Revue internationale de renseignement, p. 294, 15 mars
refusé à l'agrégation, M. Cousin en fut tout à fait innocent; car il n'y était pas. En 1851 , en effet, Victor Cousin, beaucoup plus suspect luimême que M. Taine (lequel était absolument inconnu), avait été écarté du bureau d'agrégation et remplacé par M. Portalis, qui n'avait d'autre titre à cet honneur que d'être le fils du célèbre rédacteur du code civil. S'il y eut une injustice commise, nous n'en savons rien ; et même il serait beaucoup plus simple de dire que les juges ne surent pas apprécier le talent du jeune candidat, ou que peut-être lui-même ne sut pas se mettre au niveau d'un examen classique ^ Toujours est-il que cette preuve d'intolérance si souvent invoquée contre Victor Cousin pèche entièrement par la base puisqu'elle repose sur un fait faux. Que d'ailleurs Cousin fût si hostile au jeune talent indépendant, c'est ce qui peut être réfuté par cet autre fait que, l'année précédente, ou deux ans auparavant, au plus fort de la réaction commençante, le premier agrégé fut un jeune homme qui ne le cède à M. Taine ni pour l'audace de la pensée, ni pour l'indépendance du caractère : c'est M. Ghallemel-
i. Cette dernière hypothèse est probablement la vraie, si j'en crois les souvenirs qu'en ont conservés les juges du concours.
Lacour; et le jugement [que M. Cousin formula dans son rapportf^sur ce brillant esprit mérite d'être cité ici, car il est à l'honneur de l'un et de l'autre : « M. Challemel a de Télévation dans l'esprit et dans la parole ; mais il paraît animé d'un feu intérieur qu'il doit s'appliquer à modérer, en portant sans cesse et en tenant sa pensée dans les régions sereines des vérités éternelles. C'est à la paix qu'elle met dans l'âme comme à l'évidence souveraine dentelle brille que la vraie philosophie se fait sentir. » En caractérisant ainsi le talent de M. Challemel-Lacour, en y signalant l'élévation et le feu intérieur, Victor Cousin ne devinait-il pas l'éminent orateur que l'on a connu depuis? Ne devinait-il pas aussi qu'une autre passion que celle d'une philosophie sereine dévorait cette âme ardente? Et est-ce là, après tout, le jugement d'un esprit timoré et intolérant*?
Cependant les événements marchant, la République succombe au 2 décembre. Le ministère de l'instruction publique passe entre les mains de
1. Que M. Cousin ait craint le talent et la liberté d'esprit dans les concours d'agrégation, c'est ce qui est suffisamment réfuté par les noms mêmes des principaux premiers agrégés : Vacherot, Rataisson, Bersot, Barni, Fr. Bouilli er, Ad. Franck, Challemel-Lacour, etc. ft Entre tant de héros... »
M. Fortoul. Qu'advint-il de la philosophie? qu'advint •il de M. Cousin? La philosophie subit une crise nouvelle semblable à celle de 1822. Elle est remplacée parla logique, et le concours d'agrégation est supprimé. En même temps, Victor Cousin est mis à la retraite, remplacé au Conseil supérieur de l'instruction publique. Ainsi l'enseignement philosophique qui était né avec lui succombe avec lui ^ 11 avait été victime de la réaction de 1820, il le fut aussi de celle de 1852. Son œuvre fut donc interrompue et, en apparence, supprimée ; mais il avait créé une tradition vivace et profonde qui ne demandait que l'occasion favorable pour reparaître. Ce fut l'honneur de M. Duruy, rénovateur et initiateur en tout, de renouer ce fil avant qu'il fût tout à fait brisé. En 1863, l'agrégation fut rétablie, et, si la philosophie a si facilement repris sa place dans renseignement, si elle a pu y concilier l'indépendance et la sagesse, c'est qu'elle a trouvé le problème déjà résolu par les maîtres qui avaient survécu à l'orage. Je suis bien loin de nier que la philosophie ne soit entrée en même temps dans des voies nouvelles, souvent heureuses, souvent
1. Ajoutez que, la loi de 1850 ayant supprimé le certificat d'études, la classe de philosophie ne fut plus obligatoire, et qu'elle fut à peu près abandonnée.
aussi contestables; mais ces progrès, réels ou non, supposaient un problème antérieurement résolu, à savoir raffranchissement théologique de la philosophie. Sur ce point, nos jeunes professeurs ont trouvé un lit tout fail, un oreiller commode. Exempts des crises et des épreuves qu'ont traversées leurs aînés, ils se sont enorgueillis d'une liberté sans péril, et ils l'ont retournée contre ceux qui la leur avaient procurée.