conquis en 1830, que Victor Cousin combattit jusqu'au bout.
Cependant, malgré les faits décisifs que nous
venons de signaler, on croit généralement que Victor Cousin a été complice de la réaction de 1850, et qu'il a contribué pour sa part à l'abaissement, à l'asservissement de la philosophie à cette époque. Un épisode de peu d'importance en luimême a singulièrement contribué à répandre et à maintenir celte opinion. Ce fut l'exclusion de M. Taine à l'agrégation de 1851, la dernière qui eut lieu, le concours ayant été supprimé l'année suivante. M. Taine, dont le talent précoce et l'esprit original avaient été des plus remarqués, même à l'École normale, et qui jouissait déjà à cette époque d'une petite célébrité, se présentait cette année-là à l'agrégation. Il fut refusé. De là un grand scandale qui pèse encore sur le nom de Cousin, t Est-il vrai, nous dit-on, que M. Cousin ait fixé ou plutôt figé l'enseignement de la philosophie quand il présidait le concours d'agrégation? Voilà toute la question ; et je trouve que V exemple de M. Taine est assez frappant\ » Eh bien! cet exemple si frappant ne prouve rien du tout; et M. Taine luimême pourrait répondre à son jeune défenseur qu'il parle de ce qu'il ne sait pas. Si M. Taine a été